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Livre l'indique assez : 1l a voulu faire son

Ttinéraire de Paris à Jérusalem, son Voyage en Orient. I n’est pas douteux qu’il n’ait

voulu avoir une vie comparable à celle de

Chateaubriand ou de Lamartine; avec de sérieuses différences, c'était par beaucoup de . traits un homme de la Restauration plutôt qu'un de nos contemporains. Les circonstances et le milieu politique profondément

médiocre au milieu duquel il a évolué ne ln |

ont pas permis de se développer, comme il l'aurait pu faire entre 1815 et 1848. Peut-être une des causes de son dégoût est-elle venue

de cette disproportion entre sa destinée inté-

rieure et sa destinée extérieure. Du moins,

a-t-1l écrit avec Une Enquête aux pays du

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Levant, son plus beau livre et une œuvre :

comparable — sinon supérieure — à l’Jénéraire et au Voyage en Orient.

J’ai dit que c'était en quelque sorte son testament son y trouve, en effet quelques- -unes de ses suprèmes pensées et des clefs qui nous aideront à le comprendre.

Maurice Barrès n’est jamais aussi à son aise que dans les ouvrages de cours sinueux ; il n’a guère eu le sens de la composition classique; on le voit bien par les Déracinés, l’Appel au soldat et Leurs Figures, où üil a toutes les peines du monde à ramener son récit à une action centrale ; il avait horreur des transitions, des épisodes secondaires, et comme beaucoup de nos contemporains, 1l né savait pas raconter une histoire; il lui fallait à tout prix, négliseant la route commune, gagner par le plus court une sorte de plateau où, n’étant plus sensible qu’à sa voix secrète, 1l laissait s’épanouir son chant magnifique. Aussi ses meilleurs livres ne sontils que des choix d’admirables morceaux.

Iei, il trouvait à employer — et il Le dit dès le début, dans sa dédicace à l’abbé Henri Bremond — les deux penchants de sa nature ; celui qui l’avait déjà entraîné à Tolède et à Venise vers les pays du Greco et vers ceux du Vinci, et celui qui le poussait à être une des forces actives de son pays. Pour réunir l’un et l’autre, quelle occasion que le Le-

vant! D’une part, il va comme il du € poir des âmes et des dieux », remonter le fleuve Adonis, visiter les hace du Vieux de la Montagne: | d'autre part, il va dénombrer nos richesses morales, mesurer le travail de nos congrégations, de nos collèges laïques.

« Ces vieilles nations de l’hellénisme, au déclin de Byzance, écrit-1l, quand elles commencèrent d’être livrées au bon plaisir de l'Islam, c’est à nous qu’elles demandèrent secours, et, depuis six siècles, installées dans leurs ruines à demi méconnaissables, parées de quelques lambeaux des antiques civilisations, elles n’ont que nous pour amis efficaces. Nous protégeons leur culte, nous leur fournissons des éducateurs, nous sommes leur modèle et leur espoir. C’est notre vocation et notre gloire. Cela dure-t-il sans fléchis- … sement? Où en est notre protectorat et notre “apostolat? Que valent efficacement ces beaux … livres? Où en sont nos apports? Je voudrais | le savoir. »

Donc, dès le début, le dessein est dou- | … ble; il s’agit, d’une part, de s’abandonner au. démon lyrique et religieux qui souffle irrésistiblement des choses d’Asie, et, d'autre part, de contrôler l’état de notre influence. et de puiser assez de documents pour pouvoir défendre auprès du Parlement nos éta-.

blissements d'Orient. Cela crée une discordance, une contradiction que l’on suit à tra-

UNE ENQUÊTE AUX PAYS DU LEVANT. Dan

vers tout le livre, car enfin il importe à la fois de poursuivre le génie asiatique dans ses manifestations les plus libres et les plus ardentes et de lui imposer le joug de notre éducation et de notre discipline. Si le Français, le chrétien, l'écrivain se réjouissent de voir notre influence s’implanter dans les vieux pays du Levant, ce que cherche le poète, c’est bien autre chose. Il a beau, devant les petites Égyptiennes élevées par les Dames de Sion, évoquer Cléopâtre, Roxane, Monime et Zaïre, il est plus ému d'imaginer — avec quelle magnificence! — le délire des Bac-

chantes le long du fleuve Adonis. Je sais

bien que cette contradiction initiale, 1l entend

la résoudre par l’Église qui a utilisé au mieux de l’intérêt des âmes l’immense sursaut mal réglé des religions primitives. Et Barrès est revenu souvent sur cette idée qui fait le fond de la Colline inspirée comme de la Sibylle d'Auxerre. Mais sans cesse l’idée qu'il se faisait du ferment religieux — analogue pour lui à l’élément poétique — déborde sa notion du catholicisme, ce dont les catholiques, à sa

grande surprise, se sont violemment émus.

