‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 6 sur 43 · ALFRED DPINIGNY IT, OS · texte numérisé non relu

ALFRED DPINIGNY IT, OS

a été Hu dans un retrait de mur, et en face, appliquée elle-même au mur, subsiste une caisse en chêne, comme le Hace : c'est le « coffre », non pas antique, n1 rare, mais : fabriqué grossièrement, qui se cadenassait comme pour préserver quelque trésor. »

Ce fut là que Vigny écrivit ses Destinées, là qu'il suivait le cours de cette douloureuse méditation qui forma la trame de sa vie. Il ne pouvait plus vivre au milieu des humains.

« Oh! fuir, fuir les hommes, écrit-il, et se. retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille! » Il avait trop souffert, 1l souffrait trop encore. Il jugeait tout avec un égal mélange de désespoir et de sérénité. Son journal, ses poèmes, c ‘est son testament. Il avait besoin d'exprimer avant de mourir ses sentiments profonds sur les grandes réalités de la vie. Cela seulement le fait sortir de son mutisme entêté. Il a prononcé sur la poésie, la nature et la vie intérieure, dans la Maison du Berger; sur l'amour, dans la Colère de Samson; sur la solitude du génie, dans Moïse; sur le désespoir, dans le Mont des Oliviers; sur la mort dans la Mort du Loup, sur la gloire enfin, des paroles essentielles. Sa mission, en ce monde, c'était de dire cela, puis. : de se taire. Mais ces quelques paroles sont

immortelles, il n’y a rien à leur ajouter, . nous les savons tous par cœur, elles font partie du patrimoine intellectuel de l'humanité

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comme certaines invocations d’ Eschyle. e cerrains récits du Dante, certains vers de Racine, comme les pensées de Pascal et les monologues de Shakespeare. Sur tous les sujets dont Vigny a parlé, on ne dira rien de plus profond, ni hélas! de plus amer. Ses vers révèlent un pessimisme absolu. Pessimisme d’un homme qui a trop aimé, trop cherché et qui n’a. trouvé nulle part ce qu'il attendait de cet univers. Les plus graves soucis, les pensées les plus philosophiques et les moins personnelles avaient créé cet état d'esprit; cependant la goutte de fiel qui fit déborder ce vas trisiitiæ, ce fut l’infidélité de Marie Dorval.

Il faut bien avouer ici que si Alfred de Vigny fut blessé dans son amour, il le fut plus encore dans son orgueil. Il pensait fort justement qu'il apportait à son amie une des passions les plus hautes que pût concevoir un noble cœur, une de celles qui élèvent à la fois l’homme qui l’éprouve et la femme qui l’inspire. Mais Marie Dorval n’en demandait pas tant. Elle avait avoué à une de ses : camarades : & Vois-tu, ma chère, plus je vais et plus je sens qu’on ne peut bien aimer que celui qu'on n’estime pas. » Dans ces conditions-là, il était bien imprudent à Vigny de confier un sentiment de la valeur du sien à

ALFRED DE VIGNY 53 une femme qui eût cette nature. Peut-être aussi, d’ailleurs, d’une qualité morale plus raffinée ne se fût elle pas mieux conduite avec une créature Vigny qui gardait par trop, dans toutes les circonstances de la vie, quelque chose de la majesté et de la grandeur du poète et manquait de cet abandon et de cette

famihanité, qui sont un des attraits de l’amour.

Et puis son orgueil et la qualité même de son imagination lui défendaient d’aimer vraiment Dorval, c’est-à-dire pour elle-même. Il aimait en elle l'être fictif qu'il avait créé et non l'être réel qu’elle était et qu'il ne connaissait pas. Seuls ne sont point déçus par l’amour ceux qui voient une femme dans sa réalité et dans ses défauts et qui recherchent en elle la femme, et non point la muse, n1 la madone. Vigny exigeait d’une Dorval qu’elle fût Éloa ; il ne se consola jamais de cette déception, et sa retraite au Maine-Giraud en fut la conséquence.

À ce moment, que lui restait-il de la vie?

[Il ne recherchait plus que les idées : la gloire, l'ambition lui devenaient choses bien vaines, les amis de sa jeunesse étaient dispersés, Dorval l'avait guéri de amour, la Nature lui semblait indifférente, sinon hostile. Il ne demandait qu’une chose, celle que révèle cette épitaphe italienne relevée par Byron sur le tombeau d’une morte : /Implora pace. Vigny

aussi implorait la paix, si ce mot implorer

sa | | DR PABCAL IA BARRES | à peut S appliquer à une nature aussi fière que la sienne.

Jusqu'à la fin, 1l demeura d'ine Done exquise et non roulement enr nn femme,

mais encore envers de nombreuses amies

auxquelles 1l octroyait généreusement conseils, attentions et tendresses, avec une âme viainent lraternelle, un éternel besoin de se donner aux autres, d'aimer, de s’attacher à cet être humain que, par une contradiction naturelle, 1l méprisait et fuyait. Il se prodiguait comme quelqu'un qui n’attend plus rien pour soi-même et s'offre à autrui tout entier dans l'espoir de l’aider à porter son fardeau. Rien ne modifia son caractère : 1l resta également fier, tendre et lointain, désespéré avec noblesse et taciturne avec obstination. Et l’homme qui avait écrit :

Seul, le silence est grand;tout le reste est faiblesse!

mourut lui-même comme son loup. Souffrant d’une maladie cruelle, il cessa de parler, dans les ultimes jours. Serrant les dents pour ne pas crier de douleur, ne voulant ni gémir, ni prier, ni pleurer, il fit de son agonie un dernier sacrifice au dieu qu'il avait entre tous célébré : le Silence.

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