‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 39 sur 43 · L'AN · texte numérisé non relu

L'AN

Je ne suivrai pas M. Henry Bordeaux dans le détail de toutes les figures qu’il évoque devant nous : des consuls comme Choderlos de Laclos, le propre frère de l’auteur des Lrawsons dangereuses, Joseph Rousseau ou Clermont-Ganneau, des archéologues comme le comte de Laborde, le marquis de Vogüé ou Auguste Mariette, sans oublier Guillaume Rey, M. Gustave Schlumberger ou M. René Dussaud. Je n’entrerai pas non plus dans cette discussion au sujet de Renan, quil

voudrait bien ne pas aimer, mais dont la

grace est si forte qu’à tout moment elle l’em-

porte sur les préventions de M. Henry Bor-

deaux à l'égard de celui qu'il appelle le déicide. Mais je m’arrêterai volontiers avec lui devant la charmante figure de Gérard de Nerval, le plus spontané sans doute de tous les voyageurs, car il réalisait l’esprit que Baudelaire devait résumer quelque temps

après dans ses vers fameux :

M ais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui | [partent Pour partir : cœurs légers, semblables aux

[ballons. |

Ni l'ambition, n1 le souhait de la gloire, ni la recherche scientifique, ni même un désir

religieux n’entraînèrent évidemment Gérard

de Nerval. Mais il partit pour l'Orient comme

il partait pour Compiègne ou pour Senlis, épris de tout, curieux de tout et poursuivant sans fin ses grands rêves involontaires dont son œuvre porte l’éclatant témoignage. Quand il revint d'Orient, Gérard de Nerval rencontra sur les quais de Marseille son ami Méry, le délicieux humoriste trop oublié aujourd’hui, qui a écrit la Chasse aux Chastre et le Savant et le Crocodile, et qui, conteur tragique et prédécesseur de M. Paul Morand, a laissé des Nuits italiennes, des Nuits espagnoles, des Nuits anglaises, célèbres autrefois et que l’on a tort de ne pas relire. Gérard le regarda tristement : « Je regagne, lui confia-t-1l, le pays du froid et des orages, et déjà l'Orient n’est plus pour moi qu’un de ces rêves du matin auxquels vont bientôt succéder les ennuis du jour. » La vie de Gérard de Nerval s’écoula ainsi sans cesse entre les rêves du matin et les ennuis du jour, et pour sa plus grande gloire, 1l nous a entretenus davantage de ses rêves que de ses ennuis.

Aussi son œuvre est-elle mystérieusement embaumée, et chaque année la voit-elle sortir davantage de l’accumulation des bouquins du dix-neuvième siècle. Les ennemis du romantisme ne l’ont jamais cité, car il ne convenait guère à leur thèse. Il incarne cependant le romantisme dans ce qu'il a de:

plus pur et de plus poétique, et nous avons par lui la preuve que les défauts, les tares,

les exagérations que l’on a très justement reprochés aux romantiques provenaient uni-' quement des défauts personnels de quelquesuns d’entre eux, mais nullement de l’esprit qui a soufflé sur l’Europe vers la fin du dixhuitième siècle et qui nous a apporté en même temps les tempêtes les plus farouches et les brises les plus pures. Gérard de Nerval nous apparaît aujourd'hui. comme un génie des plus authentiques du dix-neuvième siècle ; en tout cas, c’est lui qui a créé cette poésie moderne qui reparaîtra dans Baudelaire et dans Rimbaud et dont M. Henry Bordeaux écrit justement : € N'est-ce pas là qu'il a pris ce soleil noir de la mélancolie dont il a paré l’un de ses plus obscurs et de ses plus beaux poèmes, qui annonce l’art secret de Stéphane Mallarmé et de M. Paul Valéry ? »

Je ne peux suivre M. Henry Bordeaux dans son examen de tous les voyageurs romantiques. Je signale cependant l’excellent chapitre qu’il a consacré au voyage de Flaubert. Nous trouvons ensuite cette délicieuse princesse Belgi0j0s0, qui a été adorée par tous les hommes de son temps et qui a été une des.

figures les plus pittoresques d’une époque si riche en pittoresque, et lady Stanhope, à laquelle Mile Paule-Henry Bordeaux a consacré une étude très vivante et très nuancée. Et voici Eugène-Melchior de Vogüé qui avait

un peu comme Chateaubriand la passion des |

ruines et des lieux morts et qui l’a exprimée

avec une emphase mélancolique un peu démodée pour son temps. Et voici enfin Pierre Loti.

Le voyage en Orient a peut-être été pour

Pierre Loti une des occasions où 1l a le mieux senti les limites de sa nature. Parti pour Jérusalem, avec le désir très vif de retrouver

la foi perdue de son enfance, :l a vu mieux

que tout autre la poésie qui se dégage de la ville désolée et du Mur des Lamentations.

