‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 24 sur 43 · FRANÇOIS DE CUREL LE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE CUREL LE

ue l Donc de M. de Curel a-t-elle été très grande sur la comédie de son temps. Bien des jeunes dramaturges s inspirent de lui et s’efforcent d'élever les sujets traités jusqu’au

général qu'ils comportent. Il faut espérer qu'elle grandira encore, afin de délivrer le

théâtre de cette paralysie qui le guette et où le conduisent l’abus de l’anecdote, la banalité des thèmes, l’invraisemblance des situations, la facticité du milieu représenté, ce milieu faussement élégant, lourdement riche, qui est le même dans toutes les pièces, dont M. Henry Bataille nous a donné de s1 lamentables exemples et qui deviennent, à la longue, aussi irréels, aussi ridicules que É vague lieu historiqué où se plaçaient toutes les tragédies du dix-huitième siècle. M. de Curel a

essayé de dresser une digue contre ces défauts-

là qui finiront par donner à bien des gens le

dégoût du théâtre, s1 les directeurs ne veus

lent pas s’en apercevoir, avant de l’apprendre à leurs dépens!

Un des principaux mérites de M. de Curel, ce fut d’oser mettre sur la scène de grands sujets, de vastes problèmes, des pièces si

dramatiques : celle que représente M. Henry Bernstein et la toute récente. Que restera-t-il de celle-ci? C’est bien difficile à voir.

un PASGAL A BARRES

larges et si ï pleines que la plupart même posent :

à la fois plusieurs questions sur les conflits

qui sont le plus près de notre conscience. C’est ainsi que, dans les Fossiles, nous voyons le sacrifice d’une famille entière au nom qu'elle

porte, et aussi le rôle de l'aristocratie dans la

société contemporaine. Ce rôle est étudié de … nouveau dans le Repas du lion et en même

temps tout le socialisme. Dans la Nouvelle Idole, c’est le droit du savant d’expérimenter

sur la chair vivante qui nous est soumis, et

avec lui les rapports de la science et de la foi. Dans la Fille sauvage, on nous montre une expérience encore, mais toute morale, l'introduction d’une âme dans une sauvagesse,

voisine de l’animalité, et, en abrégé, l’his-

toire même de l’homme. Enfin, dans le Coup d'aile, le patriotisme est analysé, et plus encore l’idée de la gloire. Je résume à des-

sein, et du trait le plus net, ces fortes œuvres; … elles sont complexes, et pleines d'éléments si. variés qu’en les ramenant ainsi à leur portée

essentielle, on risque de les réduire. On re-

trouve dans toutes les principales théories

de notre époque. Nous les entendons, nous

les voyons transformées en actes; nous les voyons même un peu trop, car, le plus souvent, les personnages en deviennent les proto-

types, leur vie intérieure se simplifie à l’excès,

ils cessent d’être vivants pour nous apparaître. comme les exemples d’une leçon de morale,

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is planches d'anatomie, non ie humaine, mais idéologique. Ces (does sont nobles, généreuses. Le théâtre de François de Cure fait penser invinciblement à celui de Corneille ; tous ses héros cherchent furieusement le développement de leur personnalité, la réalisation de leur « chimère aux longues ailes », le « coup d’aile » qui les fera bondir au- dessus des autres hommes. Mais toujours des éléments nouveaux interviennent, qui modifient leur dessein, et, le plus souvent, c’est dans le sacrifice ou le renoncement qu'ils se retrouvent, comme le duc de Chantemelle, comme Jean de Sancy, comme le médecin de la Nouvelle Idole, qui, pour étudier le cancer, en a inoculé le virus à une petite religieuse qu'il croit déjà perdue, qui constate qu’elle est sauvée miraculeusement de la tuberculose qui la minaït et qu'il est, par conséquent, “un assassin : découverte si affreuse qu'il ne peut en combattre les effets qu’en se sacri- fiant soi-même et en s’inoculant aussi le poison dont la religieuse mourra. | C’est en cela que l’œuvre de Curel est profondément chrétienne ; elle ne désavoue, d’ailleurs, n1 ses origines, ni ses préférences. . Elle revient souvent au rôle social du catho- . heisme et à la nécessité de la foi. Ce sacrifice . inouï que, pour se punir et par un sentiment . mystique, le docteur Albert Donnat obtient . de lui-même, la petite religieuse l’a accepté

du premier coup, en souriant, dans Piefioir 7 que son martyre entraînera le soulagement .

d'autrui, parce que tel est son devoir, parce | qu’elle à la foi et, qu'avec ce sentiment dans … le cœur, tout lui semble clair, facile, imposé, … heureux, de ce qui paraît aux savants … obscur, inaccessible, discutable et plein d’hor-

reur | * * *

Mais M. de Curel soulève un débat plus haut encore peut-être, et cela dans toutes ses pièces, dont il est le noyau central, la subs- | tance secrète, inépuisable, c’est le conflit de : l’aristocrate avec la démocratie, et mieux | encore, de l’homme supérieur avec son temps.

M. de Curel, qui est un aristocrate lui | même, par sa famille, par ses goûts et sa .

sensibilité, a toujours été hanté par ce problème. Aux hommes nés dans une vieille »

famille, ayant cet héritage d'honneur et de vaillance qui les rendait propres à tant d’emplois, possédant de plus cette expérience que 4 donnent une hérédité de gens avisés, circonspects et au fait de la réalité, connaissant le monde et l’habitude de manier les êtres et de leur commander, la République a fermé brutalement toutes ses portes ; elle les a traités en parias, en suspects. Que leur … reste-t-il? Que peuvent-ils faire dans notre, 4

» FRANÇOIS DE CUREL 187 démocratie, avide et Jouisseuse, eux dont la vie morale s’est formée de génération en génération, depuis le moyen âge, pendant cette longue recherche d’un idéal chevaleresque et désintéressé, qui fut la source indiscutable de toute culture d'âme et d’intelligence? Robert de Chantemelle, Jean de Sancey, avec éloquence, se sont posé cette question.

