JACQUES RIVIÈRE ET MARCEL PROUST
à la même époque, Jacques Rivière découvre le symbolisme: comme tous les écrivains français de sa génération, il en subit profondément l'empreinte. Mais alors que l’on voit dans ce temps l'aboutissement même et presque la réussite du symbolisme, le développement de Jacques Rivière entamaiït au contraire une lutte sans pitié contre les éléments qui lui venaient de lui.
.. Ü est bien certain que la première des.
grandes rencontres de sa vie fut André Gide, mais la seconde, Marcel Proust. Dans Aide. :
il y aura lieu de chercher ce qui vient d'André Gide et ce qui vient de Marcel Proust. Mais, en réalité, chez lui les deux influences s’amalgamèrent et se concentrèrent, lui permettant d'échapper au symbolisme comme au romantisme ; ce que Rivière cherchait avant tout, c'était retrouver une sorte de positivisme
classique. « Sans doute, écrit-1l au sujet de Marcel Proust, la défiance comme mère de la pénétration n'est pas une découverte moderne. Il est bien certain que les grands
classiques, de Montaigne à La Rochefou-
-cauld et à La Bruyère et de Racine à Marivaux et à Laclos, ne seraient jamais arrivés à nous donner cette sensation de vérité que nous n'avons nulle part au même degré que chez eux, s'ils n’avaient pas commencé par.
se révoquer eux-mêmes ridiculement en doute et par s'opposer de toute la force de leur
esprit aux insinuations de leur. cœur. » Et Jacques Rivière ajoute, ce qui est caractéristique : « Et du temps a passé depuis, et ce qui a caractérisé peut-être essentiellement la littérature des trente dernières années a été un abandon complet aux sirènes intérieures. » Cette révocation de soi-même, ce refus des sirènes intérieures, — voilà deux des traits essentiels de l'esprit de Jacques Rivière. Peut-être faut-il y retrouver cette timidité foncière qui le caractérisait et qui n’était qu'une défiance de son être profond contre un vertige passager où il eût risqué de perdre les ressources les plus authentiques de son individualité. Ces sirènes intérieures, il les dénonçait comme dans ses remarques sur l'esprit dada. Aussi quelle ne fut pas sa Joie, lorsqu'il découvrit dans Marcel Proust ce qu'il attendait d’un écrivain, c’est-à-dire la recherche de la vérité et le dépouillement de ces nuées, au milieu desquelles 1l est si aisé de se perdre. Il me faut citer encore ici Jacques Rivière, car son article sur Proust, siimportant pour le comprendre, implique autant une étude qu’une confession:« L'intelligence, dit-il, | en lui ne fait pas relâche ; elle ne se guinde, ni ne se redit ; mais avec une a paresse lente, comme un filet qu’on ramène, elle re- | brousse paisiblement l’énorme proie de là sensibilité : elle la contredit en détail ; je n’en | :
garde entre ses mailles que le vrai, ?
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nn 1913, avant sa ndontie avec Proust,
Jacques hivière, on s’en souvient, un essai extrêmement important sur le ro-
man d'aventures. Cet essai sortit évidem-
ment des préoccupations d’un petit groupe
d'écrivains : préoccupations qui donnèrent également le jour aux Caves du Vatican et aux Faux Monnayeurs, d'André Gide, et. aux
Thibault, de Roger Martin du Gard. Le ro-
man d'aventures, tel que Jacques Rivière le
voyait, était le retour à ce grand roman d’ac-
tion psychologique conçu par Daniel de Foë et Fielding, Eliot et Thomas Hardy, Tolstoi et Dostoïevsky, Balzac et Stendhal. Il y voyait le renouveau complet du genre roma-
nesque ; je crois, d’ailleurs, que dans toutes
les circonstances que traversera le roman, on pourra en revenir aux définitions de Jacques
Rivière pour y retrouver une sorte de salut.
A-t-1l pensé à écrire lui-même un livre pareil?
Je l’ignore et je crois qu'il n’était pas né
pour cela. La vraie nature de Rivière n’était
pas dans cette prolifération de personnages
nés de soi, mais de plus en plus éloignés de
soi. Elle était dans ce travail de sourcier attentif, scrupuleux et profond qui devait un jour donner naissance à Aimée, comme il avait déjà donné naïssance à ses essais sur la sincérité envers s01-même, sur la foi et sur la métaphysique du rêve.
