‹ L'esprit des bsChapitre 8 sur 27 · CRÉE · texte numérisé non relu

CRÉE

C'est-à-dire que le maximum d'amour ou d'asservissement de l'homme à la femme correspond au plus haut degré de son ascension vers la sphère du Dieu créateur.

Si quelqu'un connaît pour l'être fini un état plus parfait que celui de participant de l'infini, qu'il le dise. Quanta moi, je déclare que mon ambition s'arrête là.

Ainsi l'amour est l'état parfait de l'être, la phase de sa lucidité extrême, la condition supérieure de sa combinaison avec l'esprit de Dieu.

Ainsi la formule du Gerfaut résout toutes les questions d'ordre moral, par la théorie du bonheur proportionnel à l'autorité féminine.

On remarquera que je n'ai fait qu'effleurer la démonstration de la dernière partie de cette proposition , à savoir que le bonheur est en raison inverse de l'autorité masculine... C'est qu'il m'a paru suffisant de dire les ennuis du

IdliMlM', hi: (ilKlM I. 9<

collège et ramertiime des racines grecques pour démolir par la base toutes les institutions oiî les hommes font la loi. Car le collège, avec toutes ses misères, ses àneries et ses pensums, est encore le moins dur de ces bagnes masculins qui s'appellent Séminaire, Régiment, Caserne, Vaisseau, Ecoles préparatoires ou spéciales. Prison pénitentiaire, etc., etc., et qui sont des séjours où l'on s'amuse peu, et qui ne valent pas pour l'agrément, le costume et les belles manières, le bal et l'Opéra, où les femmes sont reines... J'ai retenu du jeu de barres, que je ne pratique plus, l'habitude charitable de ne pas tuer les morts.

Abordons maintenant la seconde moitié de la formule, plus féconde peut-être encore que la première en solutions mirifiques, éblouissantes, imprévues.

GHÂPITUE III

Où il est prouvé par la même méthode que le rang des espèces est en raison

directe de l'autorité féminine et inverse de la masculine.— Solution

radicale et inattendue d'une foule de questions insolubles.

De même que la première moitié de la formule du Gerfaut résout toutes les questions d'ordre moral par celle

du bonheur ainsi la seconde moitié, celle relative au

rang des espèces, résout toutes les questions d'ordre scientifique : Classification universelle, Histoire universelle. Esthétique, Littérature, Beaux- Arts, Politique, Religions et Législations comparées ! ! !

Rien de plus simple cependant, et de moins ambitieux nu premier aperçu que celte brève moitié de formule : le rang des espèces est en raison directe de l'autorité féminine, ce qui revient à dire que le rang d'une espèce est d'autant plus élevé que le rôle de la femelle y est plus important. C'est tout au plus si la proposition a l'air de vouloir vous révéler le dernier mot de la classification universelle. Mais gardez-vous bien de vous fier à cette modestie apparente. Cette simplicité n'est qu'un leurre, et ce leurre cache un abime prêt à engloutir le vieux monde. La formule du Gerfaut est même plus et mieux qu'un abime : c'est un vaste alambic dans lequel laMédée de l'analogie passionnelle s'est amusée à entasser toutes les questions capitales des sociétés limbiques pour les

FORMILE DU GERFAUT. 99

amalgamer et les fondre, et former de leur essence combinée l'embryon d'une société nouvelle. La formule du Gerfaut est, à proprement parler, la formule de la Palingénésie scientifique, économique et sociale.

Je m'effraie quelquefois moi-même de son immensité.

Les gens sérieux qui ne rient jamais, parce que le casier de l'imagination est vide en leur cervelle et qu'il n'y a là rien qui joue, les gens sérieux sont généralement enclins à supposer que les gens d'esprit rient toujours, et que leurs formules de gerfaut ne sont que textes à discours frivoles. L'occasion m'est belle de les faire revenir de leur illusion orgueilleuse, en les forçant de convenir sur l'heure qu'il est plus difficile encore d'assigner une limite à la portée d'une formule analogique bien conçue, que de calculer à vue de nez ce qu'il peut tenir de sagesse ou de folie au fond d'une bouteille d'encre.

