ARLES SET
savons, sinon où va René Boylesye, du
moins où il veut aller; et bien des passages
des Souvenirs du NE détruit achèvent de
nous renseigner. René Boylesve fait une profession de foi en faveur de ce que les
Anglais appellent « la psychologie nouvellé »,
bien qu’elle soit moins nouvelle qu’elle n’en ait l’air ; en tout cas, 1l rompt carrément avec la psychologie classique, celle qui, par goût
de la clarté, a préféré la simplification et la
solution des problèmes à leur examen nuancé.
Corneille, Molière, La Rochefoucauld, La Bruyère, Balzac lui-même, voilà en quelque sorte les divers états de cette manière de concevoir l’homme comme un individu tout d’une pièce, groupé autour d’un noyau cen-
tral et agissant dans un sens unique, tantôt
sous l’empire de la raison, tantôt sous celui d’une folie absorbante. Remarquez déjà combien la notion de Montaigne, de Pascal, de Racine, de Marivaux, de Jean-Jacques Rousseau et de Stendhal est différente. Sous la
pression du romantisme, des grands écrivains
étrangers (Elhot, Dostoïevsky, Meredith, Ibsen), et surtout de la psychologie expérimentale, la notion de l’individu se modifie
profondément et donne lieu à une littérature
psychologique nouvelle, qui a peut-être le
défaut de se rapprocher de la Science, mas qui enrichit le roman et en fait un admirable
instrument d'investigation mentale, tel qu'il
SN
a été compris par Proust et tel qu'il est traité par André Gide, par Georges Duhamel, Jacques Rivière, Jean Schlumberger, Robert de Traz, Roger Martin du Gard, Philippe Soupault, François Mauriac, Francis Carco, et quelques autres. Cette notion complexe
de l’homme, nous la retrouvions, ces Jours-ci1,
au théâtre, avec la Galerie des glaces, dans
laquelle Henry Bernstein a tiré au jour ces
éléments instables et mouvants, presque in-
. connus à elle-même, qui forment une person-
nalité humaine : belle et puissante comédie dont le ressort essentiel est uniquement son
secret psychologique.
Îl en est de même dans le roman de René Boylesve. Avec l’anecdote qui en forme le sujet, Boylesve aurait pu écrire un roman extrêmement dramatique, riche en péripéties et en incidents variés. Mais 1] répugne de plus en plus à exagérer le tour romanesque des événements et de plus en plus 1l recherche la simplicité et la vérité. [Il ne s’est même pas
efforcé de tendre à l’extrême la situation qu'il
a créée et de pousser ses héros à ces actes définitifs qui donnent souvent une fin arbitraire à l'ouvrage, mais qui satisfont le lecteur
! (grâce, nous l’avons dit cent fois, à cette
portique spéciale, développée par la tragédie). I prend ses personnages à un moment de leur histoire, les écoute, essaie de les comprendre, nous les montre et les abandonne. Il est bien
186 4 DE PASCAL M BARRË) dre
évident que uente de Marco: Proust commence à se faire sentir chez René Boylesve. À l'exemple de l’auteur de la Prisonnière, il a compris que la partie la plus importante du roman était justement cette.
montée à la lumière des éléments complexes de la conscience et non dans la combinaison, plus ou moins pathétique, des événements. À tous les points de vue, les Souvenirs d'un jardin détruit sont donc une œuvre fort importante et qui inaugure une manière nouvelle dans l’art de René Boylesve — si nouvelle, que l’on y sent par moments un sourd.
conflit entre sa forme d’hier et sa forme de. demain. Mais n’est-ce pas déjà le signe d’un ‘grand artiste que cette impuissance à se satis-. faire, ce désir d’aller de l’avant, de se renou-. veler, de ne ‘pas s’enfermer dans ua moule unique : désir toujours si mal compris du.
public qui aime la routine et ne veut pas accepter que les livres d’un écrivain véritable forment les événements de la vie réelle et ne u sont pas seulement d'identiques fruits tombant réguhèrement d’un même arbre, au retour de la même saison? T0
René Boylesve n’a pas voulu donner dei
conclusion à son roman; nous n en donne-.