Mais élargissons encore le débat : quelle situation est faite par une société à tout homme supérieur? Hélas ! le duc de Chantemelle est contraint d'autoriser le mariage déshonorant de son fils pour que sa race ne s’éteigne pas ;

Jean de Sancy, qui a voulu le bonheur de tous, déchaîne les appétits de la populace et

meurt assassiné, tandis que l’on brûle ses domaines ; Michel Pinson, qui a aimé la gloire, trahit la France et tue ; le savant se supprime pour avoir abusé de ses droits; la fille sau-

vage, que l’on a voulu élever jusqu’au type le plus pur de la féminité, à peine rentrée chez elle, dans son royaume noir,-fait périr le mis-

sionnaire. Tous les héros ont échoué, tous quitteront satisfaits

Le monde où l’action n’est pas la sœur du rêvel

L'action, ils la désiraient, et l’action les a

. conduits au désespoir, au crime, au suicide.

Ce beau monde intérieur qu'ils voulaient

. transformer et rendre réel, les a trompés, ils

o k dé pa PASCAL A BARRES

du monde extérieur; visant trop haut, vou-

loi générale entraîne à leur perte les hommes

règles d’un destin personnel, qui ne triom-

passer pour un exemple de sa thèse favorite.

ont échoué, des médiocres eussent réussi.

notre société est une médiocratie sans élan

n'auront pas réalisé us rêve, ee ici- e.

leur royaume de Dieu. Ils n 'atiendtoat. pas. la Terre Promise, et le blasphème à la bouche ou la résignation dans le cœur, il leur faudra amener le drapeau de leur idéal et s’abaisser jusqu’à la défaite ou jusqu’à la mort. Où ils

Mais ceux-là se sont heurtés à l’impassibiité

lant traiter la réalité en vile matière, ils sont tombés comme Prométhée, et la hauteur du regret ou du remords leur rongera le cœur!

Mais ont-ils ainsi perdu pied parce que

et sans envergure, ou simplement parce qu’une supérieurs, les aristocrates qui ne savent pas accepter les lois du monde et prétendent, pour le transformer, lui imposer les leurs, les.

phent que si elles s’harmonisent avec l’uni-

verselle nécessité?

Il est certain que M. de Curel lui-même peut «

C’est un des plus grands hommes de théâtre | de notre temps, et il n’a aucunement la place glorieuse qu'il mérite (1). Il ne l’a pas, juste-

(1) Cette place, M. de Curel l’a obtenue le jour où s

: | DUB do do ment parce que ses points de vue sont trop hauts, ses visées trop nobles, son parti pris trop idéaliste pour le blu. Il est difficile, en effet, qu'une salle composée, en dehors des deux ou trois premières représentations, de petits bourgeois, se passionne pour une aventure comme les Fossiles, où tout doit être sacrifié à la grandeur du nom et à la durée de la race. Honneur du sang, traditions de famille, à ces enfants de 89 peuvent paraître mots bien démodés. À ce bon public, nous savons ce qu'il faut : anecdote plaisante, vaudeville, un rien de lhibertinage ou une moralité très fade. Il a ses fournisseurs pour tout cela. D’où sort donc ce révolutionnaire, avec ses douloureux débats de pensée, avec ses de-. voirs hautains, ses héros surmenés? Avouonsle : ce n’est point parmi les grandes œuvres que le public cherche pâture : Becque en a su quelque chose, lui qui fut cependant le plus grand écrivain dramatique du dix-neuvième siècle ! Souhaitons du moins que le Théâtre- Français tienne à honneur d'inscrire à son répertoire les pièces de M. François de Curel. Elles le méritent, non seulement par la grandeur des problèmes posés, mais par la beauté de leur langue, par leur poésie, par l’habileté de leur métier, par cette sorte de génie tra-.

préoccupations idéales ont coïncidé avec l’actualité, c est-àdire la guerre.

gique enfin que possède M. de Curel et 14 à certains endroits des Fossiles, de la Fille

saupage où de la Nouvelle Idole, éclate en scènes inoubliables et qui sont parmi les plus belles de notre théâtre. Elles le méritent enfin parce que cette œuvre, désespérée en apparence, est au fond pleine de foi en la vie, de chaleur et de générosité.

« J’allais souvent m’asseoir, raconte, dans

la Nouvelle Idole, le docteur Albert Donnat, au bord d’un étang ordinaire couvert de superbes nénuphars blancs. Cette année, à cause de la fonte des neiges qui a été tardive, le niveau d’eau est resté longtemps très élevé, et les nénuphars, dont la tige est relativement courte et qui ne poussent que sur les basfonds, ne parvenaient pas à percer. On voyait, sous une mince couche d’eau, des centaines de boutons à couture blanche, pareils à de petites têtes au bout de longs cous ten-

dus, oh! mais tendus à se rompre! Tous les

jours les tiges s’allongeaient, mais s’effilaient en même temps. Je voyais mes plantes à la limite de l'effort...

« À la fin, le soleil a triomphé. Avant mon

départ, toutes les belles fleurs de cire s’étalaient sur l’eau. Voyez-vous, mon petit, devant cela je n’ai pu me défendre de réfléchir. Vous, moi, tous les chercheurs, nous sommes de petites têtes noyées sous un lac d’ignorance, et nous tendons le cou avec une

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