Je conviens que c'est un des graves inconvénients de l'analogie passionnelle de ne pouvoir mettre les pieds sur un terrain quelconque, sans en faire partir à la fois cinquante solutions différentes qui vous éblouissent, qui se croisent, et qui s'envolent si bien dans tous les sens qu'il vous est impossible d'en mirer une seule. Les chasseurs qui ont envahi Marly, Saint-Germain ou Vincennes un matin de révolution, peuvent seuls se faire une idée juste de cet empêchement. Toutefois l'inconvénient est moindre encore que de faire buisson creux. Sans doute que cette épée flamboyante de la solution ubiquitaire dont l'analogie est armée est bien lourde, bien embarrassante, et difficile à remettre au fourreau quand on l'en a tirée ; mais cette épée a l'avantage de trancher tous les nœuds gordiens d'un seul coup, et ce mérite en vaut certainement un autre. Les ennemis de l'analogie l'accusent encore de se perdre au poiu^chas des rapprochements im-

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possibles, et quelquefois aussi de déserter les oiseaux pour courir après les papillons, les abeilles et les fleurs. Et quand cela serait, voyez-vous le grand mal , et comme on est bien venu à se plaindre des écarts d'une science qui vous enseigne l'histoire complète de l'humanité ou de l'animalité entre deux parenthèses ! Mieux vaut encore, entendez-vous, allonger les récits sans faire de tort à personne que de biseauter les phénomènes comme font les autres sciences pour se donner beau jeu.

Tous les lecteurs sont des ingrats de se plaindre que les chapitres d'analogie ne finissent pas, attendu que le moindre de ces chapitres les dispense d'étudier une centaine de gros livres. Les critiques malveillants ne comprennent pas assez non plus que l'analogie passionnelle, qui considère toutes les sciences comme la même, ne doit voir que des détails là où nous voyons des ensembles, et doit dire ajustage là où nous disons, nous, solution de continuité.

Ces considérations préliminaires et ces appels touchants à l'indulgence du lecteur m'ont paru indispensables au début d'un chapitre d'ornithologie passionnelle, où nous devions voir la classification des oiseaux aboutir droit à la question historique, à la religieuse, à l'esthétique, voire à la grammaticale, sans qu'il y eût moyen de prendre un faux-fuyant pour éviter la rencontre.

Pour arriver à démontrer que le rang des espèces est en raison directe de l'autorité féminine, il y avait à établir :

1° Que la préséance du sexe féminin est d'ordre naturel et constant dans tous les règnes.

2" Que la nature dans tous les règnes classe les espèces en raison de leur promptitude à obéir à ses commandements, c'est-à-dire en raison de leur galanterie.

Ce que j'ai établi.

lOU.Ml l.i: J)li (IKIUALT. 101

Laissons parler les diverses espèces sur celte question (le la préséance du sexe féminin, et d'abord écoutons le témoignage des fleurs, puisque les minéraux s'obstinent en leur incroyable mutisme.

La fleur, réduite à sa plus simple expression, se compose de deux parties principales : la fleur femelle, que les savants appellent d'un nom masculin, le j:>«.s'^//; la fleur mâle, qu'ils ont naturellement baptisée d'un nom féminin, Vétamine. Les savants n'en font jamais d'autres, et il faut s'attendre à tout de la part de ces parrains barbares, qui ont donné le nom d'un astronome anglais à la planète cardinale d'Amour (Herschell), et celui d'un calculateur français à l'ambiguë de cette cardinale (Leverrier) . J'aime à croire que si les savants savaient quels accès d'hilarité folle ces dénominations grotesques ont soulevés dans le temps parmi les rieurs de ces mondes, ils s'empresseraient de retirer leurs épithètes désobligeantes. (Le véritable nom d'IIerschell, que j'ai déjà indiqué mainte fois, esi Aphrodite; celui de Leverrier, Sapho. La première parfume de tubéreuse, la seconde de tabac.)

L'étamine peut occuper diverses positions relativement au pistil. Elle peut se souder sur lui et même faire domicile à part; mais les choses se passent plus délicatement chez l'immense majorité des espèces, surtout chez les espèces les plus belles et les plus estimées.

