ÉTUDES
par Jacques Rivière.
Je n’ai rencontré Alain-Fournier qu’une fois, chez André Gide ; j'ai le souvenir d’un grand garçon, mince et blond, au profil pur, d’une extrême aristocratie d'aspect et de maintien, avec quelque chose de froid et de distant (1). [I n’avait pas encore écrit le Grand Meaulnes, mais seulement quelques notes dans la Nouvelle Revue française, que j'avais remarquées, et ce Portrait, qui reparaît aujourd’hui dans Miracles. Je ne soupçonnais guère que ce jeune homme silencieux et réservé était en train de mûrir un chefd'œuvre, un vrai chef-d'œuvre — on peut commencer à le dire puisque le Grand Meaulnes date déjà de 1913. On pense, en.
{1} Sa correspondance nous a montré par la suite combien cet aspect dédaigneux était conforme à ses sentiments . secrets.
effet, à lui comme on pense à Sylvie, à 5 4 nique, à quelques autres livres de ce genre
éminemment français et dont la qualité vient, en dehors de la délicatesse et de la réserve du style, de la profondeur et de la … sincérité de l’âme qu'ils révèlent. « J’écoute, je voudrais surprendre le divin murmure d’une âme », écrit M. Henri Bremond dans le dernier numéro de la Revue de France. Ce divin murmure fait tout le prix, tout le mérite du Grand Meaulnes, admirable livre qu'aucune Académie n’a couronné! Et on
le retrouve avec émotion dans les contes et
poèmes en prose qui forment ce petit recueil de pages posthumes. “
Ce volume est précédé d’une remarquable … préface de Jacques Rivière, qui fut le meilleur ami d'Alain-Fournier. Nous y voyons à quel point Alain-Fournier fut pareil à son œuvre et combien elle est le témoignage de … sa vie véritable. Peut-être est-ce cette condition qui fait les chefs-d’œuvre ; tout Part httéraire y échoue, parce qu’au fond, il est | artifice. Les seuls beaux livres sont ceux qui … contiennent l’image de notre vie, vécue ou rêvée. à
Alain-Fournier écrivait à Jacques Rivière: …
« Mon idéal, c’est justement d’arriver à rendre cette forme, cette façon d’énoncer la |
vie tangible dans les romans, d’arriver à ce
que ce trésor incommensurablement riche de w
MIRACLES : de
vies accumulées qu'est ma simple vie, si jeune soit-elle, arrive à se produire au grand jour sous cette forme de « rêves » qui se promènent. » (13 août 1905.)
Et un an plus tard :
« Mon livre futur sera peut-être un perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la réahté : « Rêve », entendu comme l'immense et imprécise vie enfantine planant au-dessus de
- l’autre et sans cesse mise en rumeur par les échos de l’autre » (22 août 1906).
On le voit : Alain-Fournier a réalisé exactement, ce qui est fort rare, le livre qu'il rêvait ; et peut-être même l’a-t-il réalisé aussi beau qu'il le rêvait. Ce livre, nous en suivons la formation à chaque page de cette préface, 1l est l’aboutissement de la vie sentimentale d’Alain-Fournier, il est aussi celui de sa pensée. |
Vers l’époque où 1l paraissait, Jacques Rivière publiait, dans la Nouvelle Revue
française, une grande étude sur le Roman d'aventures, étude que je m'étonne de n’avoir pas vu reparaître en volume. Il y esquissait l'esthétique générale d’un vaste roman nouveau, qui nous sortirait de l’éternel roman à un seul personnage, qui est le vice du roman français. Depuis lors, il a sous-entendu que ce roman avait été réalisé par Marcel Proust, ce qui n’est pas tout à fait exact. Car l'étude
de Rivière comportait la création d’un grand
nombre d'événements, et il n’y en a à peu près aucun dans À la recherche du temps .
présent. En réalité, le premier type de roman d'aventures, conçu sous cette forme nouvelle,
est le Grand Meaulnes. Formé par le symbo-
lisme, Alain-Fournier allait donner la formule
d'un roman conçu d’après l'idéal plus ou moins avoué du symbolisme.
