‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 15 sur 43 · À | OE PAGE A “BARRES · texte numérisé non relu

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forme de raison-là n’ait pas toujours bal ”

dans toutes les œuvres romantiques. Mais alors 1l faut faire rendre aux mots un autre

sens que le leur, et sous-entendre que toute

la querelle est d’ordre purement politique, ce qui est ici le cas, en effet.

Pour M. Louis Reynaud, toute la dittérature française, à partir d'environ 1725, est dénationalisée et obéit à une âme étrangère.

Cela est-1l aussi vrai qu'il le dit? Il semble

plutôt que l'apparition de certains phéno-

mènes moraux et sociaux se soit fait sentir ici et là avec une égale intensité, et qu’en effet

les Anglais aient été les premiers à leur donner

une forme littéraire. Mais s1 les Français n'avaient pas déjà subi des phénomènes analogues, auraient-ils obéi avec une telle rapidité à ces influences nouvelles, où M. Reynaud semble voir presque un snobisme litté-

raire? Une influence n’est jamais que la ren-.

contre de deux tempéraments voisins, dont l’un précède l’autre ; elle n’est aucunement

la construction absolue et, pour ainsi dire,

mimétique, d’un état de ee qui n’eût pas existé sans elle. La littérature est d’abord le reflet d’un état social ; cet état social produit un ensemble de faits qui doit se mamifester rapidement. Et si les Français ne l’ont pas exprimé les premiers, c’est peut-être que leur littérature n’est qu’exceptionnellement une littérature originale. C’est à cette constata-

LE ROMANTISME 81 tion qu’amène le livre de M. Louis Reynaud.

Îl y a dans l'esprit français quelque chose de féminin ; son rôle n’est pas de créer des valeurs nouvelles, mais d’accepter ces valeurs qui lui sont presque toujours venues du dehors, de les assouplir, de les fondre, de leur donner une forme plastique plus pure et de les amener à un point de perfection qu’elles n'obtiennent que chez nous. Le dix-septième siècle a fait pour les littératures grecque et romaine — et je ne parle pas des influences itahenne et espagnole, sensibles chez Corneille et chez Molière — ce que le dix-huitième et le dix-neuvième siècle ont fait pour les littératures anglaise et allemande, et le vingtième pour la russe. Quant à dire que l’esprit français a été créé pour refléter l'esprit, de la Grèce et de Rome, c’est une idée toute faite et qui demande une sérieuse revision.

S1 nous avons une littérature nationale, elle est entre le douzième et le seizième siècle (4), et encore faudrait-il savoir exactement les courants qui ont parcouru le Moyen- Age.

M: Joseph Bédier a fait là-dessus de bien saisissantes découvertes. Nous avons eu, en réalité, peu de génies originaux, je veux dire naissant naturellement du sol et n’ayant pas pris pour entraîneurs des écrivains étrangers :

(1) Héroïsme chevaleresque, malice joyeuse, esprit prénie. chansons de geste, fableaux, Roman de la rose, voilà .le fond premier.

en Pair AC.

nn DE PASGAL A BARRES |

out, Villon, Clément Marot, Rabelais Mons taigne, Descartes, Pascal, Saint-Simon, Stendhal, Rimbaud, quelques autres encore. Mais HE en est pas moins vrai que les autres écrivains, ceux qui ont subi une forte emprise, soit ab: germanique, soit gréco- -latine, ont créé quelque chose qui, pour n'avoir pas trouvé en soi-même son point de départ, n’en possède | pas moins la plus incontestable autonomie.

Ferdinand Brunetière a écrit les choses les plus précises et les plus justes sur le caractère social de la littérature française ; ce caractère ne s’est jamais perdu à travers les siècles, et c’est pour cela que le romantisme français reste un romantisme français et n’a aucun rapport avec le romantisme anglais ou le romantisme allemand. M. Louis Reynaud a noté fort justement le caractère d’individualisme absolu des romantiques anglo-germaniques, mais il prétend que cet individualisme a influencé le nôtre, et je ne vois pas cette relation. Pour un romantique allemand pur, Novalis, au début du dix-neuvième siècle, Rainer Maria Rüilke, au début du vingtième, : il n’y a pas de société. L’homme est seul en. face du destin. Pour un romantique français, il y a toujours une société, et s’1l lui déclare la guerre, il n’obéit en rien à une influence, anglaise ou germanique, il lui déclare la guerre \ parce que les paysans ont déclaré la guerre | aux seigneurs, parce que les catholiques ont.

ous or LE ROMANTISME oo

déclaré la guerre aux protestants, parce que

les seigneurs ont déclaré la guerre à Richelieu, parce que la bourgeoisie a déclaré la guerre à la monarchie. Ce n’est pas tant dans l'esprit étranger que le romantisme a puisé son esprit de révolte que dans ses origines profondément nationales, que dans son hérédité française, agressivement politique: la

preuve en est — M. Lous Reynaud dit là

une chose que personne n’a observée avant lui, et qui est tout à fait juste — que les

romantiques francais n’ont lamais tout à fait Ç

compris des romantiques étrangers que la figure de lord Byron, parce qu'il était aussi un révolté.

