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166 | DE PASCAL À BARRBS
Les notes du Journal intime, que nous communique aujourd’hui Mme Aurore Sand, commencent en novembre 1834 et finissent en septembre 1868 : George Sand avait alors soixante-cinq ans. [Il faut lire ce journal; il contient quelques-uns des secrets de cette âme extraordinaire et ses aspects les plus variés. | Au début, on est en pleine passion, au mo- ment de la seconde rupture avec Musset.
Magnifiques pages si humaines, déclamatoires par l'expression, mais vraies, émouvantes dans leur sincérité. Il y a là une analyse de la douleur qui reste juste malgré certains excès de langage ; et ce mot essentiel : « Mais je t'aime aussi avec toute mon âme, et toi, tu n'as pas même de l’amitié pour moi. »
Nous revenons à cette conception significative de l’amour chez George Sand : aimer, c'est transporter son âme hors de soi et accueillir en soi l’âme d’autrui: c’est une dépersonnalisation passionnée.
En 1837, nous avons un délicieux fragment intime, à la fois fantasque, ironique et profond sous le titre : Entretiens journaliers avec le très docte et le très habile docteur Pifoël, professeur de botanique et de psychologie. On y retrouve la George Sand qui se souvient
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de ce côté germanique de son ascendance dont ï nous parlions plus haut et qu’elle témoigne, non seulement par une page de critique très profonde sur l’art d’Hoffmann, mais aussi par la sentimentalité de son attachement à la nature, par la raillerie et la bonhomie mêlées de sa fantaisie (1). Quelle aisance visà-vis de soi-même, quel bonheur de vivre manifestent de telles pages écrites pour s01 seul! Elle a beau se plaindre, gémir sur sa destinée, la vitalité, la gaieté, FerpAeens sont plus fortes que tout.
€ Mure amiche (murs amis), écrit-elle en arrivant à Nohant, le 11 ; juin 1837, recevezmoi bien. Comme le papier Diane et bleu est plein de gaieté! Que d’oiseaux dans le jardin! Quel suave chèvrefeuille dans ce verre ! »
Mais voici l’admirable testament de cette vie : il est daté, je le répète, de septembre 1868 : |
« Je relis tout cela par hasard. J'étais amoureuse de ce livre, je voulais y écrire de belles choses. Je n’y ai écrit que des bêtises. Fout cela me semble emphatique aujourd’hui.
Je croyais pourtant bien être de bonne foi.
Je m'imaginais me résumer. Est-ce qu'on peut se résumer? Est-ce qu’on peut se con-
Ni: (1} Il y a de cette veine dans certains de ses romans We fantasques » : le Secrétaire intime, le Château des Dépertes, Spiridion, les Dames vertes, le Diable aux champs, ete,
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ue DE PASCAL À BARRES
naître? Est-ce qu’on est Jamais QUELQU'UN?
. Je n’en sais plus rien. Il me semble qu'on change de jour en jour et qu’au bout de
quelques années on est un être nouveau. J'ai
beau chercher en moi, je n’y retrouve plus rien de cette personne anxieuse, agitée,
mécontente d'elle-même, 1irritée contre les.
autres. J'avais, sans doute, la chimère de la grandeur. C'était la mode du temps, tout le
monde voulait être grand et comme on ne
l’était pas, on tombait dans le désespoir. »
Et plus loin :
« Je suis calme absolument... Aucun regret de la jeunesse, aucune ambition de gloire, aucun désir d'argent si ce n’est pour en laisser un peu à mes enfants et petits-
enfants. Aucun mécontentement de mes
amis. » :
Enfin le mot décisif que je souligne :
« Je ne vis plus en mot : Tout mon cœur a passé dans mes enfants et petits-enfants.
Je ne souffre que de ce qui les fait souffrir. »
Elle termine par ce mot magmifique :
« Je suis entrée dans l’univers, et voilà tout. » K
Perdre progressivement son moi : du
moins la conscience, la tyrannie, l’irritabilité de ce moi, tel fut le sens secret, involon-.
tairement poursuivi, de la destinée de George
Sand. Elle chercha à le perdre dans l'amour,
qui prit chez elle presque une forme de.
JOURNAL INTIME ie maternité, tant le désir de se donner moralement était violent ; elle chercha à le perdre dans la littérature où elle s’oublia en créant des centaines de figures, de paysages, de scènes, d'épisodes. Elle le perdit enfin dans la vieillesse quand elle entra dans l’univers comme on entre en religion. Et elle ne trouva cette paix de l’âme qu’elle avait tant souhaitée que lorsqu'elle put vivre de cet amour rayonnant qui était en elle et le répandre autour d’elle sans idée de retour.
Aujourd'hui, George Sand semble momentanément oubliée, mais sa gloire sortira de cette éclipse. Quand quelques-unes des superstitions littéraires de notre temps auront rejoint les vieilles lunes, elle retrouvera sa place de grand romancier, — le plus grand du dix-neuvième siècle français, sans doute, . après Balzac, Stendhal et Flaubert.