Dans ces espècîes d'élite, la fleur femelle occupe invariablement le centre de la corolle, où elle trône sur l'ovaire, et reçoit avec une majesté pleine de grâce les hommages d'amour de la foule empressée des fleurs mâles. La lionne des salons, la coquette Parisienne de haut titre, ne pose pas plus royalement au milieu de sa cour de dandies à tous crins. Ecoutez ce qui se dit et regardez ce qui se passe au sein de la corolle embaumée de la rose. Admirez

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comme les étamines l'ont cercle autour de leur idole et courbent respectueusement leurs fronts devant sa gloire, et font pleuvoir sur elle un nuage d'encens ! Ainsi l'enfant de chœur aux processions de la Fête-Dieu, renouvelées des Grecs, sème l'encens et les fleurs au-devant du saintsacrement.

Ce nuage d'encens est l'agent mystérieux de la fécondation végétale. Vous le voyez tous les ans, au mois de mai, s'élever en brouillards transparents sur la boule des seigles. Les insectes dorés et les brises du printemps, qui recbercbent si ardemment la société des étamines, sont les facteurs que Dieu a chargés de transmettre à distance leurs messages amoureux.

La déférence passionnée de l'élamine pour le pistil (galanterie) est presque toujours la raison de ces attitudes mélancoliques et de ces airs penchés que se donnent certaines fleurs, et qui font que les jeunes filles s'éprennent pour elles de si vives sympathies.

Quand l'étamine est plus longue que le pistil et que la fleur se tient debout, ce qui est le cas le plus fréquent, l'étamine n'a qu'à s'incliner respectueusement et à ouvrir ses anthères pour laisser tomber au-dessous d'elle ses trésors de pollen; mais, si la fleur mâle est plus courte que la femelle, il faut que la corolle se renverse pour que la fécondation ait lieu. Ainsi procèdent un grand nombre de fleurs de la plus haute distinction , les lis, les campanules et mille autres. La Couronne impériale, qui possède tant de droits à notre estime, ofl^re en sa floraison un des plus charmants exemples de galanterie qui se puissent citer. Indépendamment des puissantes raisons d'analogie passionnelle qui forcent la noble fleur à prendre l'attitude de la désolation, un motif plus charnel la pousse à renverser sa corolle : c'est le désir de complaire aux caprices

FORMULl-; DU UKlUAir. 103

du pistil, dont la hauteur dépasse considérablement celle de ses étamines. On sait que la Couronne impériale, douée d'arômes amers, est l'emblème de l'homme de génie méconnu pendant sa vie et glorifié après sa mort. Par allusion aux tribulations et aux chagrins dont la carrière du savant est semée pendant la durée des périodes civilisées et barbares, la nature éloquente a logé trois grosses larmes au fond, du calice de cette fleur. Je maintiens calice pour corolle par pure espièglerie.

Ainsi la galanterie ou la déférence de l'étamine pour le pistil est la tonique générale chez les fleurs. Mais une série n'est complète qu'à la condition d'être fermée par ses ambigus. (Je cherche à exprimer en langage scientifique cette banalité absurde, que toute règle a ses exceptions.) Et de même qu'il se rencontre quelquefois dans nos sociétés des natures féminines exceptionnelles, des Cléopâtres, des Messalines, des Bacchantes, qui foulent aux pieds la pudeur et toutes les vertus de leur sexe, il doit également se rencontrer dans le monde des fleurs des images fidèles de ces organisations ; puisque toutes les plantes sont tenues de refléter, comme les autres êtres inférieurs, un caractère quelconque du type supérieur, qui est l'homme. Je dirai donc, pour les personnes qui pourraient l'ignorer, que la mission de symboliser la Bacchante est échue à l'ardente Passiflore de la zone torride, une liane amoureuse aux enlacements frénétiques et surchargée de corolles opulentes, qu'ils ont nommée au Mexique la fleur de la passion. Ici, la fleur femelle ne figure plus la souveraine adorée accueillant avec plus ou moins de faveur ou de coquetterie les hommages empressés de ses servants d'amour. C'est Rachel dans le rôle de Phèdre en proie à Vénus tout entière. C'est madame Putiphar cherchant à entraîner son imbécile Joseph dans