Le défaut des critiques comme M. Louis

Reynaud est de ne voir dans les livres que d’autres livres et des échanges de littéra-

teurs, mais un écrivain est avant tout un

Dome. et 1l y a dans ses livres une image de sa vie, une image de la vie. Les roman-

tiques ont aimé lord Byron parce qu'il était

conforme à un idéal de révolte, qu’ils portaient en eux, mais ne sont pas devenus révoltés pour imiter lord Byron. Conformes aux usages sous Louis XIV, — en partie par réaction contre les abus et les désordres de la Fronde, — ou déchaînés contre eux, les écrivains français n’en sont pas moins avant

tout restés fidèles à des préoccupations d’ordre

- social. Je le répète, cela n’a que peu de chose

à voir avec le romantisme anglo-germanique, où les sataniques de Byron et le Karl Moor de Schiller n’ont jamais été que des exceptions — seuls types de cette époque d’ailleurs, avec Werther, qui aient été complètenent compris par nous.

La thèse de M. Louis Reynaud a donc le défaut essentiel, à mon sens, de poser comme des vérités absolues, indiscutables, des observations qui doivent être présentées avec infiniment de nuances et de réserves et de refuser toute originalité au romantisme français en l’écrasant sous cette critique des sources, qui ne doit être maniée qu'avec ce correctif que les expériences d’un auteur ne nous étant pas toujours connues, il ne faut pas prendre ses lectures pour l’unique cause de ses mouvements moraux. M. Louis Reynaud en arrive à ce sujet aux plus extraordinaires déclarations. Il nous dit par exemple, page 172 :

« Comme Saint-Preux s’arrêtait ému en entrant dans la chambre de Juhe, Faust hésite un instant avant de pénétrer us celle de Marguerite. »

Ainsi, pour M. Louis Reynaud, ce mouvement si naturel, si spontané que tous les hommes ont connu, Gæthe, dont on sait la riche vie amoureuse, ne l'utilise que parce qu'il l’a lu dans la Nouvelle Héloïse ! Ailleurs encore 1l dira au sujet de Méphistophélès :

« Ce négateur en qui se concentre merveil-

leusement du reste, tout l'héritage de l’humour anglais, de Swift à Fielding et à Sterne, a pour fonction unique en effet de rabaisser et de souiller. » | Il est plus juste et plus naturel de voir en Méphistophélès un des côtés les plus hationaux et les plus vrais de l’âme allemande, ce qu’on pourrait appeler son côté nocturne, et d'autre part, un des aspects de la nature profonde de Gœthe, que de découvrir en lui une fabrication littéraire, composée des sentiments de Swift, de Fielding et de Sterne avec lesquels il n’a aucun rapport !. Hélas,

je suis bien fâché de le dire, mais M. Loue

Reynaud me semble ignorer totalement ce

qu'est l’imagination créatrice. Il croit qu’un ouvrage qui comporte une part considérable

d'inspiration personnelle, se fait comme un livre de critique, avec des fiches, toute une mosaïque de fiches plus ou moins bien assimi-

lées. Mais les naïvetés de tout ordre abondent dans son Romantisme : page 190, il nous dira

dans une note : |

«€ Quant à la faute (il s’agit de l’amour de Byron pour sa sœur), elle ressort aussi nettement que possible de Manfred, qui ne signifie

rien si Byron n’est pas coupable, »

Pardon, Manfred peut aussi signifier que Byron a vécu sa faute en pensée, ou qu'il a écrit

Manfred pour se débarrasser de sa tentation !

