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CHAPITRE X

Le corbeau. — Ses mœurs. — Peu de passion de la femelle pour la maternité. — Mauvais renom du corbeau. — Cicéron et le COrbetU. — Valerius et le Gaulois. — La pie voleuse de Palaiscau. — L'aigle et les corbeaux. — La pie-grièche. — Torture d'un oiseau. — La pie-griècbc de François l* r .

d'Europe. On l'y rencontre partout, sans que pourtant* on puisse l'y dire fort commun. Il habite les

Le corbeau

passereaux

forets, les rochers et les ruines, et ne vient guère dans les plaines que pour y chercher sa nourriture, c'est-à-dire des insectes, des graines, des fruits, des viandes fraîches ou corrompues, et trop sou-

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vent de petits oiseaux qu'il vole dans le nid maternel pendant l'absence des parents.

Le véritable corbeau, le corax des ornithologistes, se reconnaît à son bec droit , court , comprimé , un peu renflé sur les côtés , convexe et recourbé vers sa pente, à ses narines cachées par des soies roides, à la quatrième rémige de ses ailes plus longue que les autres, à sa queue toujours égale et arrondie.

Le corbeau noir [corax) mesure soixante- cinq centimètres depuis le bout du bec jusqu'à l'extrémité de sa queue ; des reflets pourprés se jouent à la lumière sur son plumage d'un beau noir; l'iris de son œil intelligent et malicieux se compose de deux cercles gris -blanc et cendré-brun, et ses robustes pattes semblent taillées dans de l'ébène.

Le corbeau se retrouve en Amérique et en Afrique, où ses mœurs ne diffèrent en rien des mœurs qu'on observe chez lui en Kurope. Solitaire, sédentaire, il construit son nid dans les lieux les plus escarpés et les plus isolés qu'il peut rencontrer; il pond, vers le mois de mars, trois œufs d'un vert sale, tacheté et rayé çà et là de brun ; ses petits éclosent vers la fin d'avril , naissent presque toujours blancs, et ne ressemblent en rien à leurs parents.

La femelle, débarrassée des soucis et des fatigues de l'incubation , en prend à son aise après la naissance de sa nichée, et laisse au mâle le soin de pourvoir à la nourriture des nouveau-nés jusqu'à ce que ceux-ci puissent se suffire à eux-mêmes. Dès qu'ils arrivent à savoir manger seuls et à voler, leurs parents, médiocrement tendres, on le voit, les chassent à grands coups de bec et d'aile, sans même leur permettre de s'installer dans le canton paternel; il faut qu'ils aillent au loin chercher aventure.

Je ne sais si les corbeaux doivent à leur tiède paternité ou à leur livrée sombre le mauvais renom qui s'attache à eux ; mais on ne les en regarde pas moins , depuis la plus haute antiquité , comme des oiseaux de mauvais augure.

Il suffisait chez les Romains d'un combat aérieu de corbeaux avec d'autres oiseaux, pour faire croire à une guerre prochaine et fatale., et aujourd'hui encore, dans beaucoup de campagnes, on détruit impitoyablement les nids de corbeaux , sous prétexte que leur voisinage porte malheur. En Bretagne et dans certaines parties des départements méridionaux, on ne laisse point un corbeau se poser sur le toit des chaumières, et on les en chasse à coups de pierre; car s'ils viennent, dit-on, c'est qu'ils sentent la mort.

Le corbeau, cependant, est un des oiseaux qui s'apprivoisent le plus vite et le mieux , et qui acceptent sans arrière-pensée la société des hommes. Ajoutez qu'il possède une merveilleuse facilité à apprendre à parler.

Les Romains faisaient grand cas des corbeaux parleurs, et les payaient de grands prix. Pline cite un corbeau qui, chaque matin, venait de luimême sur la place publique saluer par son nom l'empereur régnant, et qui rendit successivement cet hommage bizarre à César, à Auguste et à Tibère. Parfois , à la grande joie de ceux qui encombraient le Forum , il répétait aux curieux qui l'entouraient quelques bribes des discours que venaient de prononcer les orateurs, et un certain jour Cicéron dut s'interrompre en présence du corbeau qui s'acharnait à crier: tace, nebulo, apostrophe qu'un passant avait adressée à un gamin , et que le malencontreux corbeau jugeait à propos de crier de sa voix aigre et stridente au grand orateur, qui se laissa déconcerter par un interrupteur si peu prévu.

L'auteur de VAviarium Silesiœ, Schwenckfeld , mentionne un corbeau élevé par un paysan allemand, et qui s'en allait de temps à autre se joindre aux oiseaux de son espèce pour faire des promenades aériennes. Un beau jour il disparut, et ne

L'ESPHIT DES OISEAUX.

revint pas à la nuit tombante, ainsi qu'il en l'habitude. Deux

avait

s'écou-

annees

lèrent, et le fermier ne songeait plus à son corbeau, lorsqu'un jour, en traversant une foret distante au moins de cent kilomètres de son logis, il entendit prononcer son nom dans les airs. Il leva la tête à cette interpella lion singulière, et il vit tournoyer au-dessus de lui une nuée d'oiseaux noirs , du milieu de laquelle se détacha un corbeau qui se posa sur son

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épaule, lui prodigua toutes sortes de caresses, et qui dès lors ne voulut plus se séparer de lui.

Un autre corbeau appartenant à Yalerius, et dont parle encore Pline, que je vous citais déjà tout à l'heure, non-seulement témoignait à son maître une extrême affection , mais encore il l'accompa gnait à la guerre , et au besoin il le défendait vaillamment.

Un jour, à la veille d'une bataille, un Gaulois, d'une taille gigantesque et d'une force sans égale , défia en combat singulier, et en présence des deux armées , les soldats romains campés derrière leurs retranchements.