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une conversation criminelle. C'est la vierge folle, en un mot, qui brise ses attaches pour courir au-devant des baisers de l'étamine, qui se tord pour l'atteindre, et la mord et l'étouffé entre ses embrassements. La Vanille, aux parfums brûlants, est aussi une liane embrassante, originaire- de cette contrée de l'Amérique équatoriale, où toute l'énergie des mortels se dépense à aimer. Heureusement pour le sexe féminin que les cas exceptionnels cidessus figurés sont fort rares, et qu'ils s'en vont, disparaissant chaque jour avec la liberté et le progrès des mœurs. En Harmonie, la pudeur est de ton chez l'homme aussi bien que chez la femme. La Constance est la règle générale, la Mobilité l'exception. On y rit sur la scène des Richelieu et des Lovelace, comme en civilisation des Cassandre et des Georges Dandin.

Le témoignage des fleurs ne se borne pas, hélas ! à constater que dans le monde végétal la nature affiche tout haut et en toutes circonstances ses préférences passionnées pour le sexe féminin, et son indifférence pour l'autre. Le témoignage des ûeurs nous prouve encore que ces préférences dégénèrent presque toujours en partialités iniques, et cette indifférence en dérision cruelle.

Ainsi l'ovaire, qui est en tout et partout l'expression de la féminité, occupe dans la corolle la place pivotale, pour que toute la vitalité de la plante converge à son développement. C'est pour lui faire honneur que les pétales s'habillent de si riche velours et versent tant de parfums dans l'espace. Cest pour lui rendre hommage que les étamines l'entourent comme une garde fidèle, et tiennent penchées sur lui leurs urnes fécondantes. Dévouements et services bien mal récompensés, hélas ! car l'accroissement de volume et de vie que doit recevoir l'ovaire ne lui peut venir que de la mort de l'étamine et de la corolle, que la

FUHMLLK Dl tiERl'AUT. lOo

fécondation aura tuées. Elles mortes et leur gloire éclipsée, l'ovaire hérite de leurs trésors, acquiert des proportions colossales, revêt la pourpre et l'or, accapare toutes les teintes harmonieuses, toutes les formes élégantes, s'assimile tous les parfums et toutes les saveurs. Il s'appelle le fruit, en un mot, et il devient pour l'homme non-seulement l'aliment normal, mais encore la suprême jouissance du palais, de l'odorat et des yeux. Aussi la nature n'at-elle rien trouvé d'assez beau, d'assez délicat, d'assez riche pour parer cette précieuse capsule où repose la graine, espoir des générations à venir... Mais qui s'occupe du destin des pauvres étamines? Personne ; pas même les poètes, qui ne savent guère de la botanique que ce qu'ils en ont appris | ar les Métamorphoses d'Ovide, et qui ne savent pas toujours que les étamines sont de l'étoffe parfumée dont on fait les pétales.

Assurément que s'il est un monde où l'on sache obéir aux lois de la nature et s'associer intimement à ses vues, c'est ce domaine embaumé des roses et des lilas où nous sommes ; c'est ce monde de verdure et de fleurs qui s'épanouit avec tant d'allégresse au printemps pour fêter le retour du soleil, qui se colore à l'automne de teintes si affligées et si mélancoliques pour pleurer son départ. Or, vous venez de l'entendre de la bouche des plus pures, de la bouche des plus belles : qu'en ce monde si heureux et si parfaitement uni de mouvement et de pensée avec Dieu, la galanterie chevaleresque est le ton général... Et le parfum de la corolle, sa grâce et sa beauté sont autant de preuves édifiantes de la puissance de cette loi d'harmonie qui régit toute sphère où l'on aime, de cette loi salutaire qui veut que le sexe féminin, foyer d'amour et pivot universel d'attraction, occupe la place d'honneur en toute cérémonie.

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Mais c'est l'histoire du règne des insectes qui fait éclater de la façon la plus scandaleuse et la plus affligeante l'indifférence de la nature pour le sexe masculin.