Îc1 encore, il est un homme de la Restaura-

tion ; son catholicisme n’est pas sans rappe-

ler par certains points celui de Chateaubriand.

Il écrit à propos d'Hendivé, la petite reli-

gieuse du Liban, devenue une sorte de Ménade : «Ces archanges, qui exhalent par toute

DE | | | DE PASCAL À BARRES leur âme une surabondance de vie spirituelle et une sorte d’hymne perpétuel à l'infini, attirent autour d'eux des êtres plus grossiers, qui, tout en prenant leur rythme, les exploitent et tendent par là à les avilir. » Ces lignes significatives : cette surabondance de vie spirituelle, cet hymne perpétuel à l’Infinr, nous les reconnaissons ; 1ls ne sont pas très différents de ce qu'on lit dans le Génie du chrisiranisme. Et dans un sens, nous comprenons lémoi des catholiques. Mais Barrès n’avait pas moins raison quand il croyait capter à sa source le premier Jaillissement de cette source cachée qui voudrait s’épanouir avec plénitude ; seulement, cette effusion de l'âme désireuse de se perdre dans le moi infimi n'est pas précisément le sentiment religieux recommandé par l’Église catholique. J’y vois quelque chose qui rappellerait davantage le Bouddhisme ou le Brahmanisme. S'il avait.

visité l'Inde, n’aurait-il pas découvert une vibration supérieure qui fût plus près de son cœur? Mais alors qu’eût-1l fait de son culte pour la canalisation romaine? Son être intime était ainsi tout fait de tumultes et de dissonances ; c'était une de ses grandeurs. Pour mieux servir, il adoptait des disciplines et | pourtant 1l devait souvent regimber contre elles et gémir de ce que leur joug contrariât sa hbre démarche.

Mais cette démarche, 1l lui rend toute son

UNE ENQUÊTE AUX PAYS DU LEVANT 245 ampleur sitôt qu'il touche à l'Orient véritable. Peu de pages de Barrès sont plus belles que celles qu’il accorde à Hasan et aux Assassins. Cette âme forcenée et mystérieuse l’exalte et lui fait rendre ses plus beaux accents. C’est qu’au fond Barrès ne prise rien autant que les êtres qui n’ont Jamais abdiqué leurs rêves et qui, plus ou moins, ont forcé la réalité à se modeler sur leur passion intérieure ; êtres bien différents par leur réalisation, mais qui ont gardé en commun ce … trait qui lui a permis d’unir dans le même culte Napoléon et l’impératrice Élisabeth d'Autriche, Greco et Marie Bashkirtseff. Après la journée passée au château des Assassins, il note : « Plénitude de bonheur... » Bonheur de toucher de près au lieu où se sont formés tant de rêves violents, presque inexplicables pour un homme du vingtième siècle ; bonheur analogue à celui d'Hadrien réunissant dans sa villa romaine de mystérieuses architectures d'Orient. Allons ! malgré toutes les convictions qu'il s’était imposées, le Barrès qui écrivait ces pages en 1923 ne différait pas autant qu'on l'aurait pu croire du voyageur nostalgique de Cordoue et des îles Borromées, et lâchons le mot, du dilettante des premières années, bien qu'on veuille aujourd’hui donner à cette expression un sens tristement péjoratif.

Pourtant, ce dilettantisme fréquemment

26 HNDE PASCAL A BARRES

s’interrompt : c'est quand Barrès entrevoit

une de ces minutes d'enthousiasme sacré qui Jui semblent la raison d’être de sa vie, ce qu'il appelle si bien « l’étincelle mystique par qui apparaît tout ce qu'ul y a de religieux, de poétique et d’ inventif dans le monde ». Et il ajoute aussitôt : « Rien n'existe dans l’humanité sans ce Jjaillissement primitif, dont nul être n’est incapable, et qui d’abord doit être obtenu, puis canalisé et discipliné. »

Plus loin encore, il nous donne le secret . de sa foi et c’est une parole digne de Gæœthe : « Il s’agit pour chacun de nous qu'il trouve en soi la source cachée de l'enthousiasme. Il s’agit que chacun devienne lui-même, à la plus haute puissance. » Mais sitôt que quelqu'un devient lui-même par des moyens que Barrès n’approuve pas, 1l s’effraie, recule et, pour un peu, il blâmerait. Qu'importe, dit-il en substance, plus loin, que l’on devienne soimême si c’est sans efficacité, — entendez sans utilité pour autrui? À mesure qu’il s’enfonce vers l’Asie, sa notion du service diminue son exaltation ; on le sent peu à peu déçu. Mais c'est à Konia, devant les derviches, que le désaccord apparaît surtout entre ce qu'il voit et ce qu'il a rêvé. Îl assiste à la danse des derviches (et 1l en parle comme lui seul — ou Loti — aurait pu en parler), il regarde leurs visages exprimer un curieux bonheur mystérieux, et au fond ce bonheur lirrite,

