‹ L'esprit des livres 1923Chapitre 8 sur 43 · JOURNAL INTIME · texte numérisé non relu

JOURNAL INTIME

outre seulement le réel. B... a un grand relief, une énorme énergie artistique, un rendu violent et frappant, mais il a peu d'idéal et point de paix (1). Le tempérament domine chez lui de beaucoup l’âme et la conscience.

Il a beaucoup d'idées et surtout d’observations, mais pas de conviction, de principes de foi. C’est un écorcheur, un galvanisateur, toujours le producteur âpre et plein d'effort, l’homme bilieux, despotique, qui dévore, qui veut, qui parvient. Mais j'aime infiniment mieux G. Sand. Elle respecte la vie, elle gravit les hauts sommets, éloquence, contemplation, passion ; elle console, elle apaise, elle enlève et élève. L’un est ue et impémieux ; l’autre grave et enthousiaste. B... est un chercheur d’or. G. Sand est une sibylle.

Le premier est un talent, la seconde est une âme, et tandis que l’un vous instruit par l’étude impitoyable du laid et du trivial, l’autre vous ranime par la découverte du beau et du grand, dans la nature divine et dans la nature humaine. En résumé, G.S...

a un idéal, c’est-à-dire une religion et un culte intérieur, et son œuvre est la construction d’une cité meilleure, d’un monde plus noble que celui qui tombe sous ses

(1) Ce mot est assez frappant : il sous-entend que l’art doit donner aux hommes un sentiment analogue à celui d’une religion : nous lui attribuerions plutôt aujourd’hui une valeur d'expérience scientifique.

regards ; en un mot elle est Soie Ra .n est

qu’ un investigateur. »

Je ne dis point que ce jugement me semble vrai sous tous les rapports ; oui, on peut dire tout cela de Balzac, rien n’y est faux, mais il manque ici ce Je ne sais quoi qui Ait de

Balzac le plus grand romancier français, l’égal de Dickens et de Dostoïevsky. En 1861, les perspectives étaient encore confuses; les plus hautes figures de l’âge précédent n’avaient pas encore pris leurs dimensions exactes. Par contre, tout ce que dit Amiel de George Sand me semble étonnamment juste. Son œuvre est vraiment « la construction d’une cité meilleure, d’un monde plus noble que celui qui tombe sous les regards ». D’où son immense succès ; elle donnait à chacun l'illusion de la vie qu'il aurait voulu avoir. Mais il faut faire une distinction entre George Sand et les autres romanciers romanesques ; chez elle, les circonstances sont exceptionnelles, mais les caractères sont vrais. Il y aurait bien des essais à écrire sur ce grand écrivain si méconnu : mais le plus intéressant de tous, je crois, devrait avoir pour titre : « De la vérité chez George Sand. » Cela détruirait bien des idées courantes, bien des idées fausses (1).

(1) M. Pierre Lasserre, dans son Romantisme français, a justement rendu hommage à ce caractère essentiel de l'œuvre de George Sand.

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Un être, tout de générosité, fait pour

l'amour et la création ; ne vivant qu’à condi-

ton de vivre de la vie d’autrui, aimant les

bêtes à défaut d'hommes, les plantes à défaut de bêtes et peut-être Dieu à défaut de

plantes ; un esprit sans cesse fécondé par une

sensibilité toute-puissante et se déversant dans la littérature pour aimer encore, aimer les figures qu'elle inventerait, non pas exac

tement à sa ressemblance, mais à la ressem-

blance de ceux qu’elle aurait le plus chéris s1 elle les avait connus ; inépuisable comme la nature ; écrivant cent volumes sans tarir ce

jaillissement intarissable de fictions et d’ac-

tions dramatiques qui fermentait en elle (14), et comme si ces cent volumes l’eussent laissée oisive, répandant sans trêve son amour, son amitié, son dévouement, son aide matérielle et morale autour d’elle; une imagination, ayant d’instinct le sens du vrai, mais préfé-

rant à une observation sommaire l’invention

des êtres et des circonstances où son gémie

serait le mieux à l’aise, ne se contraignant

jamais, ne cherchant qu’à réaliser l’image

riche et complexe qu’elle se faisait de la vie;

(1) Elle écrit le 24 octobre 1864 à son fils : « J’ai bien

commencé cent romans que j'ai abandonnés... »

une femme sans théorie, sans @ priori critique, se servant de sa plume pour vivre les mille existences que la destinée lui refusait ; quelqu'un enfin qui a vécu en harmonie avec les lois du monde et non dans un état de discordance continue avec elles ; telle m'apparaît George Sand.

Notez qu’elle appartenait à la terrible famille des Kænigsmark, que le maréchal de Saxe était de ses ancêtres (1). Elle a gardé d’eux quelque chose de germanique dans l’esprit ; peut-être est-ce pour cela que le roman-

tisme fini, elle est devenue presque inexplicable aux Français; cet état d’effusion perpétuelle, souvent larmoyante ; aspiration

devenue une fonction essentielle de l'âme, ce besoin de communiquer avec la nature, ce lyrisme toujours prêt, ce goût de mêler un certain infini à l'amour, qui reste une des causes de sa mésentente avec tous ses amants, et surtout Musset, autant de traits germaniques. Cela, ce sont les racines mêmes de l'être. L’esprit français s’est solidement greffé là-dessus : passion pour les idées, et surtout celles qui touchent à la politique ; ordre dans l’intelligence ; bon sens impérieux réglant toutes ces folies apparentes, finesse de la psychologie, même dans les œuvres les plus passionnées,

(1) Mme Bulteau, dans Un voyage, à consacré un admirable chapitre à l’hérédité et à la famille de George Sand,

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