On sait la politique inapitoyable des abeilles à l'égard des oisifs et des improductifs, et avec quels procédés barbares les ouvrières traitent ces pauvres mâles, aussitôt que la Pieine peut se passer de leurs services. Le sort du Papillon du Ver à soie, du Hanneton, et en général le sort de tous les mâles chez les insectes ailés, n'accuse pas en termes moins vifs la cruauté de la nature envers ces malheureux forçats d'amour. C'est-à-dire que dans l'immense majorité des espèces, l'amour du mâle pour la femelle pourrait scientifiquement se qualifier de monomanie du suicide. On citerait des milliers de familles où la nature ne laisse à vivre aux mâles que le temps rigoureusement nécessaire pour aimer. Euripide le Mysogyne ne pardonnait pas aux dieux d'avoir fait de la femme un agent indispensable à la conservation de l'espèce humaine ; mais la nature ne partage pas, tant s'en faut, la stupide opinion d'Euripide. Elle semble même ne tolérer le mâle qu'en raison du besoin que la femelle peut avoir de lui.

Et l'infériorité du rôle masculin n'est pas spéciale aux tribus ailées chez les insectes, elle est de règle dans tous les autres ordres. Les femelles d'Araignées croquent leurs amoureux sans scrupule, pour peu que les déclarations d'amour de ceux-ci leur semblent mal rédigées.

Je conçois facilement qu'au spectacle de telles atrocités de nobles cœurs s'insurgent contre les abus de la tyrannie féminine, et que certains, prenant la nature ellemême à partie, ne mesurent pas leurs expressions et la traitent de marâtre. Et plus d'une fois j'ai été tenté de joindre mes malédictions et mes colères aux philippiques passionnées et éloquentes du commandeui' da Gama

lORMULE DU OERl'AUT. 10/

3Iachado, un grand seigneur portugais, qui a de l'esprit comme deux vaudevillistes français et de Toriginalité comme trois lords ; et qui, au lieu d'accepter l'Homme comme le chef-d'œuvre de la création divine, le considère au contraire comme une odieuse plaisanterie, et le place très-bas dans la hiérarchie des êtres et bien au-dessous de l'étourneau... Thèse trop facile, hélas, c\ soutenir contre l'humain des sociétés maudites! Car il est bien certain que l'être privilégié qui mange quand il a faim , qui boit ([uand il a soif, qui aime et qui voyage quand le temps est venu de voyager et d'aimer, il est bien certain, dis-je, que cet être privilégié a belle à déplorer le sort de l'infortuné prolétaire des champs ou de la ville, que la misère cloue à son ingrat métier, à son galetas infect, à ses cieux embrumés. Il est certain encore que ces mêmes humains, qui goûtent un plaisir infini à se manger entre eux et à se brûler vifs, à se pendre, à s'empaler, à se crucifier, à se faire périr de mille morts, sont des êtres tout à fait insociables et très-inférieurs aux étourneaux, sous le rapport des qualités morales ; étant inouï que jamais oiseau de cette espèce ait mis son semblable à la broche , en ce monde ou dans l'autre, pour dissidence quelconque d'opinion. Mais il n'en est pas moins vrai que l'illustre auteur de la Théorie des Ressemblances abuse ici de son esprit et de la situation, en prenant l'homme de la Sauvagerie ou de la Civilisation, phases obscures de l'Humanité, comme type de l'espèce supérieure. M. le commandeur da Gama Machado sait aussi bien que personne qu'un bourreau fanatique^ un crucificateur, un brûleur, n'est qu'une brute à face humaine. Il a tort, par conséquent, d'envelopper tous ceux qui n'ont jamais voulu brûler personne dans l'anathème qu'il fulmine contre le rebut de l'humanité.

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Après cela, que les insurrections de notre sensibilité contre les barbaries de la nature soient plus ou moins fondées, plus ou moins légitimes, la question n'est pas là. La question est de savoir s'il est vrai que le travail attrayant, l'ordre, l'harmonie et la richesse soient privilèges exclusifs des gouvernements régis par l'autorité féminine. Or, le suffrage universel des nations, des savants et des poètes qui a décerné de tout temps le premier rang parmi les insectes à l'abeille, productrice du miel , et à la fourmi, sa cousine, ne nous permet pas même déposer la question.