T'SÉÉÉRRERER

Page 213, je lis au sujet de Walter Scott :

St DE PASCAL A BARRES A nes

« Tout chez nous semblait appeler 4 pro-

digieux évocateur du passé qui jamais ne s’écarte des voies de la décence et ne soulève, en apparence du moins, aucune objection d'ordre moral ou en à

C’est toujours la même confusion de la morale et de la littérature. Page 215 :

« Les Lakistes seront peu connus en dépit des efforts de Sainte-Beuve, qui a bien l'air de les goûter surtout pour se faire une ongi-

nalité (1). Outre Sainte-Beuve, on peut citer

parmi leurs disciples : l’abbé Roussel, Maurice de Guérin, Hippolyte de la Morvonnais.

Ce ne sont pas là de bien grands noms. »

Ainsi, il se trouve en 1926 un professeur à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, qui ne trouve aucune différence entre l’ad-

mirable auteur du Centaure et de la Bacchante et l’abbé Roussel ou Hippolyte de la Morvonnais ! Page 237 :

« Mérimée, qui n’a Jamais su résister à une mode intellectuelle, — étant Parisien et mondain » | Enfin, page 238, toujours au sujet de Byron : ;

« C'est lui par contre qui va faire aboutir

le drame romantique et ruiner définitivement l’ancienne tragédie. »

N’en déplaise à M. Louis Reynaud, la tra-

(1) Quelle manière provinciale de juger! Dans les souspréfectures, on est vite traité de poseur, mot qu on n’entend jamais à Paris.

EN

. ROMANTISME | U He #7

lie, ane tragédie était. morte avec Racine. Ce n’est pas Byron qui l’a ruinée, c’est la médiocrité des tragédies du dixhuitième siècle, la banalité de Crébillon le | . Père, de Ducis, de Luce de Lancival, etc... Et

ce qui semblerait prouver que, quoi qu’en pense M. Reynaud, la tragédie n’a jamais été en France un genre national, c’est que,

pendant tout ce même dix-huitième siècle où

la tragédie était si pauvre, les innombrables

imitateurs de Molière n’ont jamais cessé

d'écrire des comédies charmantes, vives, spi-

rituelles et dont on peut bien aujourd’hui lire une centaine avec un plaisir réel. M. Reynaud

conclut ainsi :

« La tragédie classique, celle des Corneille, |

des Racine et des Voltaire, dans laquelle

s'étaient incarnés deux el de haute lit-

térature et de haute civilisation française, oisait définitivement eflondrée. Le flot d’é- :

trangers qui se ruait depuis si longtemps contre ce dermier obstacle avait déferlé sur Jui. »

Cette phrase explique au fond tout Je livre de M. Louis Reynaud. :

Mais il est curieux de voir qu’encore au- Jourd’hui on puisse joindre aux œuvres de

. Racine et de Corneille, les détestables tragé- : à

dies de Voltaire. do trouvons plus loin la clef de cette manière de voir.

… « Nos Français, dit M. Reynaud, éprouvent

88 ji DE ‘PASCAL A BARRES

tous, plus ou moins, le besoin dealer d’avoir un héros oi ils prêtent quelque chose comme de la générosité, un certain

e sr À 4 CG sentiment d'élégance morale à tout le moins,

parfois extérieur et en contradiction avec les données de leur sujet, mais qui n’en est

que plus caractéristique. Le drame roman-

tique frariçais en fournit la preuve d’un bout à l’autre. On y affectionne les beaux gestes et les belles attitudes, presque autant que dans la vieille tragédie. Et c’est sans doute pourquoi ni les Anglais, n1 les Allemands n’ont pu nous comprendre. Même phénomène dans le roman qui chez nous s'échappe toujours par quelques côtés vers l’idéalisme. »

J’ai bien peur que M. Louis Reynaud ne lise un peu comme les jeunes filles de province, qui cherchent dans les romans un héros sympathique, et des sentiments grandioses qu’elles n’ont pas coutume de trouver autour d'elles. Nous connaissons, en effet, ce goût des attitudes avantageuses. Il a vicié bien des œuvres françaises. C’est amour du panache et de la convention. Il a fallu tout le gémie de Corneille pour que ce souci de l'effet à produire ne nuisît pas à la vérité de ses caractères ; à ce titre-là, en effet, Hugo ou Rostand ont eu le même souci extérieurement dramatique, quoique plus facilement contenté.

