JAGQUES RIVIÈRE, ET MARCEL PROUST
de penser à ce temps énorme que Rivière a
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donné aux autres, alors qu'il aurait dû le garder jalousement pour lui, dont les jours
étaient ainsi menacés. Mais la douleur que
nous éprouvons de la disparition de Jacques Rivière ne serait pas aussi profonde, sl n'avait pas été tel. On ne peut se représenter ce grand esprit sans cet apostolat dont il avait en quelque sorte la vocation et qui venait à la fois de son cœur et de sa conscience.
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Les lettres françaises sont de nouveau en deuil, et plus douloureusement que jamais.
Car si Pierre Loti et Anatole France avaient achevé leur carrière, si Maurice Barrès et Marcel Proust avaient vraisemblablement dit l'essentiel de ce qu'ils avaient à dire, Jacques Rivière, tout aucontraire, COrMReneMt AE à s'exprimer.
Nous étions sûrs que sa maturité serait aussi éclatante que ses débuts et 1l était à peine au seuil de sa maturité. Il avait jusqu'ici relativement peu écrit ; peu écrit, sans
doute, par l’effet du même sentiment qui fait
le sujet central d’Aimée, par pudeur. Il fallait que quelque chose l’emportât, en quelque sorte, hors de lui-même pour qu'il extériorisât sa pensée.
Quand on le voyait, on était frappé de son air de scrupuleuse attention, d'application un peu douloureuse ; 1l semblait vivre, et non sans une charmante et pure gaucherie, dans un état d'acceptation angoissée ; où qu'il se
portât, il s’y portait tout entier. Son intellisence ne jouait pas toute seule ; elle entrainait avec elle tout son être moral. Il n’y avait jamais avec lui de demi-mesures, du moins avec son acquiescement intime. C’est que la vie, et plus que la vie, la personnalité humaine lui inspiraient un immense respect. On ne l’approchait pas lui-même sans en éprouver à son égard ; on sentait en lui tant de délicatesse, de sensibilité vite froissée, un sens si lourd des responsabilités qui lui incombaïent. | Dans les dernières pages publiées, que nous avons de Jacques Rivière, la préface aux Miracles d’Alain-Fournier (cet Alain-Fournier qu'il revoyait sans doute et qu’il appelait pendant son affreuse agonie), le portrait qu'il trace de son ami semble aujourd'hui avoir à nos yeux quelque chose de prophétique : « Comment rattraper sur la route terrible, écrit-il, où elle nous a fuis, au delà du spécieux tournant de la mort, cette âme qui ne fut jamais tout entière avec nous, qui nous a passé entre les mains comme une ombre rêveuse et téméraire? » ja « Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel. » Cette confidence de Benjamin Constant, le jour où il la découvrit, Alain- Fournier fut profondément bouleversé ; tout de suite il s’appliqua la phrase à lui-même et il nous recommanda solennellement, je me
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rappelle, de ne jamais l'oublier, and nous
aurions, en son absence, à nous expliquer delai: chose de lui. »
« Quand je la compare à la sienne — ajoute
Rivière, quelques lignes plus bas, avec sa
Dertue modestie coutumière — toute ma vie qui, pourtant, fut occupée par beaucoup des mêmes Re m'apparaît affreusement positive. )
Nous savons DA qu’il n’en a rien été: nous voyons même aujourd'hui qu’Alain- Fournier et Jacques Rivière ont vécu de la même nourriture spirituelle, mais Alain-Fournier avait délibérément accepté le rêve, et Jacques Rivière, 101 encore plus timide, voulait se donner au réel par une secrète mortification de sa nature qui le poussait à s’imposer contre luimême des préférences, parfois comme une
punition de ses goûts réels. Pour nous, nous ne séparerons maintenant plus guère, dans
notre souvenir et dans notre admiration, l’auteur du Grand Meaulnes et l’auteur d’Aimée.