Si l'amour ne revêt pas ce caractère de suicide foudroyant chez les mâles des espèces supérieures de l'animalité comme chez ceux des espèces inférieures, encore est-il vrai de dire que ces mâles n'obéissent jamais aux ordres impérieux de la nature sans éprouver des avaries notables. L'amour casse les ailes et les jambes à l'Outarde mâle et au Coq d'Inde, et les rend incapables de se défendre contre les chiens. Le Combattant, le Paon, le Faisan doré, le Canard de la Caroline perdent leur brillant costume aussitôt que leurs femelles dédaignent leurs hommages. Dans une foule d'espèces mammifères, le mâle n'est que la bète de peine de la femelle. Le rut énerve le Cerf, le Sanglier, le Taureau, les amaigrit et leur échauffe la chair au point de les rendre immangeables. Ce n'est pas pour eux , mais bien pour les femelles que la nature fait les mâles si beaux. Le Paon n'a reçu son riche manteau de pierreries que pour éblouir sa maîtresse et glorifier sa puissance ; la femelle du Bruant repousse les hommages du mâle qui a perdu sa queue.

Il n'est pas rare malgré cela d'entendre des professeurs d'ornithologie distingués, et même des chasseurs, s'apitoyer sur les disgrâces imméritées du sexe féminin, et

FORMII.r, m (iKIilAUT. h)ll

déplorer, par exemple, que la Nature, si prodigue de ses dons envers le faisan, se soit montrée si parcimonieuse à l'égard de la faisane. Je soultVe horriblement de ce langage, et ne cache pas qu'il m'est pénible d'avoir à réfuter de semblables erreurs.

Oui , vous avez raison, mes maîtres, la Nature a été bien injuste envers la pauvre faisane, peut-être plus injuste encore qu'envers le roseau de la fable. Elle lui a refusé la voix et l'éperon du mâle et le riche manteau rutilant aux reflets métalliques; elle l'a forcée de se contenter d'une modeste robe grise de la couleur du sol. C'est très-mal à elle, j'en conviens.

Mais il faut dire pourtant que ce mutisme fâcheux auquel la faisane a été condamnée par la nature ne l'expose pas à trahir sa retraite ni celle de ses petits, et que la couleur de sa robe, qui se marie avec celle des herbes rA du sol, lui facilite singulièrement les- moyens de se soustraire â l'œil perçant de ses nombreux ennemis... Tandis que la voix retentissante du coq lui sert surtout â renseigner chaque soir le renard et le braconnier sur la place qu'il a choisie pour dormir et où l'on pourra venir l'assassiner la nuit,... et que ses voyantes couleurs ont le triste privilège d'appeler sur lui pendant le jour le regard du faucon, du milan, de la buse, du chasseur, qui l'épient et le guettent sans cesse... Quant à l'éperon, qui est sans contredit une arme très-avantageuse, et avec laquelle il est facile de se débarrasser d'un rival , il y a à objecter encore qu'on ne peut guère essayer de couper la gorge à son voisin sans courir la chance de se faire couper la sienne, et que cette éventualité redoutable atténue sensiblement la valeur du privilège.

C'est-à-dire que tous ces dons si vantés que la Nature a versés avec tant de profusion sur le coq sont des dons à la

grecque, des dons d'une ennemie perfide qui a parfaitement réussi à dissimuler ses antipathies masculines sous l'apparence d'une libéralité fastueuse.

J'ai vu aussi le cerf dix-cors, le roi de la forêt, se pavaner le matin dans sa gloire et bondir d'assurance, fier de sa riche taille et de son front couronné... qui devait avant la fin du jour expier sa superbe. Et j'ai entendu l'orgueilleux à son heure dernière, haletant, épuisé, accuser amèrement la barbarie du sort qui fit les couronnes si lourdes, et envier le destin de la biche au front nu qu'aucun obstacle n'arrête en sa course légère, et qui fuit, rapide comme la flèche, à travers les halliers.

