‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 4 sur 43 · ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY

Ce n’est pas sans quelque indifférence que

l’on a laissé passer le cinquantenaire de la mort d'Alfred de Vigny, et l’on pourrait s'étonner à bon droit que la postérité, en cette

circonstance, se soit montrée envers lui aussi avare de ner Le 7 septembre 1863, s’éteignait, rue des Écuries-d’Artois, non da lee un des plus grands parmi me poètes français, mais celui qui a donné à notre littérature quelque chose qu’elle n'aurait pas eù sans lui et pour quoi d’ailleurs elle n’est peut-être pas expressément faite. Toutes les occasions,

certes, sont bonnes pour parler de poètes et

de poésie, mais aucune, 1l me semble, ne réclame l'attention autant qu’un tel anniver-

saire.

On dirait, en effet, & priori, que notre

langue, si Due et si subtile, si belle dans

le raisonnement et le demie oratoire ou

philosophique de la pensée, répugne un peu 45 |

à la poésie pure (1), à celle qui ne dot évoquer les sentiments que par un mystérieux accord de la musique et des images. Et si nous n’avions pas eu Vigny, nous ne posséderions aucun équivalent de ce lyrisme magnifique que Leopardi a donné à l’Itahe, Edgar Poe, Keats et Shelley, aux pays de langue anglaise et qui est vraiment le chant de la vie intérieure.

C’est à Alfred de Vigny qu'il devait appartenir d'élargir l’expression jusqu’à l’illimuité et avec des mots, les plus simples des mots, de vous communiquer les frissons et les angoisses de l’harmonie pure et une extase si haute et si noble qu’auprès d’elle, toute autre poésie a un peu l'air d’un divertissement. La sienne est vraiment créée de rayons de lune et de reflets de perle, fuyante, chaste, immatérielle ; je ne dirai pas qu’elle est ce qu'il y a de plus beau dans notre littérature, mais de plus absolument poétique, et le jour où Vigny a écrit Eloa ou la Maison du Berger, il a fait chanter aux muses un chant qu’elles. n’avaient pas chanté encore.On trouverait par centaines dans son œuvre de ces vers frémussants, longs, concentrés, infinis, d’une musique intérieure, riche et profonde, qui forcent les portes du cœur et à l'imagination enchantée,

(1) Cette étude a été publiée dans le Gaulois en septembre 1913.

ALFRED DE VIGNY De ar

OUVrEnS Lee un mystère fait de bonheur et d’anxiété, de paix et de déchirement et les dessous inconnus de l’âme humaine. Tout ce que l’on peut révéler d’infini et de secrets transports avec des paroles, Vigny le savait, et chaque fois qu’on relit l’une de ses pièces, on est étonné d’être emporté s1 loin, dans le monde où, sous les apparences, les idées se montrent, et ] entends ici non point les théories ou préférences personnelles, mais les abstractions bienheureuses nées de mille et mille réalités dépouillées. Encore un coup, cette poésie-là, comment l’aurions-nous s1 Vieny ne nous l'avait magnifiquement offerte?

Dans Baudelaire même, qui est avec lui le poète le plus saturé d’inexprimable, 1l y a autre chose, et l'idéal et le réel y paraissent confondus, ou plutôt se combattant et luttant comme Jacob fait avec l'ange. Chez Vigny, Jacob est vaincu.

Ce ne fut que très lentement d’ailleurs qu'Alfred de Vigny prit conscience de soimême. Les plus caractéristiques de ses poésies datent de ses années de retraite.

C’est un des problèmes les plus angois-

sants et les plus hauts de l’histoire et de l’in- telligence que le silence soudain et presque

définitif de quelques esprits. Pourquoi Ra-

cine, après Phèdre, a-t-1l cessé de produire?

14 à DE PASGAL À BARRÈS

Rte Vigny s’est-1l tu?. Je sais bien que pour expliquer cela, on a donné plus d’une raison, et tout Dani Cu ere e pour Racine, mais aucune n’est convaincante. Des faits ne sont rien, 1ls ne prennent de valeur que s'ils D onient avec un certain état de l’âme.

Les motifs que nous connaissons du silence de Racine ou de Vigny, — ou bien encore de Mallarmé, qui a sans doute, en cessant d'écrire, obéi à des mobiles analogues, — d’autres les ont eus qui n’ont pas interrompu leur production. Il y avait donc autre chose, mais quoi?

Il y avait, je crois, que pour certains êtres d’une délicatesse morale particulière, un moment vient où sous l'inspiration le métier apparaît, où 1l leur arrive de distinguer ce. qu'il y a de bas et de cabotin dans la recherche d'une gloire, même très pure, où écrire leur devient je ne sais quelle prostitution qui désrade leur âme, où, à transformer en phrases leurs sentiments les plus intimes, 1ls prennent une certaine honte d'eux-mêmes. Plutôt que de s’étaler ainsi, ils préfèrent cette transfiguration solitaire où 1ls ennoblissent leurs émotions. Dès lors, ils ne se sentent plus avilis, ils ne font plus participer autrui à leur vie intérieure, 1ls cessent de satisfaire à la vaine curiosité du voisin, leur silence devient la forme du respect qu'ils prennent de leurs pensées et de leurs sentiments, parce qu'ils

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