‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 36 sur 43 · PAR JACQUES RIVIÈRE ET ALAIN-FOURNIER · texte numérisé non relu

PAR JACQUES RIVIÈRE ET ALAIN-FOURNIER

Aimez-vous les correspondances? Moi, j'en

raffole. Les romans que nous écrivons ne Sont jamais que des manières de nous repré-

senter nos existences fictives, les formes, plus ou moins avouées, plus ou moins conscientes, que prendrait notre destinée, si nous avions le pouvoir de la modifier et de la modeler à notre gré. Amiel, dans son Journal, écrit à la date du 23 mai 1879 : « Pour moi, je ne connais pas de régal spirituel plus attrayant, que de lire au fond d’une âme et d'être initié à une vie intérieure. C’est la

Joie qu'on attend en paradis. Pourquoi se

la donne-t-on si rarement sur la terre? »

Cette joie est celle-là même que nous offrent. les lettres intimes, plus encore que les mémoires.

Il y a toujours dans les mémoires quelque

di Li DB PAUL A BARRES TS

chose d’insincère et de truqué. L' Hotime qui. les écrit s’imagine plus qu il ne se raconte.

Il crée des perspectives artificielles pour

amener sa personnalité à conserver impérieu-

sement le premier plan. Il fait son apologie. [Il utilise ses passions ou ses rancunes. Dans une correspondance, rien de pareil : on écrit au jour le jour. C’est un album de sa vie intime et de sa vie extérieure que l’on dessine ainsi de page en page. L'homme qui sy projette n’essaie pas de se donner une unité artificielle ; 1l se montre fragmentaire, disparate, contradictoire même. Il se révèle à nous tel qu'il est dans ce découpage du temps où nous paraissons le plus spontanés. On m’objectera que les lettres les plus intimes, les plus vraies

sont souvent pleines de mensonges, mais il.

n'y a pas de mensonges en psychologie, :1l n’y en a qu'en morale. Le choix d’un mensonge est une révélation aussi importante sur la personne qu’on ausculte, que l’observation d’un acte. Peut-être même davantage, car un acte est plus souvent produit par la collaboration d’un être avec ses semblables, que certains mensonges qui sont nés du conflit d’un homme avec soi-même.

J’ai passé bien des heures à lire des correspondances et non pas toujours les plus célèbres, mais celles où quelqu'un se raconte avec le plus d'abandon. L’admirable correspondance de Mme du Deffand et d’'Horace

| CORRESPONDANCE (inde 1942) 215.

Walpole, celle de Gæthe et de De hlee les lettres de Balzac à Mme Hanska, les merveilleuses lettres de George Sand, la correspondance de Keats, les adorables lettres de Dickens, de Stevenson, celles de Flaubert, bien d’autres encore, certaines missives de Maupassant, celles de Laforgue, celles de Charles van Lerberghe, de J,-A. Coulanghéon à Rachilde et à une de ses amies, m'ont donné de grandes joies. Je crois bien qu’à toutes ces correspondances émouvantes je joindrai celle de Jacques Rivière et d’Alain- Fournier, pour en relire souvent des pages, tant elle est pleine de choses : pensées, rêves, aspirations. J’ai souvent regretté en effet que l’on ait publié si rarement des lettres d'adolescents ou de jeunes gens. C’est une des époques les plus passionnantes de la vie, et elle disparaît en général, sans laisser d’autres traces que la sohdification, dans la maturité, de ces fluides intellectuels qui ont donné tant de grâce et tant de vigueur à ces troubles années, qui séparent la fin de l’enfance du commencement de la jeunesse. Les lettres de Rivière et d’Alain-Fournier nous rendent

l'écho de ces années-là, telles qu’elles sonnent

chez les jeunes Na telles qu’elles ont sonné chez nous-mêmes, et chez tant d’autres.