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Jacques Rivière, on le sait, laisse des ouvrages de critique, une étude sur, l'Allemand, son roman, Awmée. Il laisse aussi de
grandes études parues dans la Nouvelle Revue française, comme le Roman d'aventure et la
Foi et un grand nombre d'articles, On réunira
Qu. 1"
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certainement tout cela en volume et nous le retrouverons alors. Il est certain que son essai sur le roman d’aventures paru, si J'ai bonne mémoire, en 1913, a joué un rôle important dans l’histoire littéraire de ce début
de siècle. Il aurait peut-être Joué un rôle plus
grand encore si la guerre n’avait brusquemént modifié l'esprit même du roman d’aventures, et si, à la place du genre de fiction rêvé et
à demi prophétisé par Jacques Rivière, ne
s’était substituée brusquement une forme de récit qui tenait davantage du feuilleton populaire.
Pour Aimée, c’est une de ces œuvres profondes dans lesquelles se reflète toute une vie (1). La mort de Jacques Rivière lui donne
aujourd’hui son plein sens et l’isole pour ainsi
dire. Il y a dans la mort des écrivains une sorte de loi mystérieuse. Il semble que celle de Jacques Rivière, en faisant d’Armée un livre unique dans sa vie, destine ce roman à une place de choix : Adolphe, Obermann ou Dominique. C’est d’ailleurs le dernier en date
de cette veine si profonde et si française qui
va de la Princesse de Clèves à Aimée en pas-
sant par les Liaisons dangereuses et ce Valbert de Téodor de Wyzewa qui est un chef-d'œuvre
que l’on ne connaît pas assez comme tel.
(1) Je reviens ici sur quelques-uns des points que j’ai déjà traités dans les pages précédentes sur Aimées. Il m'était impossible de les modifier sans fausser tout ce portrait.
PR 0 Ces Pr
| JACQUES RIVIÈRE, ROMANCIER 207 Pour comprendre et pour résumer Aimée,
peut-être faut-1l se rapporter à une phrase
de Jacques Rivière dont il accompagnait dans la Nouvelle Revue française de décembre 1921 quelques fragments du Journal d’ Amiel :
« La pudeur, disait-1l, c’est une terrible maladie. Pour peu qu’elle ne soit pas combattue assez tôt et vaincue, elle peut produire dans l’organisme moral autant de ravages que la tuberculose, par exemple, dans l'organisme physique. »
Cette phrase, c’est en somme le sujet même d’'Awmée, et Aimée pourrait être le roman d’Amiel amoureux. Il y avait dans Rivière quelque chose qui l’apparentait à l’analyste genevois. Mais il y avait aussi quelque chose en lui qui le rapprochait de Joubert. Plus que de ses contemporains, dont 1l se croyait le disciple et l’ami, 1l était de la race de ces deux grands esprits consciencieux et attentifs, s1 scrupuleusement penchés sur le mystère d'eux-mêmes. Jacques Rivière croyait
| avoir subi l'influence de Proust, pour lequel
il avait une s1 grande Phone et un si profond dévouement, et Je me souviens que, lorsque Aimée parut, sa première lecture fut une déception, car j'attendais Justement de Rivière un travail psychologique accompli dans la voie nouvelle où Proust nous introduisait. Ce ne fut qu’à la seconde lecture que je compris qu'il n'y avait aucun rapport
08 ou DE PASCAL A BARRES |
roman valait justement parce qu'il était la
mais mon cœur, j'aimais tout ce qu'il inven- …
ble entre Rivière et Probe et que ce.
révélation d’une âme exceptionnelle, maïs qui n’était guère de notre temps. Se souvient-on des admirables pages que Joubert a écrites sous ce titre : « Qu'est-ce que la pudeur? »
Pour expliquer le sujet d’Aimée, il faudrait reprendre ce titre et ajouter : « Qu’ est-ce que la pudeur amoureuse? » ne François, le personnage central du roman, est un intellectuel pur et, comme la plupart | des intellectuels, 1l est hanté par le romanesque de A | « Pur de tout vice, écrit FrAnoou après :
mon mariage, J'étais pourtant affligé d’une | perversité qui le rendait fatalement précaire … {mon contentement). 4 « Comment définir cette perversité? — Je :
n’aimais pas le bonheur. .