Ce roman d’aventures, tel que lavdt prévu
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Jacques Rivière, se trouva en même temps réalisé et faussé par les livres d’après-guerre. Roman d’aventures devint alors synonyme, ou presque, de roman-feuilleton. Mais entre temps il se passait dans la vie de Jacques Rivière un événement considérable : il prenait connaissance de l’œuvre de Proust et 1l y retrouvait malgré tout quelque chose de sa conception du roman d’aventures. Il y trouvait aussi un élément nouveau qui allait
le toucher encore davantage. Il semble que
tous les psychologues (et aussi tous les émotifs) aient toujours favorisé en eux les éclosions de sentiments. [ls ne les ont jamais critiquées, ils n’ont Jamais essayé de les surprendre dans un état naturel, ils n’ont voulu les analyser et les pénétrer que justement dans leur période de suprême exaltation, comme si cela seulement était la vérité. C'était, nous l’avons déjà vu dans quelques lignes de ses
réflexions sur Alain-Fournier, une attitude qui, de tout temps, a dû être extrêmement |
désagréable à Jacques Rivière. Aussi a-t-1l eu
le sentiment d’une révélation, le jour où 1l
a vu Marcel Proust adopter une tactique diamétralement opposée. « Sans malveillance et sans aigreur, sans aucun pessimisme systéma-
tique, sans renoncer le moins du monde, pour
son compte, à tous les enchantements du « sentir », sans rien ignorer de ce que peut embrasser Le rêve, en étendant plutôt qu’en
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appauvrissant les ressources de l'âme, il
montre simplement en plus l'illusion qui soutient notre vie. » Ce jugement de Rivière
prouve à quel point l’œuvre de Proust eut
à ses yeux un sens libérateur. Une action comme celle de Proust ne le révéla pas à lui-même et elle ne lui apporta même, pourrait-on dire, rien qu’il n’eût déjà en lui, mais elle lui permit en quelque sorte de gagner du temps, de franchir rapidement des espaces qu'avec sa conscience scrupuleuse 1l eût mis fort longtemps à traverser. On peut dire aujourd’hui que sans Proust 1l n’eût peutêtre jamais écrit Aimée, non, je le répète,
qu'Aimée soit née de l'influence de Proust,
mais le travail intérieur qui a permis à Rivière de produire Aimée, a été facilité par les acquisitions de À la recherche du temps perdu.
Il me semble que Jacques Rivière n’a pas
été de ces hommes qui aiment la littérature
plus que tout. Il lui préférait cet élément central d’où naît toute littérature, la recherche de la vérité intérieure. [l y avait en lui du janséniste, non par les croyances, mais par l’extrème de cette application à se connaître et à se surveiller. Il apportait d’ailleurs à cette surveillance un esprit bien différent de celui de Proust. Proust ne s’observait pas avec défiance, il acceptait à peu près tout de lui, se contentant simplement de dénuder les
‘a racines faé ses émotions ; au Heu que Rite devait à tout instant rejeter des embryons d'émotions et de sentiments, parce qu'ils lui semblaient imposés par autrui et par cette sorte de mensonge inhérent à toute créature humaine. De là cette impression de dénuement moral que donne par moments Aimée et qui ne vient pas de la nudité des sentiments, extrêèmement riches au contraire, mais de la volonté de l’auteur de ne trouver en chacun d’eux que son élément absolument authentique. Dans une période d’influences diverses et contradictoires, où tout est remis en question, où une école nouvelle se forme tous les trois mois, Rivière qui avait un grand besoin de sécurité morale voyait dans Marcel Proust l’initiateur d’une littérature nouvelle et en quelque sorte un sauveteur. Îl pensait qu’on allait pouvoir le suivre dans cette voie qui nous ramenait au réalisme classique, c’està-dire à l’élément le plus fort et le plus sain de l'esprit français. Eût-il persévéré dans ces sentiments s’il eût vécu? [l est bien difficile de le dire. Rivière avait besoin de vivre dans | un état de ferveur. L’œuvre de Proust l'y.
a maintenu pendant des années et on sait avec quel dévouement 1l s’est donné à elle, avec quelle abnégation 1l sacrifiait ses heures pour permettre la publication des œuvres:
posthumes du grand romancier. I y a aujourd'hui quelque chose de profondément amer