qu’il Pate. Un écrivain fait la connaissance à d’un médecin et de sa femme; le docteur ï Barègère adore sa femme, laquelle est éprise hi
de son mari. Cependant en causant avec le savant, l'écrivain est étonné d'entendre « la VOIX du docteur fléchir de la même manière, perdre toute sa sonorité comme une cloche soudainement fêlée. » — « En même temps, ajoute-t-1l, son regard si pur, si limpide, si
peuplé, semblait se retirer en arrière, sur un
plan reculé, et les idées nombreuses et agiles quise mouvaient et bondissaient tout à l'heure à la surface comme de jeunes bacchantes, Je croyais les voir s’écouler, pareilles à une foule après le spectacle terminé. Peut-être, au beau milieu d’un colloque animé, songeait-1l à des misères connues de lui et sur lesquelles il.
gardait le silence? À quoi songeaït- -11? >
Le narrateur ne le sait que longtemps après ; le docteur Barègère est l’amant d’une femme qui s'est toquée de lui, à la suite des soins quil lui a donnés. Il tremble que Mme Barègère ne l’apprenne et 1l prend mille précautions pour dissimuler sa liaison. Jusqu ici, rien que de normal. Mais le docteur fait
sa confession ; 1l aime sa femme et il n’aime
pas sa maîtresse. Alors, pourquoi ne rompt-l pas? Mais vous-mêmes, pourquoi fumez-vous
quand un médecin vous le défend et que le
CORTE 7 Ce
plaisir que vous donne le tabac n’est rien à côté des ennuis qu'il vous procure? Pourquoi encore’... Mais Je n’ai pas à faire votre examen de conscience. Écœuré de son men-
songe, le docteur avoue la vérité à sa femme.
Elle en a un tel chagrin qu’elle en fait une maladie sérieuse et qu’il rompt avec Mme Jannet. Seulement, à la fin du volume, on apprend que le docteur a réinstallé sa mañtresse dans la maison où il l’a d’abord connue et qu’il recommence à l'aller voir!
« On n’explique rien, déclare le médecin … coupable, tant qu’on n’aura pas abordé avec complaisance les contradictions dont est faite | la nature humaine. Toutes les divisions éta- | blies sont arbitraires. L’unité, unité surtout dans le domaine moral, est le comble de l’artificiel, seulement il ne faudrait pas avoir peur de pénétrer dans nos ténébreux labyrinthes. La nuit que nous continuons au | dedans de notre pauvre sphère est plus :
effrayante que le « silence de ces espaces « infinis » qui émouvait Pascal... » |
René Boylesve se contente dé poser le … problème : il ne le résout pas. On aimerait : cependant que deux ou trois phrases du médecin nous permettent de mieux repérer .
la géographie de sa seconde existence. Nous | ne pouvons attribuer à un simple plaisir | physique la raison qui retient Barègère | auprès de Mme Jannet, comme cela arrive | à l’'Hubert Liauran, de Cruelle énigme, quand | il revient à sa maîtresse, ou à Cyprien Larat, » du Calvaire, quand il trompe son meilleur ami Non, les motifs du docteur Barègère | appartiennent davantage à la vie obscure de. ù
nos sentiments, et vous pourrez épiloguer làdessus tant que vous voudrez. Perversité,
lâcheté en face de Mme Jannet, plaisir secret de l'ambiguïté, habitude prise, goût de la
complication sentimentale et du mystère, agréments minimes, si inexplicables et mes-
quins que Jamais on ne s’avouerait que l’on compromet son vrat bonheur pour les conserver? Tout cela, sans doute, ensemble, et bien autre chose encore, ces infiniment petits absurdes, incoordonnés et 1irrésistibles qui remplissent notre existence.
Toute cette partie psychologique est traitée
par René Boylesve avec une grande mati-
tnise et sans aucune aridité ; au contraire, sa sensibilité merveilleuse se joue avec une fine mélancolie autour de ce cas étrange à la fois et quotidien, et autour de ce jardin détruit dont le lamentable massacre, en surexcitant ses éléments poétiques, lui donne le goût amer de tous les souvenirs qu’il lui évoque.
Le lecteur habituel de René Boylesve aura