parce qu’il lui paraît incompréhensible et surtout égoïste. Au fond, malgré son amour des

mystiques, Barrès ne comprenait guère la

contemplation; on sent bien que ce qu’il estimait dans les grandes mystiques comme sainte Thérèse d’Avila, c'était sa domination sur les âmes. On retrouve à nu ici ce rêve de pouvoir, plus ou moins dissimulé, qui traverse toute son œuvre et qu'il vénère une fois de plus, quand il s’agit d’un Hasan ou de Djélal-Addin et de Chems-Addin, les deux

fondateurs de l’ordre des derviches. Et voici Ô ie

que nous touchons au motif secret de sa déception. Il nous a dit au début que, «mieux que personne, les Orientaux ont su éveiller et déployer cette force motrice que l'individu porte au fond de son être. » Il s’aperçoit en cours de route que cette force n’était pas

motrice, mais se résumait dans une exalta-

tion secrète de l’âme, une exaltation sans profit pour autrui. Alors 1l se tourne vers l’Église catholique : « Gloire à nos races

d'Occident, à leur grande tradition religieuse

et historique ! » Comme son voyage à Sparte, son enquête aux pays du Levant se termine donc par un retour à sa tradition nationale et une répudiation de ce qu’il était venu chercher. Et dans les dernières pages du livre, on lit le bilan de ce qu’il demande à l’Asie ; ce n’est presque plus rien. Aussi regimbe-t-il de voir les philosophes allemands contempo-

rains : un Kayserling, un Sprengler, se tourner fiévreusement vers elle. Nous reprendrons ces problèmes quand le baron Seillière nous donnera ses fortes études sur ces écrivains, mais d’ores et déjà, on peut répondre que Sprengler, Kayserling s'adressent à l'Inde, à la Chine, demandent quelque chose au bouddhisme, au brahmanisme, au taoïsme, alors que Barrès interrogeait le Levant, qui n’est tout de même qu'une des marches — ou des contrefaçons — de la véritable Asie.

Non, le débat est différent, Sprengler et Kayserling estiment que la guerre de 1914 est la preuve que le christianisme a été impuissant à civiliser l’humanité et qu'il faut demander une morale plus haute aux Sages qui l’ont découverte, faute de quoi son mercantilisme et son avidité engloutiront l’Europe. Maurice Barrès pense, au contraire, qu’il ne peut y avoir de vraie civilisation que là où il y a un catholicisme régulateur. Nous posons, sans le résoudre, les deux éléments du problème. | :

En avons-nous dit assez pour faire comprendre la grandeur de ce livre? C’est un des plus vastes que nous ayons lus depuis longtemps et certainement une des œuvres essentielles de ce vingtième siècle débutant. Il intéresse un nombre considérable de points religieux, historiques, sociaux, psychologiques ; 1l touche à quelques-uns des mystères

primordiaux de notre vie subconsciente (lire à ce sujet les merveilleuses définitions du fait mystique et des circonstances qui sont aptes à le créer et à Le renouveler presque mécaniquement : vol. IT, pages 156-162).

Pourtant il nous est impossible de ne pas regretter que ses conclusions demeurent aussi étriquées. C’est que Barrès se croyait avant tout un homme d’action et que l’action constitue en Orient un phénomène individuel, très rare. [l y venait chercher quelque chose qui : n’y était pas, en même temps qu'un incomparable mirage qu'il y a respiré et qui lui a paru un peu vain quand il l’eut épuisé. C’est un voyage en Orient : c’est encore plus un voyage en soi-même. En croyant toucher les hmites de l'Asie, peut-être Barrès n’a-t-1l rencontré que ses propres frontières, Mais pour toutes ces raisons, une Enquête aux pays du Levant restera comme une œuvre profondément humaine et qui dépasse sin- gulièrement son objet. | Je n'ai rien à dire du style; jamais ce

pur violon n’a chanté si Juste, ni avec au-

tant de morbidezza. Et quel art de décrire!

tout — sauf Loti — paraît à côté de lui fatras, déballage d’un commis voyageur en verroteries. Veut-on une phrase? « S1 j'essaye de me rappeler mes sensations nues, je vois le ciel très haut, les villes blanches et basses, le désert où elles sont perdues,

quelque chose d'extrême dans l'allure des chameaux et sur le visage des hommes, et puis les femmes enveloppées de voiles où soufile le vent. » |

Il y en a cent comme cela.

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