‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 38 sur 43 · VOYAGEURS D'ORIENT PAR HENRY BORDEAUX · texte numérisé non relu

VOYAGEURS D'ORIENT PAR HENRY BORDEAUX

L'Orient a exercé sur M. Henry Bordeaux

une très vive influence, du moins le proche … Orient, celui que l’on serait tenté d'appeler l'Orient européen. [l lui a inspiré son plus

| beau roman, à mon sens, Yamilé sous les

cèdres, et chaque fois qu’il revient à ces terres

lotion, c’est avec une particulière nuance de ve et d'émotion. Aussi a-t-l

souhaité de faire le relevé des itinéraires

français qui se sont succédé en Égypte, en .

Palestine et en Syrie. Grand sujet auquel

M. Henry Bordeaux s’est appliqué avec pa- d |

tience et avec enthousiasme. J'aurais aimé,

puisqu'il connaît si bien cet Orient-là, qu'il … nous montrât, chez chacun des grands voyageurs qui nous ont laissé des témoignages

écrits de leur passage, la part de révélation in

particulière : en d’autres termes, qu'il décou- | vrîit pour nous ce qu'il ÿ a eu d’absolument. subjectif, et, par conséquent, de significatif

He DE PASCAL A BARRES 0

dans leur vision de l’Orient. Car chacun,

évidemment, a eu son Orient. Et M. Henry Bordeaux note souvent les rapports de tel

itinéraire avec tel autre, ou ce qu'a d’authentique et de proche de la vérité telle ou telle description.

Mais peut-être ces nuances sont-elles moïns faciles à établir quand on connaît bien soimême un pays, et qu’on a, par conséquent, de la peine à se représenter qu'il n’est pas une réalité objective s1 forte qu'elle en devienne absolue. Cette croyance en un Orient réel, qui est à peu près le même pour tous, donne évidemment une grande solidité aux études de M. Henry Bordeaux, mais je le répète, J'aurais aimé aussi qu'il 1solât davantage chez chacun des grands voyageurs dont 1l parle cette vision absolument personnelle, si différente des autres, où se retrouve le tempérament même du poète.

C’est que depuis l’année 333, où un pèlerin de Bordeaux inconnu traversa l’Europe et l'Asie Mineure pour atteindre Jérusalem, elle est longue la liste de tous les Français qui

sont allés rôder autour des lieux saints.

Les croisades ont consacré d’une façon glorieuse et légendaire cette attirance exercée sur les gens de chez nous par le rayonnement

du berceau chrétien. Mais de siècle en siècle, :

ce pèlerinage ne s’est guère ralenti. Évidemment M. Henry Bordeaux ne peut s’arrêter

VOYAGEURS D'ORIENT M LN ga

à tous, et après avoir esquissé la figure hardie et maladroite de Renaud de Châtillon, devenu prince d’Antioche, qui accumula assez de fautes pour que le royaume de Jérusalem fût perdu, 1l revient à notre temps et nous peint Chateaubriand allant à son tour à Jérusalem. M. Henry Bordeaux l’appelle un peu irrévérencieusement « le voyageur orchestre », mais c’est pour lui rendre aussitôt après le plus admiratif hommage : « Chateaubriand demeure le plus grand (des grands voyageurs), non seulement pour la savante | orchestration de son JÎtnéraire, mais aussi parce qu’il a travaillé plus que tous ses rivaux. Il ne s’est jamais contenté de son gémie. Il vide les bibliothèques, 1l amasse des monceaux de documents, 1l va sur place, en petit équipage, car 1l est sans fortune, — et l’on connaît mieux les hommes quand il faut se colleter avec eux, — il a bon pied et bon œil, et quand il a enfin tout évalué et pesé, alors 1l déploie ses ailes. « Mon exactitude, « écrit-1l, — et c’est de quoi il se vante le « plus, — tient à mon bon sens vulgaire.

« Je suis de la race des Celtes et des tor- « tues; non du sang des Tartares et des « oiseaux, race pourvue de chevaux et « d'ailes. » Ses ailes, à lui, se voient trop. C’est pourquoi 1l ne parle que de ses pieds. » M. Henry Bordeaux fait justice en passant de ces accusations de mensonge et de plagiat

: Aa on a trop souvent essayé 4e aber Chateaubriand, qui a été un des hommes les . plus attaqués out trente ans, parce qu’ en le rabaissant on rabaissait ainsi ce romantisme dans lequel on veut lincarner tout entier, alors qu'il n’en est qu’un des aspects. Si le romantisme n’avait pas existé avant lui, peut-être en effet Chateaubriand eût-1l eu assez de génie pour l’inventer. Mais ce romantisme lui-même, nous le déformons volontairement quand nous voulons le faire exprimer entièrement par l'illustre vicomte.

Il est aisé d’opposer les classiques aux romantiques ; mais si un des hommes du dix-septième siècle dans lesquels se sont le mieux exprimées la perfection plastique et l’égalité d'humeur que nous aimons chez eux avait vu son roi décapité, son pays en proie à la révolution, ses amis et parents chassés ou massacrés, et s’1l avait dû lui-même fuir la tempête ane un pays étranger, je ne sais pas s’il eût été très différent de Chateau- briand. La réalité nous apprend tous les jours qu'il est vain d'isoler la critique littéraire des événements historiques. On considère trop les. écrivains comme des êtres à part, s’exprimant d’une manière absolue et non avant tout comme des machines nerveuses d’une extraordinaire puissance de vibration et qui subissent plus vivement encore que tout autre les cou- … rants et les secousses quitraversentleurtemps.

eu

Page 1