« Est-ce bien cela? Mieux vaut dire : j’ai-
tait de sentir. Je croyais trop en lui; j’attendais trop curieusement ses ROSES Je désirais trop qu’il en subôt. ) ‘à
de son Mo loue ami. Lei, 1l est difficile d’ nl ; quer ce livre, tout en nuances ne
nee p
catesse asservit Poanoe et l'empêche ao se manifester. [l a devant la parole essen- #
tielle, devant le geste décisif, une sorte de
mystique terreur. Sous cette terreur, je crois bien qu'il y a de l’orgueil, maïs il y a aussi de l’humulité. On craint, en prononçant cette parole ou en faisant ce geste, un refus, une défense qui, dans l’état de sensibilité où l’on est, auraient presque la cruauté d’un outrage. Mais les hommes, qui ne sont que vaniteux, n'ont point de ces craintes. Un respect exagéré"de l'être vivant, une tendance à diviniser la femme font ces romantiques, et en même temps, cette horreur de manifester son être profond, qui est peut-être un des mouvements les plus beaux et les plus nobles de la nature humaine. Toujours frémissant et troublé, François enveloppe Aimée d’une tendresse presque indistincte. [l ne peut agir en amoureux véritable, il louvoie et déchaîne autour d'elle un orage muet. Mais cet amour toujours contenu creuse son être intime et s’accroît de son inaction.
€ Enfin, écrit François, je m'’éveillai un
matin avec la sensation très nette que la
journée ne se passerait pas sans que je me fusse déclaré.
« Rien pourtant denouveau n’apparaissait.
Dehors, c'était le même jour terne, la même rue désordonnée sous le vent jaune. D’aucune
aile plus vive, le printemps encore n’avait
touché Paris.
« En moi, non plus, je ne trouvai rien qui
me pressât beaucoup plus instamment | que la veille. Mon sang ne courait pas plus vite. Je ne sentais pas davantage cet entrain, cette | inspiration qui font l'amant heureux. À vrai dire, je savais qu’ils me manqueraient toujours et je ne comptais pas les attendre. Je savais qu’il faudrait agir dans l'embarras et la disgrâce, sans aucune faveur de mon esprit, sans aucun de ces secours, de ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment ofportun, »
La situation que résume Jacques Rivière dans ce livre, elle se retrouve à peu près à toutes les pages du livre : embarras, disgrâce, attente d’un bonheur qui vous arrache, pour | ainsi dire, à vous-même et qui vous porte … en avant. J’ai toujours pensé que chez les .
esprits de cette sorte, la pudeur, la réserve n'étaient qu’une ruse de la nature qui préfère à l’assouvissement les émotions délicates, les | paysages intérieurs de l’amour, cette Joie profonde de sentir qui disparaît dans la passion comblée et que remplace alors la mono tone habitude du plaisir. Magnifiquement, .inutilisée, la passion de François lui ouvre, du | moins sur soi-même, des perspectives qui le. à subjuguent et le ravissent et où sa curiosité. 4 d'intellectuel est pleinement satisfaite. |
Le plaisir que certains esprits ont à se con- ï. naître est à l’ opposé de celui que l’on prend à
ji
se dépenser. Les âmes de cette sorte refusent |
la vie parce qu’elles craignent son étourdissement. Perdre le sens de soi-même, c’est devemir pareil aux autres, une machine à diver-
tissement. Ce côté inactif n’est qu’apparent : une acquisition extérieure quelconque ne vaut pas, au regard de ces esprits, cet acheminement de plus en plus profond dans leur intimité qui fait pour eux tout le prix de la vie. Et ils craignent de risquer l’un pour l’autre. Les admirables lettres de Charles van Lerberghe, sont une autre manifestation de ce même état de conscience.