‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 16 sur 43 · HOMMAGE À € DOMINIQUE · texte numérisé non relu

HOMMAGE À € DOMINIQUE

Il y a eu, en 1913, cinquante ans que Dominique a paru, et la place du roman d'Eugène Fromentin dans notre littérature est devenue si prépondérante, son influence sur beaucoup d’esprits de notre temps si décisive, qu'il n’est peut-être pas inutile de célébrer avec honneur cet anniversaire et de chercher en quoi et pourquoi ce livre-là nous apparaît, dans son genre, comme l’un des huit ou neuf chefsd'œuvre du dix-neuvième siècle.

Qu’y a-t-1l dans l’histoire en même temps très simple et très héroïque de cet enfant épris d’une jeune fille, ne connaissant son amour que du jour où elle épouse M. de Nièvres, la poursuivant d’une passion tenace et désespérée, ne pouvant se détacher d’elle et gâchant sa vie parce qu’il n’écoute que la plainte incessante de son cœur ; perdant enfin celle qu'il chérit le jour où elle lui avoue qu’elle l’aime, puisque cet aveu dresse entre

elle et lui, l’austère sentiment de son devoir,

— qu y a-t- il donc dans ce récit et nu, pour

qu'il ait touché tant d’âmes, éveillé tant d’admirations et soit l’objet d’ une sorte de

culte toujours fervent? Mais est-1l très malaisé | de répondre? Je crois bien que Dominique

à connu un tel succès parce qu il est, avec la

Princesse de Clèves, à qui il ressemble par

tant de points, le plus vrai des livres romanesques, ou, si l’on préfère, le plus romanesque des livres vrais. Pas un événement qui n’y soit véridique, courant, banal ; pas d’accident, pas d’imprévu; la vie de tout le

monde, et, derrière cette vie, une tension con-

tinuelle de sentiments exaltés qui est proprement le romanesque, si l'on veut bien admettre que le romanesque, c’est la poésie

naturelle des âmes profondes. À ce grand charme, dégagé par l'atmosphère morale du

livre, 1l faut joindre celui d'un style sobre, dépouillé, volontairement gris, sous lequel on découvre la vibration d’une sensibilité tou-

jours frémissante et qui sait envelopper à Ra

fois un récit émouvant et les plus délicieux paysages d’une même rêverie mélancolique, troublée, qui s’insinue dans la place la mieux défendue de notre cœur, à la façon de certaines musiques.

Cachée dans chaque phrase, cette émotion perpétuelle éclate dans cinq ou six endroïts, d’une beauté si pressante qu’il est difhcile de

les lire sans larmes, car ils sont déchirants

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dot ce nent même qui est celui de la vie quotidienne, déchirants comme les sentiments de chaque jour, comme les séparations et les adieux toujours renouvelés, comme les espérances déçues de chaque minute! Certains cœurs, tels que celui de Dominique, s’ouvrent en effet à à chaque émotion nouvelle, et s'ils sont déchirés, il semble vraiment que ce soit pour la première fois.

Il ne faut pas tant de qualités, ni de si rares, pour constituer un livre unique. Il est de ceux qui ont marqué, et le plus profondément, sur notre génération de romanciers.

Sans lui, René Boylesve n’aurait pas écrit de cette manière-là le Meilleur Ami, ni peut- être André Gide, la Porte étroite. Et l’on retrouve cette influence dans plus d’ur roman de Jean-Louis Vaudoyer ou d'Emile Clermont, des Tharaud ou d'Emile Henriot et jusque dans l’admirable récit que publiait | récemment Alain-Fournier. |

On ne pouvait manquer de rechercher dans quelle réalité Fromentin a recueilli la graine qui s’est épanouie dans Dominique. Nous . avons su quelle part de vérité est y contenue, mais nous l’avons mal sue. Les critiques, les 4 biographes se sont ingéniés à réduire cette . aventure, à la faire paraître mesquine. Tout

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