‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 18 sur 43 · HOMMAGE A « DOMINIQUE · texte numérisé non relu

HOMMAGE A « DOMINIQUE

mourir, Fromentin voulait devenir Augustin, Plus d’une trace de ce désir est visible dans la correspondance que nous avons de lui.

Avouons-le ; leur lecture n’est pastoujourstrès agréable. Il y avait en Fromentin un petit bourgeois de province, très simple, de goûts modestes, un peu étriqué ; une de ses lettres est bien décevante : celle où 1l décrit sa fiancée à sa mère; le ton en est prosaïque, médiocre, presque plat. Dominique était bien mort !

Et cependant 1l devait revivre et revivre pour toujours. Qui donc a dit qu'un chefd'œuvre est une œuvre de jeunesse réalisée dans l’âge mûr? (1) C’est exactement le cas de Dominique. On y retrouve l’exaltation, les emportements de la vingtième année, mais approfondis par le recul, prenant cette saveur amère qu'ont les choses vues au passé. Une fois encore, une dernière fois peut-être, Fromentin se replonge dans ses souvenirs, 1l ranime cette jeune femme qui dort dans le cimetière de Saint-Maurice. L’a-t-1l oubliée? A-t-1l pu l’oublier? Elle est trop vivante à toutes les pages du livre pour que nous puissions le croire. Et puis, Fromentin n’était pas de ceux qui oublient ; il avait au plus

(1) C’est Vigny.

haut point ce qu'on peut appeler L Re de du cœur; ce qui l'avait ému ne s’en allait | pas de sa vie. Il avait des devoirs nouveaux, une femme qu’il aimait comme Dominique aime la sienne, une enfant, mais quand :l était seul, en face de soi-même, c'était l’autre qui revenait, c'était Madeleine, avec sa lan-. gueur créole, ses cheveux noirs, son teint pâle … et son collier de corail. Et 1l écrivait alors des phrases comme celle-ci : « Madeleine marchait légèrement dans les chemins détrempés. À chaque pas, elle y laissait dans la terre molle la forme imprimée de sa chaussure étroite à talons saillants. Je regardais cette trace fragile, je la suivais, tant elle était reconnaissable à côté des nôtres. Je calculais ce qu’elle pouvait durer. J'aurais souhaité qu’elle restât toujours, incrustée, comme des témoignages de présence pour l’époque incertaine où je repasserais là sans Madeleine; puis je pensais que le premier passant venu l’effacerait, qu'un peu de pluie la ferait disparaître, et je m’arrêtais pour apercevoir encore dans les sinuosités du sentier ce singulier sillage laissé, par l’être que j'aimais le plus, sur la terre même où j'étais né.» Cadences incomparables | qui feront toujours frémir ceux qui ont partagé de telles émotions ! à Il est curieux qu'avec Dominique deux dés plus beaux romans d’amour du dix-neuvième siècle soient le Lys dans la Vallée et l'Edu-

ni HOMMAGE Le, | DOMINIQUE ; 401

dotiém D dnenale où on n obtient

pas davantage l'objet de sa passion et ne

peut réussir non plus à l'oublier. C’est qu'il y a souvent dans une passion heureuse et par-

tagée une part de saturation et d’amertume

qui finit par l’empoisonner. Dominique, Félix de Vandenesse et Frédéric Moreau ont exprimé tour à tour la nostalgie éternellement insatisfaite qu'il y a au fond de l'amour. Et si l’on évoque la figure de Madeleine de Nièvres, on n’oublie ni Mme de Mortsauf, n1 Mme Arnoux. Toutes trois ont préféré la vertu. Mais était-ce bien la vertu qu’elles recherchaient? Ne tremblaient-elles pas de

trouver un jour un implacable ennemi ou un

indifférent plus cruel encore en l’homme qu'elles chérissaient? Et eux-mêmes ne redoutaient-ils pas de cesser d’aimer, vivante, celle qui était nécessaire à leur vie?

On dit trop souvent que le roman français

fait peu de cas de la vertu. Voilà bien trois

illustres exemples du contraire ! S'ils sont s1 beaux et si la Princesse de Clèves l’est aussi, c’est à cause de la sincérité de leurs auteurs.

Il y a une certaine mode aujourd’hui à écrire

TA

des romans vertueux, parce qu'ils ont du succès, mais la vertu qu’on y montre est peu

. solide, puisqu'elle ignore la passion. Made-

leine de Nièvres, elle, du moins, a été tentée,

et s1 elle a triomphé, ce fut vraiment par noblesse, par fierté d'âme, par respect de soi-même. C’est cela qui fait la vertu, c’est-àdiré le courage, et non seulement l’obéissance irréfléchie aux coutumes. Ïl faut, afin de l'obtenir, lutter pour son idéal, n’accepter aucune déchéance et préférer toujours le plus difficile et le plus douloureux. Mais peut-on tenir pour vertueux des livres où les héros ne cherchent qu’un bonheur facile et régulier, à l'écart des passions et des conflits, et n’ont souci que de s’accommoder de leur agrément?

Il y a entre la princesse de Clèves et Madeleine de Nièvres plus d’un rapport, mais si M. de Nièvres fût mort, Madeleine eût épousé Dominique ; elle n’aurait pu concevoir un autre devoir que celui-là; la princesse de Clèves demeure seule (1) à avoir imaginé une beauté intérieure d’une telle grandeur et d’une telle frénésie qu’elle ne peut se con-

sumer que dans le sacrifice et le renoncement

à ce qu’elle aime, beauté intérieure aussi dévorante que celle qui unit dansla mort Tristan et Yseult, incapables, comme elle, d'accepter les lois étroites du réel. | | Fromentin ne s’éleva pas jusqu’à ces hauteurs-là ; il est déjà remarquable qu'il nous

(1} Et l’Alissa, d'André Gide.

HOMMAGE A « DOMINIQUE» 103 y fasse penser. Au moins, 1l nous a donné de l'amour une image bien noble et bien exaltante, mais l’homme qui, à la Rochelle, attendait le soir qu’une fenêtre, en s’éclairant, lui indiquêt qu’il pouvait passer la soirée, dans la société d’une amie commune, auprès d’une femme belle et mal mariée, seul bonheur de sa vie incertaine, ne se doutait guère alors que cette passion douloureuse, tenaillante, infatigable, lui donnerait un jour la gloire, cette immortalité qu’il demanda à la peinture et que seul devait lui offrir un souvenir d'amour !

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