La nature ne se borne pas à témoigner en toute occasion de sa préférence pour la femelle, garantie de la prospérité de l'espèce. Elle fait l'homme complice de sa partialité inique. Ces mêmes chasseurs qui s'apitoient si charitablement sur 'les infortunes de la poule faisane^, de la biche ou de la chevrette, sont tous d'accord pour interdire le meurtre des femelles par l'art. 1" de leur charte.

Et maintenant voulez-vous savoir le pourquoi des prédilections de la nature pour le sexe féminin ? Ecoutez :

Tout ce qui a vie en ce monde a deux pôles. Ces deux pôles s'appellent l'Individu, l'Espèce. La vie, qui n'est qu'une portion de l'àme universelle individualisant une forme, la vie constitue entre l'Individu et l'Espèce un antagonisme permanent.

Or, pour la Nature l'Espèqe est tout et l'Individu rien, ou du moins peu de chose.

Et comme l'intérêt de l'espèce s'incarne dans le sexe féminin^ tandis que celui de l'individu s'incarne dans l'autre, les préférences de la nature pour le sexe féminin sont fatales et forcées.

On sait, en eÛ'et, que l'idée d'amour ne correspond

FORMIJJ.E Iti; (iRRFAllT. 1 1 1

guère chez le mâle qu'à un simple désir de bonheur individuel et passager, tandis que cette môme idée éveille inévitablement chez la femelle celle de maternité. La courbe de l'amour masculin est une ellipse, celle de l'amour féminin est une parabole.

Mais les intérêts de l'individu se trouvant en opposition antipodique perpétuelle avec ceux de l'espèce, il arriverait que celle-ci périrait à la longue, si l'individu ne songeait qu'à lui seul. Mais la nature prévoyante a paré à * celte éventualité, en faisant de la passion qui entraine l'individu à la conservation de l'espèce, le plus puissant et le plus irrésistible des mobiles.

Cette puissance irrésistible est celle qui a reçu le nom d'amour dans la langue des fleurs, des bètes et des hommes.

On voit déjà par le peu de mots qui précèdent que l'amour qui entraîne l'individu à sacrifier son intérêt personnel à celui de l'espèce est en soi une passion éminemment vertueuse, puisque le mot de vertu signifie dans toutes les langues sacrifice de l'intérêt individuel à l'intérêt collectif, patrie, religiou, croyance politique.

L'amour fait explosion chez tous les êtres par la déclaration des sexes. Cette explosion s'appelle cristallisation ^ chez les minéraux, floraison chez les plantes, puberté ou nubilité chez les animaux. Mais elle opère d'une façon fort différente sur chacun des deux sexes, et c'est dans cette diversité du mode d'action de la révolution organique que nous trouverons la justification des prédilections de la nature pour son sexe favori. Prenons près de nous un exemple dans le monde des oiseaux pour nous faire mieux comprendre.

On sait que jusqu'au moment critique de la nubilité, les jeunes oiseaux portent la livrée de leurs mères

W"! OllNnilOI.OÙIE l'ASSlONNr.l.l.K.

comme les enfants des hommes; ils se ressemblent tous.

Mais à l'heure où cette nubilité éclate comme une seconde vie qui s'éveille chez tous les êtres, sous le souffle chaud du printemps, le jeune Coq change soudain de tenue, de langage et d'allures. Il endosse le harnais de guerre, chausse l'éperon, orne son chef d'une armure quelconque, aigrette, casque, panache, huppe de chair ou de plume. L'abondance des esprits vitaux qui circulent en son organisme tuméfié injecte d'un sang vermeil et colore d'une riche teinte écarlate toutes les nudités de ses joues, de son front, de son col. L'enfant est devenu un homme. Il prend une voix provoquante et des poses de bataille, en signe de sa virilité. Observez que rien de semblable ne se manifeste chez la Poule.

Pendant que le mâle dépensait en frais de costume, d'apparat, d'ornement, c'est-à-dire en luxe extérieur et personnel toute l'exubérance de vie que lui apportait la nature, la femelle consacrait cet afflux de vitalité au développement de ses ovaires. Pendant que celui-là s'absorbait dans l'étude des moyens d'éblouir et de plaire, celleci ne songeait qu'à sauvegarder les intérêts de l'espèce. Pendant que le coq aspirait à se montrer, à briller, à combattre et clouait son cartel à toutes les tribunes de la ferme, la poule recherchait la solitude et les retraites sombres. Sa voix ne changeait que pour s'adoucir et se convertissait en un gloussement caractéristique, langage expressif et intime de la maternité.