Mais au moment de retrouver le paradis :

perdu des croyances enfantines, je ne sais quoi s’interpose entre l’absolu et lui et le refoule

de nouveau dans sa misère d’incroyant. Son

livre sur Jérusalem nous répète l’écho de ce qu il a appelé lui-même un grand effort de

sincérité : « Dans trois jours, je vais partir,

et mon anxieux pèlerinage, depuis st long- temps souhaité, remis d’année en année par ‘une instinctive crainte, sera fini, tombé dans

une goutte d’eau inutile dans l'immense

gouffre des choses passées qui s’oublient,.

Et je n'aurai rien trouvé de ce que j'avais

presque espéré pour mes frères et pour moi-

même, rien de ce que j'avais presque attendu

avec une illogique confiance d’enfant.… Rien... Des traditions vaines, que la moindre étude vient démentir : dans les cultes, un

faste séculaire, auquel les yeux seuls s’inté-.

rois Van ee dr is Dre.

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ressent, comme au coloris des choses orientales ; et des idolâtries — touchantes peutêtre jusqu'aux larmes — mais puériles et imbéciles... Oh! qui sondera mon angoisse infinie aux heures du recueillement du soir, aux heures de l’implacable clairvoyance des matins... Quelque chose des espérances ancestrales subsistait donc encore au fond de mon être, puisque, devant cette inanité de mes dernières prières, j'éprouve 1ci sous une forme nouvelle et plus décisive le sentiment de la mort... Et il n’est donc remplaçable par quoi que ce soit au monde, le Christ, quand une fois on a vécu pour Lui — puisque . jamais, même aux époques les plus enténébrées de ma jeunesse finie, jamais dans les suprêmes lassitudes, jamais dans l'horreur

des séparations ou des ensevelissements, je

n’avais connu comme aujourd'hui cet effroi devant le vide, indiscuté, absolu, éternel. »

Plus tard, Loti alla jusqu’à Bénarès pour trouver auprès des théosophes la consolation

que Jérusalem lui avait refusée, mais il en

revint pareillement désenchanté, soit que sa pensée d'Européen n’ait pu s’assimiler des idées foncièrement asiatiques, soit, au contraire, qu 1l ait été rebuté par ce qu'il y a de trop européen dans un système qui à puisé .

ses sources aux plus belles pensées hindoues, mais qui les a trop bien et trop pratiquement digérées. L’Orient semble avoir eu sur chacun

des hommes qui l’ont exploré cette singulière influence de le révéler plus complètement à soi-même. C’est le bénéfice des voyages que de vous apprendre ce que vous cachez dans votre propre esprit et de faire lever au contact de circonstances nouvelles des figures intimes que vous n’auriez pas connues sans cela. Mais, je le répète, le voyage est aussi une terrible expérience, car s’il étend l’espace plus largement devant vos pas, 1l referme brutalement sur vous vos propres frontières. Il vous dit : « Tu n’iras pas plus loin, voilà le pays que tu ne comprendras pas, la race qui te reste étrangère, les aspirations que tu ignoreras toujours. Partout se cache un dieu inconnu, et tu n’auras pas la force de lui élever des autels. » Les écrivains se sont acharnés à faire en quelque sorte la preuve positive de leurs voyages. Ils ont évité de nous transmettre la preuve négative, mais 1ls la sous-entendent malgré eux. Quand on lit les différents récits des voyageurs dont parle M. Bordeaux, on voit qu'ils se sont surtout égarés à la poursuite d'eux-mêmes

ou des souvenirs d’autres voyageurs de leur | race. J’en vois bien peu qui aient pénétré |

vraiment l'esprit de ces pays musulmans qu’ils

ont traversés et qui leur sont restés fermés |

dans leur essence la plus authentique.

On lira avec émotion les belles pages que

M. Henry Bordeaux a consacrées au voyage …

de Lamartine, à la fois si fastueux et si funèbre, puisque sa fille mourut à Beyrouth, le 6 décembre 1832. Pendant quatre mois, Lamartine ne put quitter la petite maison de Beyrouth où Julia était morte, et quand il revint en France, c’était un Lamartine nouveau : « On pressent chez Lamartine quelque chose de brisé que la vie ne réparera pas. Il a perdu sa paix intérieure. Il se révélera dans l’avenir plus inquiet, moins équilibré. La solitude lui procurera ces agitations où l’on entend moins le rythme de son cœur. » Parmi ces voyageurs d'Orient, M. Henry Bordeaux a donné une grande place à ce Joseph Michaud, auteur jadis illustre d’un livre sur les Croisades que l’on trouvait autrefois dans les bibliothèques de toutes les familles chrétiennes et que l’on ne lit plus guère aujourd'hui. Ce Michaud était Savoyard, comme M. Henry Bordeaux, étant né à Albins, le 19 juin 1767. M. Henry Bordeaux fait grand cas de son livre et donne Joseph Michaud pour un excellent écrivain. Sainte-Beuve lui avait déjà consacré une étude charmante, une de ces études où 1l se rattrapait par des excès de tendresse de toutes les sévérités et de toutes les perfidies qu'il réservait aux génies de son temps. ;