On pense irrésistiblement au mot d'André

Gide :

Tu

« C’est avec les ang sentiments que l’on écrit les mauvais livres. )

La conclusion de M. ous Huang est | tout à fait sombre : la littérature française est fimie, le théâtre et le roman sont entrés dans une période d’existence factice, 1l n’y a plus de poésie, toutes nos œuvres ont pour sujet « le même scénario usé de passion mondaine et perverse. » On ne trouve plus que « l'instinct brut, l’automatisme du désir animal, la névrose stérile et perverse », et M. Reynaud revient à sa thèse favorite :

« C’est seulement dans les parties supérieures de l’âme qu'est la richesse psychologique. »

C'est-à-dire dans la lutte entre le devoir et la passion. Il est vrai qu’à la dernière page, M. Reynaud nous rend un peu de confiance. IÎl entrevoit que notre littérature peut changer d’air, « et l’air qu'il lui faut, ajoute-t-1l, c’est à n’en pas douter celui qui passe, large et libre, sur les grèves, sur les landes et les champs de la terre natale, sur l'âme entière de notre peuple et de notre époque. » Tout cela n’a pas beaucoup de sens. Notre peuple et notre époque sont surtout préoccupés de politique électorale.

Je ne sais pas s1 c’est cela qui renouvellera la littérature. M. Reynaud finit par ces lignes :

« Nous reconnaîtrons que nous avons de

UN bn: PASCAL à BARRES

nouveau une littérature à: nous. ue allé.

s’accordera d'elle-même avec les besoins de

la vie, aflirmera, créera, suscitera des éner-

ges, refera des âmes et les umira dans des

sentiments communs. Qui voudrait soutenir que c'est maintenant le cas? »

Aïnsi, depuis 1685 environ, nous n’avons

plus de littérature à nous. Ah! ces nationalistes !

Et cependant, si j'avais pu écarter ces perpétuelles conclusions auxquelles M. Louis Reynaud n’est que trop porté, cet a priori qui lui a fait écrire un livre à thèse et non une œuvre historique, quel nléiiie j'aurais pris à lire ce tableau si vaste, si minutieux, si plein d’une grande époque littéraire! Si je n'avais pas été irrité moi-même par l’agres-

sivité perpétuelle de ces formules générales

et leur étroitesse de vue, comme j'aurais soûté tant d'observations justes, tant de rapprochements nouveaux, tant de vues ingénieuses et inédites! Pourquoi M. Raynaud a-t-1l voulu toujours prouver quelque chose, toujours la même chose? Il répondra facilement là-dessus que son livre a été fait pour établir la preuve de la dépendance de la ht-

térature française à l’égard des littératures

anglo-germaniques pendant le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, mais justement cette preuve, il l’a présentée avec tant d’obstination, tant de brutalité, que nous voyons immé-

diatement ce qu'elle a d’artificiel et de fac-

tice. [l est bien obligé de dire que sous ces influences, les romantiques ont fait cependant de belles œuvres françaises. Cette in- fluence n’a donc pas été mauvaise? Il reconnaît lui-même que la tragédie du dix-huitième siècle est misérable. Elle est donc morte d’ellemême? D’autre part, M. Reynaud reconnaît que pratiquement les romantiques ont peu connu les httératures anglo-sermaniques et qu’en somme ils n’ont écouté que la voix de Byron et de Walter Scott. Il reconnaît en même temps que Walter Scott doit sa conception générale aux drames historiques de Gæœthe et Schiller. Mais Gœthe et Schiller la

doivent eux-mêmes à Shakespeare, et d'autre

part on sait l'influence que la pensée de Montaigne a eue sur le développement de Shakes-

peare. Vous voyez bien que tout se mêle et

s’entre-croise. Tous ces auteurs qui nous ônt

un peu influencés, la France les avait influencés elle-même. Très finement et très hardiment, M. Reynaud note l'influence considé-

rable de Chateaubriand sur lord Byron. Alors

en1mitant Byron, nos romantiques n’ont fait que reprendre ce que la France lui avait donné? Mais Chateaubriand lui-même avait subi des influences anglaises. On voit bien que dans cette voie le jeu des influences est infini. [l ne faut donc pas les exagérer. Elles servent de tremplin, d’excitant pour l'esprit.

52 DE PASCAL À BARRES Mais ce que M. Louis Reynaud et les critiques de sa sorte ne voient pas assez, c’est la personnalité de l'écrivain, sa personnalité physiologique, sa personnalité morale. On ne résout pas un problème littéraire en joignant des textes les uns aux autres, mais en devinant l’âme qui s’est exprimée par un de ces textes. M. Reynaud lui-même l’a fart avec beaucoup de clairvoyance et de savoir dans son étude sur Nicolas Lenau. Pourquoi a-t-il gâté un tableau général du romantisme où il ÿ a tant de petits faits vrais et, par endroits, de justesse, par un point de vue si uniquement, si étroitement politique?

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