Évidemment, le lecteur s’étonnera dy trouver tant de littérature. Pendant des

216 + \DE PASCAL A BARRES à

pages et des pages, Rivière ct air “0 n ‘échangent que des renseignements littéraires, des observations sur leurs lectures, opinions telles qu’en forme la jeunesse :

tranchantes, catégoriques, absolues, souvent absurdes. Mais quel appétit d'aimer, quelle passion de comprendre, quel goût de vivre dans ce royaume enchanté, que la lecture forge autour des êtres, qui éprouvent le besoin de mêler à leur destin les mille images scintillantes que de plus grands ont créées autour d’eux! Maeterlinck a écrit quelque part que l’âme du paysan le plus inculte et le plus éloigné de toute poésie, serait tout autre aujourd’hui si Shakespeare n'avait pas vécu. Les grands génies, pour l'humanité tout entière, les écrivains de simple talent, pour leur époque, ont inséré dans l’histoire même du monde ce tissu éblouissant qui enveloppe à demi notre vie et qui la fait différente de ce qu'elle serait … sans eux. On voit ici ce que les livres peuvent devenir pour deux êtres jeunes, pauvres, … supérieurs et délicats, aux yeux de qui ils résument la beauté de l’univers. On souffre … cependant un peu de distinguer qu'ils ne semblent guère en voir une autre. Ils sont terriblement intellectuels, surtout Jacques Rivière, mais à ce point de vue-là, il ne faut pas se presser de conclure, les lettres que nous avons sous les yeux portent simplement sur

GORRESPONDANGE (1905- 1910) 247

4905 « et 1906 : à cette époque, ils n'avaient encore que dix-neuf et vingt ans. Il y a cependant chez Alain-Fournier la curiosité passionnée de retrouver dans l’existence de tous les jours, comme dans lés livres ou dans

les tableaux, cette sorte d’élément mystérieux

qui était en lui et qui devait aboutir au Grand Meaulnes; transposition particulière de la réalité, goût d’unir une certaine forme de poursuite, une certaine forme d'amour, une certaine forme de nostalgie et d’irréalisation dans une brume, faite à la fois de souvenirs d'enfance et de contes de fées. Là-dessus, cette correspondance est extraordinairement révélatrice. Dès la première lettre, Alain-Fournier est l’homme qui écrira le Crand Meaulnes.Chaque jour l’en rapproche. Plus ou moins consciencieusement, il ne pense qu’à lui. Sa destinée tragique donne à cette vocation une sorte d’accomplissement fatal, comme si toute cette destinée énorme devait aboutir à ce livre parfait, et, qu’ensuite, tout ayant été dit, il ne lu restait plus qu’à s’évanouir comme son héros. Cette correspondance n’est pas dépourvue de puérilités, mais 1l serait bien surprenant qu’il en fût autrement. La principale, et qu est très particulière aux Jeunes gens d’aujourd’hui (1), consiste à ne pouvoir supporter

(1) J'entends ici, par aujourd’hui, les années qui se sont écoulées depuis l'avènement de la troisième République.

8 DE PASCAL A BaRRÉS dans la littérature que ce qu'il y a d’ “bai. à ment moderne. Ce qui n’est pas né du matin les intéresse à peine. On dirait que, d’autre part, 1l y a les grands auteurs dont on parle dans les classes, et ceux-là sont morts, d'autre part, ceux que l’on vient de découvrir soimême, et ceux-là seuls sont vivants. C’est encore une des formes de la réaction vis-à-vis du collège, mais il faut bien avouer que l’on ne devient un vrai lettré que le jour où l’on retrouve la vie de la pensée dans les grands morts qui vous ont précédés et qu'il y a de l’enfantillage à ne pouvoir s’enthousiasmer que pour des écrivains qui ont dix ans ou cinq ans à peine de plus que vous. Dans sa préface à Miracles d'Alain-Fournier, Rivière s'explique très loyalement là-dessus :

« Nous nous étions déjà penchés, écrit-1l, sur des textes admirables. Nous y avions senti par instants palpiter quelque chose de tendre et d’exquis ; mais la gangue scolaire qui les entourait emprisonnait aussi leurs sortilèges. do

« Et puis, n1 Racine, ni Rouet m1 Chateaubriand, ni même Flaubass ne s’adressaient à nous, jeunes gens de 1908. Ils parlaient à l'humanité universelle, ils n'avaient pas cette voix, comme à l'avance dirigée vers |

notre cœur que, tout à coup, Henri de Régnier nous fit entendre. »

Page 1