Avant de nous séparer de ce panorama de voyages dont chacun nous révèle des suggestions de tout ordre, arrêtons-nous

‘'épe | (De PASGAL A BAR

devant Maunee Barrès. Comme Dh ‘comme tant d’autres, Barrès semble avoir cherché le secret du divin autour de ce petit bassin mystérieux d'où se sont levés tous les dieux qui ont enchanté et désespéré l’humanité. Égypte, Grèce, Judée, en quelques heures d’avion, sous une lumière presque identique, se sont réunis les berceaux de tous les mythes religieux. Par quel prodige les plus belles religions du monde, et les seules, — en dehors de l’hindoue, — sont-elles nées s1 voisines et s1 différentes les unes des autres, dans ce petit coin de l’umivers? Je le répète : cela a tenté Barrès comme cela avait tenté Loti. Mais pas plus que Loti, Barrès n’a trouvé une foi positive. Si l’on ne découvre pas Dieu en soi, il n’est nulle part. Nous avons noté autrefois la déception qu'il a éprouvée devant les formes mystiques de la vie orientale. Ce qui lui a peut-être le plus manqué pour comprendre la vie religieuse, c’est le sentiment de la contemplation. Il était tenté de vouloir qu’un sentiment de cet ordre eût une action immédiate. Il semble que, de même, l'Égypte l’a profondément déçu. Il n’a aucun plaisir devant les Pyramides et le Sphinx Jui inspire ces lignes : « Les injures du temps en ont fait quelque chose d’étrange. Il n’y a pas à dire, cela se prête au mystère qu'on veut y trouver. » (M. Henry Bordeaux parle aussi à ce sujet de l’énigme qu’on ne résout

pas. Je m "étonne que ni i Barrès, ni M. Henry Bordeaux n'aient résisté à cette confusion 8 facile, si courante, entre le Sphinx de la légende thébaine qui proposa une charade à Œdipe et le Sphinx égyptien, qui symbolise vraisemblablement le vieil esprit du Nil et qui figuraït un emblème de force et de pru- dence jointes.) |

Les pages de M. Bordeaux nous livrent quelques-unes des pensées inédites de Barrès, extraites de ses cahiers de route. J’en citerai la plus significative ; 1l écrit, en parlant des Pyramides : « Elles m'offrent une forme pour cet instinct de l'infini qui fait notre charme ét notre tourment, notre noblesse en tout cas.» Et cela fait penser aux vers célèbres de Baudelaire :

Car t'est vraiment, Sergneur, le meilleur témor-

[ynage Que nous puissions donner de notre dignuté | Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge Et vient mourir au-bord de votre éternité.

Ce n’est pas sans une pénible émotion que beaucoup de nous auront reçu ce livre; une semaine après l'enterrement de Barrès,ilnous parvenait avec les quelques paroles amicales que traçait sa longue et penchante écriture féminine aux { rarement barrés. Douloureux message d’outre-tombe ! La voix de Maurice

‘Barrès nous recommande son œuvre, celle où 1l a mis le plus de soi-même et qui est en quelque sorte son testament moral et hitéraire. [l entendait que ce livre-ci, qui devait être cependant son ouvrage préféré, l’herbier de ses meilleurs rêves, eût une application utile ; 1l y a toujours eu chez lui un certain mépris de la littérature pure, celle qui n’a souci que de la beauté; il exigeait qu’elle servit. Depuis le fameux cri qui traverse Sous l’œil des Barbares : « Toi seul, à maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes ! » il tendait, de toutes ses forces à s’utiliser. Il emploie le mot servir au même sens et avec la même

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| | effusion, presque mystique, que ji à y de Parsifal. Ce sceptique a-t-1l redouté que

ses rêves favoris, s1l ne les appliquait pas à

une réalité très Éonotste et facilement discernable, ne finissent par avoir le même dan- gereux pouvoir de destruction que ceux de certains romantiques, un Byron, un Shelley,

. ou plutôt, solide bourgeois français, n’a-t-1l pas recherché avant tout ce bon sens et ce

goût de lPéquilibre et de la modération qui nous caractérisent et qui font que, quoi qu’on en ait dit, il n’y à jamais eu vraiment de romantisme français? \ Cependant Maurice Barrès ne Sale odit pas de paraître un romantique, et ce dermier

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