POUR LE ROMANTISME PAR HENRI BREMOND
Voici une action neuve et hardie ; un livre de critique paraît, dans lequel est contenue une apologie du romantisme. Nous en sommes étonnés et ravis. Le propre d’un ouvrage de critique est d’enrichir notre compréhension d’un phénomène littéraire ; le grand livre de M. Pierre Lasserre nous permettait de voir le romantisme sous un jour nouveau et nous
ouvrait sur ses conditions morales et philo- sophiques des perspectives du plus vif intérêt. Mais ces idées de M. Pierre Lasserre sont . rapidement devenues des lieux communs que l'on voit traîner un peu partout; il n’est aujourd’hui jeune homme de lettres, dans | certains milieux, qui ne sache dire propren ment leur fait à Chateaubriand et à Hugo, … voire même à Byron ou à ce Shelley, coupable - d’avoir été un mauvais époux et un mauvais … père de famille. Il est heureux de revoir enfin une autre thèse et d’être ramené à l’essentiel.
Be LUN ON PA!
La notion du romantisme s’est, en effet, constamment obsceurcie au cours du dixneuvième siècle. (Et notez de plus que le romantisme français, si social, est très différent de l’allemand, de l’anglais, de l’itahen, de l’espagnol ou du russe : comment mettre sous le même vocable l’optimisme de Michelet ou de Hugo, et le pessimisme déchirant de Léopardi, si voisin de celui de Pascal?) Entre le retour au gothique des poètes de 1827 et cet évangile de l'individu anarchique, dénoncé par M. Pierre Lasserre, que de définitions et d’interprétations différentes! Un jour viendra, tout proche déjà, où la vision du romantisme des milieux néo-classiques, entre 1900 et 1920 qui a obéi à de fortes nécessités morales et historiques, deviendra aussi incompréhensible à nos descendants que les jugements de Boileau, touchant la Pléiade ou les grotesques de Louis XII.
Dans ce désordre et cette liberté d’interprétation, M. Henri: Bremond nous ramène doucement à une vision moins politique du phénomène romantique.
« Le malheur, écrit-il dans sa préface, est que tout se tient, et que certaines façons de décrire le romantisme me semblent mettre en péril, avec la poésie véritable, la religion elle-même. Néo-classicisme, rationalisme, le premier ne mène-t-il pas au second, n'est-il pas une des formes du second? Le roman-
tisme ne serait donc pas seulement Shakespeare ou Victor Hugo, 1l serait encore Pascal, et avec lui, cette apologétique chrétienne qui n’attend pas de la seule dialectique la conversion, le salut du monde. »
Et plus loin :
« Il me plaît donc infiniment que M. Seillière rapproche jusqu’à les confondre romantisme et mysticisme. Au lieu seulement de maudire en celui-ci et en celui-là deux venins de même famille, je bénirais plutôt la commune excellence qui les rend très bienfaisants l’un et l’autre, romantisme et mysticisme prenant également leur origine aux sources profondes de notre être, dans cette région mystérieuse où s’allume la « docte et sainte ivresse » du poète, et où la nature s’offre à la Grâce, qui déjà l’a prévenue, et qui la prépare à la rencontre de Dieu. Non pas certes que jidentifie de tous points l’expérience poétique — ou romantique : c’est tout un; — et l'expérience mystique. Il me suffit que l'inspiration du poète se classe au premier rang de ces « états naturels profanes », où, comme l’enseigne un théologien de marque, le R. P. L. de Grandmaison, « l’on peut déchiffrer les grandes lignes, reconnaître l’image et déjà l’ébauche des états mystiques. »
Qu'on m'excuse de faire de si longues citations; mais ces belles paroles étaient nécessaires, nous les attendions. On sait que
Novalis en voulait beaucoup à Ce d’ dois écrit les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister qu’il considérait comme une condam- nation de la poésie et que pour les réfuter, ï1l composa son Henri d’Ofterdingen. De.
même, il semble bien que depuis vingt ans, sous le signe du néo-classicisme et en ma-.
nière de protestation contre la sensibilité, ait été instruit un véritable procès de la.
poésie ; du moins en tant qu’elle exprime les grandes voix de la vie intérieure et les rapports de l’homme et du Cosmos. Par contre, c’est toute une apologie de la poésie que nous rend ici M. Bremond, et quel beau titre de gloire (en même temps qu'une forte vérité psychologique), que de voir dans la poésie le premier degré — le degré encore profane, —
du sentiment mystique ! Au sujet de Sainte- Beuve, M. Henri Bremond parlera même de « ce qu'il y a en nous de plus profond, de plus confus, et par là même de plus difficile à gouverner, mais aussi de plus divin. »
Qui ne verra dans cette définition cet élément même qui fait l’objet des grands romans psychologiques du dix-neuvième siècle, d'Emile Brontë à Dostoïevsky et de Balzac à Thomas Hardy ou à Joseph Conrad? Peutêtre le terme de confus appellera-t-1l des censures. Mais où vous voulez établir un ordre parfait, ne craignez-vous pas de détruire la vie, et cette harmonie bienheureuse ne s’éta-