Le symbolisme, en effet, n’a pas réalisé
de romans notables, écrits d’après ses propres règles ; le Voyage d’Urien, Couronne de clarté restent des allégories comme le Roman de la
rose; Francis Poictevin était un Goncourt mystique ; Édouard Dujardin, avec les Lau-
riers sont coupés, allait être un précurseur de l’analyse contemporaine : Marcel Proust
et James Joyce. Les seuls vrais romanciers |
du groupe, Paul Adam, Henri de Régmer,
Boylesve, Barrès, Hugues Rebell, sont des réalistes ; des réalistes mêlés de poésie et de
métaphysique, mais des réalistes tout de
même. Leurs successeurs devaient profiter.
de leurs expériences et tenter d'écrire des
romans où l'invention tint la place principale, |
comme elle le fait dans Tel qu’en songe, Serres chaudes ou la Chevauchée d’Yeldis. C'était ce
que prédisait Jacques Rivière et qu’Alain- Fournier accomplissait. La guerre a boule- … versé tout cela ; elle a suscité un groupe de » conteurs qui, vulgarisant le roman d’'aven- … tures, lui a donné comme ancêtres Paul Féval
ou Don. Le roman d’aventures rêvé est.
devenu le roman romanesque, dont il y a, d’ailleurs, bien peu d'exemples, depuis le Grand Meaulnes, et dont on retrouve l’esprit dans l’œuvre de M. Jean Giraudoux ou de M. Pierre Girard (1). Le vrai roman d'aventures reste à faire ; les Thibaut ou Rabevel sont d'essence trop réaliste pour être considérés comme tels.
Cet esprit spontanément romanesque d’Alain-Fournier, nous le retrouvons dans Miracles : contes écrits de 1907 à 1911. Tous, ils sont des ébauches du Grand Meaulnes :
épisodes de la vie paysanne, traités comme des fragments de vie féerique (George Sand avait déjà fait quelque chose d’analogue dans les Maîtres sonneurs, par exemple, ou dans le Château des Désertes). Alain-Fournier entendait par miracle la transfiguration d’un quel- -conque incident de la vie quotidienne; 1l excellait à développer uniquement par le mystère un récit qui eût pu paraître banal sans l'étrange atmosphère dont 1l le baignait : une mère va chercher son fils à Pans: des | paysans aperçoivent derrière les vitres d’une maison abandonnée une jeune fille nue, en, fermée par son amant furieux. [l faut voir ce que des thèmes aussi grêles deviennent sous
{1} Nous avons vu paraître depuis cet article plusieurs livres correspondant à ce type : ceux de MM. Jean Cassou, André Beucler, Gil Robin, etc.
| MIRACLES D A ge
Hagt DE PASCAE ni PARRBS
les doigts d’Alain-Fournier. Il Déc dec. :
dote et tisse autour d’elle une sorte de toile d’araignée, faite de phrases indécises, tremblantes, fluides, presque balbutiantes d’émotion. Au bout de quelques lignes, on à perdu
pied : il s’agissait de choses lourdes et con- .
crètes : terres, fermes, paysans taciturnes et bien connus, et or tout cela s’évapore.
Rêve-t-on? Dole sont ces ombres sensibles … qui vous entourent? Et jusqu’à la révéla-
tion finale, on est sous l’enchantement. Ce e L2 ; e L2 3 qui ajoute à l'impression de songe, c'est la.
demi-obscurité où l’on est plongé. Il semble que dans la littérature d’Alain-Fournier,
comme dans les rêves, 1l n’y ait Jamais de
soleil, mais, sous un ciel humide et gris, une
brume légère ou une douce pluie. Une de ces …
pages : Amour cherche les lieux abandonnés,
avec sa tristesse sourde et sa mélopée, a la heauté de certains morceaux d'Edgar Poë, de
Mallarmé ou de Quincey.
Le style d’Alain-Fournier procède directement de Fromentin : même tonalité grise
et discrète, même accent de pudeur blessée,
même élan aussitôt réprimé. Mais 1l s’y mêle ”
un écho de la voix musicale et chantante de Gide, et autre chose qui venait plus directe-
ment de Fournier : cette naïveté d’accent, :
qui naissait de sa foi aux miracles, ce trem-
blement dans le contour de La phrase qui
semble se dérouler à travers la buée d’une
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