CORRESPONDANCE
Dès les premières lettres, les personnalités d’Alain-Fournier et de Jacques Rivière sont aussi distinctes qu’elles le deviendront par la suite. Jacques Rivière est réfléchi, obstiné, patient, 1l a cette clairvoyance, cette modération, qui devaient l’aider plus tard, si vivement et si puissamment, à devenir l’homme de responsabilité qu'il a été. Mais il y a plus de gémialité chez Alain-Fournier. Chez tous les deux leur amour de la littérature, leur amour de l’art ont quelque chose d’absolument égocentrique. Îls cherchent éperdument chez les autres une préfiguration de leur Moi littéraire. Dès qu'ils ne se retrouvent pas dans un livre, dès qu’il n’exalte pas leurs fibres intimes, ils le rejettent avec dégoût. Alain-Fournier s’explique, d’ailleurs, très
nettement là-dessus dans une très belle lettre,
celle du 13 août 1905. Chez les très jeunes gens, la lecture est une promesse de vie. Ils hsent afin de trouver dans les hvres des prophéties sur l’avenir qui les attend. Ce n’est
ie plus tard, quand on a l’avenir derrière
; que l’on aime vraiment les livres avec un FU désintéressement, pour leur beauté spirituelle et plastique, et sans y chercher une confirmation de ses propres espérances et de ses propres désirs. Rivière est déjà s1 per-
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sonnel dans ses premières lettres, qu’au due
du roman, il déclare qu'il ne peut supporter que ceux qui ont une forme confessionnelle.
« Ou bien alors, ajoute-t-1l, il y a une autre
facon d'échapper à l’artifice du roman que
je te signale, et c’est de faire un roman comme ceux que tu classes dans ta première catégorie, un roman qui soit un monde complet, absolu, indépendant de tout, qui forme, comme dit B...,« un tout Complets se UE sant à lui-même ». Il faut que les personnages vivent seuls, soient ce qu’on appelle bêtement des créations et que le monde qu'ils voient soit bien le monde qu'ils doivent voir, étant réels. Le malheur, c’est que, pour écrire un semblable roman, il faut du génie puisqu'il faut créer. Le poète ne crée pas. Il répercute ce qu’il entend en lui et le traduit. Le vrai romancier invente, trouve quelque chose.
Maintenant, où le trouve-t-1l? Puisque pas
en lui, hors de lui — dans la réalité. Il copie,
il interprète, 1l généralise en synthétisant ses observations et en choisissant les plus significatives. C’est ainsi qu’il crée un tout. Et son génie dépend à la fois de l’acuité de sa
vision et de sa puissance de synthèse. Mais, ci du moment qu il prend quelque chose, s
peu que ce soit, dans la réalité, son art est
inférieur, pour moi. Pour d’autres, c’est
marque de supériorité. Je crois, en effet, que la création d’après un modèle extérieur, bien
Hu CORRESPONDANCE (4905-4914) 221
que création, ne vaut pas la simple expres-.
sion des voix intérieures. » Cela, c’est déjà
l'embryon de sa grande étude sur le roman d'aventures et de son admiration pour Proust. |
Mais il est à remarquer que justement Proust l’avait formellement guéri de cette vision essentiellement romantique et romanesque, et l'avait réconcihié avec la réalité d’une manière si absolue que, dans ses dernières vues critiques, 1l ne parlait plus que de complète soumission à l’objet. D'ailleurs,
la plasticité de Rivière est déjà très sensible
dans ses lettres. On le sent prêt à tout
accueillir et, dès qu'il accueille quelque chose de nouveau, à ne plus rien retenir de soi.
Un des secrets de son influence sur tant
d’êtres qui l’ont approché, et surtout chez
les Jeunes gens, venait de ce qu’en se penchant sur eux comme un conseiller et presque comme un frère aîné, en réalité, de chacun d'eux il attendait une parole nouvelle et presque une révélation.
Leurs admirations communes, en ce tempslà, sont Francis Jammes et Claudel. Alain- Fournier raffole de Laforgue sur lequel Rivière fait des réserves. [ls lisent avec admiration Henri de Régnier, Verhaeren, Francis Vielé-Griffin. Le seul écrivain qu'ils aiment, sans qu’il soit un de leurs aînés immédiats, est Ibsen. Tout le reste, ou à peu pes
se fond pour eux dans une brume confuse.
