‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 33 sur 43 · ET MARCEL PROUST · texte numérisé non relu

ET MARCEL PROUST

Ce que nous savons le plus difficilement d’un homme, c’est l’histoire de son esprit.

Peut-être en est-1l ainsi parce que nous

n'avons pas une curiosité suffisante de la vie spirituelle des êtres. Nous sommes hypnotisés

par les faits et, dès que nous nous affranchissons de cette servitude, nous tombons sous.

celle des sentiments. Pour beaucoup de nous cependant, la vie spirituelle est à la fois la

plus intense et la plus secrète parce qu’elle

anime toutes les autres et qu'elle leur donne leur couleur véritable. Il y aura lieu certainement d'écrire quelque jour la biographie de Jacques Rivière, considérée sous cet angle-là, Pour un grand nombre d’écrivains, cette action intérieure aboutit de façon plus ou

moins régulière à un livre dans lequel elle

se résume et s'explique. On pourrait dire, au contraire, que les œuvres de Jacques Rivière 193 13

sont des jours qu’il ménageait sur cette vie intérieure, jour qu’il ménageait de loin en loin pour mieux prendre conscience de lui mais dont aucun ne l’éclairait entièrement.

Le développement de Jacques Rivière se faisait, pour ainsi dire, en vase clos, dans ces dialogues ininterrompus de l’homme avec sa consciencé qui sont l'apanage exclusif des plus beaux esprits. Pour les hommes de cette sorte, 1l faudrait créer un type de biographie nouvelle.

Sur les premières années de la vie intellectuelle de Jacques Rivière, nous avons un témoignage essentiel qui est l’introduction aux Miracles d’Alain-Fournier. On y voit déjà Rivière tel qu'il sera plus tard, pensif, laborieux, appliqué, mais déjà timide et presque craintif devant la vie. Il semble même que dans ses rapports avec Alain-Fourmier, il ne l'ait pas compris entièrement tout de suite.

[l était gêné par certains des côtés de Fournier : «Je suis froissé, écrit-il, par sa tendance à tout transfigurer ; je ne sais pas y reconnaître ce don prodigieux qui est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa dose latente de merveilleux. » On voit déjà dans ce mot, dans cette résistance au « merveilleux latent » qui était dans l'esprit d’Alain-Fournier, un des états permanents de Jacques Rivière : l'horreur d’être pris dans une illu- | sion qu'il n’eût pas entièrement mesurée. Et,

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