Vous comprenez maintenant que cette mère Nature, que nous accusions tout à l'heure de partialité inique pour la femelle et d'indifférence barbare pour le mâle, ait ses raisons pour faire comme elle fait. Vous comprenez qu'elle distingue entre les deux façons de procéder à son égard, et que toutes ses préférences soient pour la poule.

FORMULE MJ GERFAUT. 113

conservatrice passionnée de l'espèce, vous comprenez pourquoi la préséance du sexe féminin ou maternel est une des conditions premières de l'universelle harmonie.

Mais j'ai besoin, pour clore brillamment la démonstration de cette thèse, de demander une dernière preuve, une preuve concluante à l'espèce typique supérieure. C'està-dire qu'il me faut passer en revue derechef toutes les histoires des divers mouvements passionnels de l'humanité pour demander à chacune la glorification de la femme et la condamnation de mon sexe : nécessité cruelle, calice douloureux que j'ai vainement essayé de détourner de mes lèvres.

Je prie seulement qu'on me permette de ne plus invoquer en faveur de la préséance du sexe féminin l'Amour, la Poésie, les Beaux- Arts, comme précédemment, et de remettre désormais la démonstration de la thèse à la Science, c'est-à-dire à la Physiologie et à l'Anatomie comparée. Je n'ai qu'une peur, hélas, c'est que personne n'ose plus demander la parole en faveur de la barbe, après que j'aurai contraint Humboldt, Cuvier, Carus, Burdach, Proudhon et une foule d'autres, à confirmer Homère, Phidias et Raphaël.

Un poëte dirait que si Dieu a fait la femme plus petite que l'homme, c'était pour la faire plus parfaite. La science ne s'exprime pas ainsi. La science dit par la voix de Cuvier, en très-mauvais français : « Que l'élévation dans l'échelle animale est en raison de la capacité de la cavité crânienne par rapport au volume du corps, et que le caractère est d'autant plus élevé que la face est plus petite relativement au crâne.»

Or, il a été constaté par des millions d'expériences, de pesées et de contre-pesées, que le poids des os du crâne de la femme est au poids de son squelette total comme un est

à six, tandis que cette proportion n'est chez l'homme que de lin à huit ! Lsi portion centrale de l'encéphale et la glande pinéale, où quelques savants logent l'âme, sont proportionnellement aussi plus volumineuses chez la femme que chez l'homme.

Seulement les deux lobes antérieurs du cerveau, qui sont le siège de la raison analytique et de l'apoplexie , sont phis développés chez l'homme.

Cuvicr convient encore, et en termes exprès, que la face est plus petite à l'égard du crâne chez la femme, d'où Sœmmering conclut naturellement à la supériorité du type féminin.

Mais comme le don de la pensée ne serait rien sans celui de la parole, Dieu a eu soin de proportionner la perfection de l'appareil vocal chez la femme à l'ampleur du cerveau. Il a fait la trachée-artère féminine plus longue de deux arcades que celle de l'homme (18 au lieu de 16), afin que la voix en sortit plus ilùtée, plus sonore et plus argentine, et il a donné à la langue une aisance de jeu et une prestesse de mobilité qui devaient faire le désespoir éternel de l'autre sexe.

Garcia, le maître du chant, qui laissa comme Epaminondas deux filles immortelles, Garcia a écrit: «La voix de la femme, plus belle et plus souple que celle de l'homme, est par excellence l'interprète de la mélodie. »

Le cœur tient aussi plus de place chez la femme que chez l'homme, et le cœur est la source de toutes les inspirations sublimes, le foyer de toute éloquence. C'est pourquoi ce don précieux de l'éloquence est dans les dons exclusifs de la femme. Dieu en faisant la poitrine plate à l'homme lui a évidemment interdit les plus beaux mouvements oratoires. Ce lion de Florence qui a conquis une

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