On peut voir, d’ailleurs, par ces lettres, de quel enchantement le symbolisme a baigné la jeunesse des hommes qui sont nés immédiatement après lui. J’y ai retrouvé l’écho de mes premières émotions et de celles des camarades de mon âge, quand nous vivions nous-mêmes dans l'attente passionnée des
œuvres des hommes que nous chérissions.
Je revois la couleur particulière qu'avait le ciel, le matin où l’un de mes amis me porta le Trèfle noir, de M. Henri de Régnier, que je n’avais pu acheter moi-même, étant malade, ce jour-là. On ne dira jamais assez quel service le symbolisme a rendu à la littérature. française en lui restituant le lyrisme. Tous ceux dont l’adolescence a été traversée par ce grand courant de rêves, ont apporté dans la vie des curiosités et des plaisirs, peut-être inconnus, du moins à ce degré-là, à leurs prédécesseurs. Le symbolisme a été non seulement une grande école littéraire, mais une forme de morale et un apprentissage de vie intérieure. Qu’on le veuille ou non, toute la littérature moderne est sortie de lui et 1l semble que, de longtemps encore, aucune réaction ne soit possible contre ce mouvement qui a commencé en réalité avec Nerval et Baudelaire, et dont chacune des petites revues qui paraît chaque matin est encore imprégnée.
| CORRESPONDANCE (1905-4915) 293 Mais, cependant, jh reviens, On éprouve quelque mélancolie à voir à ce point la littérature envahir la vie de ces deux jeunes gens. [1 y a des moments où ils se débattent vraiment dans une brume de mots, de notes, de musique et de taches colorées. Quelquefois cependant Alain-Fournier échappe à cette hantise, et d'abord parce qu'il a voyagé. Il va en Angleterre : ce qui lui donne des impressions plus nouvelles et plus fraîches, plus extérieures, et puis il a son rêve, toujours le même, qui doit aboutir au Grand Meaulnes.
On entrevoit là une des lois qui président à la création d’un chef-d'œuvre. C’est une extraordinaire saturation, c’est un lent, un insaisissable, un irrésistible mouvement de J’âme qui va toujours dans le même sens, ajoutant alluvions sur alluvions, obligeant Pesprit à mettre éternellement ses pas dans les mêmes pas, jusqu’au jour où plus rien ne sera possible qu’une brusque révélation, que cette explosion au dehors de tant d’éléments aussi lentement et amoureusement accumulés que le miel dans une ruche. L'état d'esprit essentiel d’Alain-Fournier était si inhérent à lui-même que voici par exemple en quels termes extraordinaires et d’une ravissante poésie 1l raconte, à la date du 23 septembre 1905, quelque chose d’aussi banal qu’une Dr ade avec une Jeune
Anglaise :
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« J ai vu mon Anglaise qu’un ‘autre que moi trouverait peut-être Jolie. Très diffé-
rente physiquement de ce que j'avais imaginé. Charmante au moral et bien comme Je Jimaginais. Il doit y avoir des jeunes filles exquises en Angleterre, mais tout de suite trop camarades. Celle-ci m'a emmené passer ‘une heure dans un coin désert de Hyde-Park, chaise contre chaise, sous un chêne. Dovant nous, une pelouse immense, avec, çà et là, des chênes, comme une prairie du Berry jusqu’au bout de l’horizon. Çà et là, encore, des cerfs, et nous étions en pleine ombre et J'étais avec une jeune fille. Il me semblait vivre au Pays de la Transmutation de toutes les valeurs. »
Ce Pays de la Transmutation de toutes les valeurs, c’est celui qu’on voit onduler à tous les horizons des lettres d’Alain-Fournier, celui qu'il a cherché toute sa vie, qu'il a
réalisé dans le Grand Meaulnes et que la
mort lui a peut-être révélé quand elle Pa entraîné dans un coin de bois, pendant la grande guerre, et qu'elle l’a emporté mystérieusement sans le détruire.