ALFRED DE VIGNY
savent, en dehors de toute vanité person-
nelle, que ces pensées et ces sentiments naissent d’une âme pure et qui ne peut se mouvoir que dans une atmosphère raréfiée.
Vigny l'écrit expressément : « Le silence est la poésie même pour moi. » Je pense que
Racine aurait pu en dire tout autant.
On ne s'approche pas sans émotion de telles âmes, on touche ici aux débats les plus profonds de la conscience humaine.
Écrire, s'expliquer, donner au premier venu la clef de sa vie intime, chercher la monnaie courante de la renommée, n’est-ce point déjà faire œuvre d’amuseur, monter sur le tré-
teau? Penser publiquement, acte que le dix-
neuvième siècle a célébré avec tant de pompe, cela n’encourt-il pas pour l’homme qui le pratique une sorte de blâme, une diminution de soi-même? Ainsi Racine s’inclina-t-il devant
ces messieurs de Port-Royal lorsqu'ils le trai-
tèrent de corrupteur public. Jadis l'Église
refusait la sépulture aux comédiens, parce qu'ils étaient, non des hommes, mais des
singes de l’homme. N'y aurait-il pas une
déconsidération analogue à exprimer, à l’aide d'artifices, les sentiments que l’on ressent et à les communiquer aux autres par des moyens
__ qui, même avec du talent, même avec du QUI,
. génie, tiennent cependant # métier? Il n’est
pas possible que Vigny ne se soit pas tenu
des raisonnements semblables —— et on en
] ne |
trouve de-ci, de-là, la trace dans son journal,
— pendant les longues nuits de méditation
qu'il a passées dans la solitude, au Maine-
Giraud.
Vigny au Maine-Giraud, c’est un peu
Rancé à la Trappe, Pascal à Port-Royal, Racine après sa rupture avec la Champmeslé.
Il s’y enferme parce qu’il ne peut plus sup-
porter le monde réel. Non certes qu'il se des-.
sèche dans cette solitude; ses nombreuses lettres nous révèlent l’inaltérable chaleur de
sa tendresse. Il écrit dans son journal : « Vingt .
fois par heure je me dis: «Ceux que j'aime sontils contents? Je pense à celui-là, à celle-ci que j'aime, à telle personne qui pleure : vingt fois par heure, Je fais le tour de mon cœur. » [Il entourait de soins les plus empressés sa femme âgée et malade pour laquelle il éprouvait la plus profonde affection, bien qu iln'eût jamais eu avec elle la ot intimité.
Il s’occupait d’ailleurs aussi de son nombreux domestique, de ses fermiers, de ses
vignes, mais quand la nuit venait, il montait à sa cellule de moine, que M. Ernest | Dupuy décrit ainsi : « C’est simplement l’es-
pace compris entre le palier supérieur d’une
vis d'escalier en pierre et la toiture même
de la tour. Une sorte de siège en bois de
chêne, qui peut servir de petit lit à la rigueur,