Quoique de petite taille et peu robuste, Valerius, voyant ses compagnons hésiter devant ce redoutable ennemi, courut au géant et l'attaqua. Le Gaulois, au lieu de se servir de son épée, prit Valerius dans ses larges mains, et se disposait à l'étouffer, quand tout à coup le corbeau du champion romain sauta à la tête du Gaulois, se cramponna dans ses cheveux, et de là le frappa au visage à coups de bec si adroitement assenés, qu'il lui creva presque instantanément les deux yeux. Valerius, vainqueur grâce à cet auxiliaire imprévu, reçut de ses compagnons, garda et transmit à ses descendants le nom de Corvinus.

Le corbeau , comme la pie , ramasse , vole et emporte dans son nid , ou cache avec soin dans quelque endroit secret une foule d'objets dont il ne sait que faire et qu'il oublie bientôt. Toutes les légendes du moyen âge sont pleines de récils de larcins commis par des pies ou par des corbeaux , et dont on accusait de pauvres gens qui finirent néanmoins par échapper à la hart, grâce à la découverte faite à temps des objets volés. D'autres fois, comme dans la populaire histoire de la servante de Palaiseau, on surprend la pie en flagrant délit au moment où Ton mène la victime au gibet, et quelqu'un accourt en criant grâce et en dénonçant le véritable voleur.

Je parlais tout à l'heure de la bravoure du corbeau ; voici une histoire qui me revient à la mémoire, et je pense qu'elle n'arrivera pas ici mal à propos pour réhabiliter un peu cet oiseau de la mauvaise renommée de voleur que je viens de lui faire.

Dans les bois du château des Étangs, propriété que possède, en Brie, la princesse Bacciocchi, un aigle royal apparut tout à coup, et, après avoir plané quelque temps au-dessus des plus grands arbres, s'abattit sur l'un d'eux et y établit son domicile.

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Pourquoi cet aigle était- il venu là? Comment avait -il quitté les montagnes pour la plaine? On n'en sait rien. Je ne le répète que trop souvent à

mes lecteurs : la vie, comme la science, ne se compose que de points d'interrogation sans réponse. Quoi qu'il en soit, l'aigle, une fois installé, se

mit à faire la chasse aux lièvres , aux lapins et aux perdreaux; il ne dédaigna même pas, une ou deux fois , de croquer des corbeaux.

Le lendemain , l'oiseau royal se vit assailli par une troupe d'environ cinq cents corbeaux, qui venaient lui demander compte du sang de leurs frères.

L'aigle, à coups de bec et d'aile, dispersa les audacieux , et dîna de deux ou trois blessés restés sur le champ de bataille.

Cette échaufFourée se passait à trois heures de l'après-midi. A six heures, une nouvelle troupe de corbeaux , une armée cette fois , cinq à six mille combattants, pour le moins, revinrent à la charge.

L'aigle résista héroïquement ; il reçut bien des coups de bec; mais il les rendit à profusion. De telle sorte que, pour employer l'expression d'un témoin oculaire, il pleuvait littéralement des plumes et du sang.

La nuit seule put mettre trêve à la bataille. Les corbeaux, après le soleil couché, s'éparpillèrent çà et là ; le plus grand nombre se réfugièrent dans les ruines du château qu'habita jadis Charles Yl avec Odette de Champdiver.s , et où, soit dit en passant, furent inventées, dit- on, les cartes à jouer.

Le lendemain , au lever du soleil , l'armée noire , augmentée de nouvelles troupes recrutées pendant la nuit par des agents et des affidés, revint au combat ; elle se divisait en cinq corps disposés en forme d'éventail, et qui tombèrent à la fois sur leur ennemi ; le ciel se trouvait en quelque sorte obscurci par des nuages vivants.

Dieu sait quelle eût été l'issue de ce combat contre des milliers d'ennemis, lorsqu'un garde, attiré sur le théâtre de la guerre par les croassements d'environ dix mille corbeaux, tira l'aigle et labattit.

Le noble oiseau tomba du haut des airs sur le gazon aux pieds de son meurtrier; la présence de ce dernier ne put empêcher les corbeaux de tournoyer autour du cadavre du héros assassiné. Après quoi ils se dispersèrent dans les airs, et Ton n'en vit plus et Ton n'en entendit plus un seul.

Le garde, après s'être bien assuré que l'aigle était complètement mort , car il redoutait la force de son bec et les ongles aigus et puissants de ses serres , l'emporta et le mesura comme il eût fait d'une vulgaire pièce d'étoffe, et avec une vieille aune encore ! Sa victime avait sept pieds et demi d'envergure , style de Brie.

L a pie-grièche écorcheur se rapproche beaucoup

du corbeau par ses mœurs, et ne se montre pas moins intelligente que lui ; mais son caractère à l'état sauvage est d'une cruauté qu'on ne saurait s'expliquer.

La pie - grièche écorcheur ne manque jamais ,

quand la faim ne la presse point trop énergiquement, d'enfiler aux épines des buissons les gros insectes qu'elle capture, et même les petits oiseaux nouveau-nés qu'elle vole vivants dans le nid maternel. Placée sur quelque branche voisine, elle se complaît à regarder ses victimes se débattre convulsivement dans les angoisses de l'agonie, et à écouter les cris désespérés qu'elles jettent. Parfois

des heures s'écoulent avant qu'elle se décide à leur donner le coup de grâce. Souvent même, après avoir joui de leurs tortures, elle s'éloigne sans y toucher, et les abandonne à une mort lente et douloureuse.

Comme pour le corbeau, la domesticité adoucit ou plutôt transforme complètement les mœurs de la pie-grièche. Cet oiseau s'y montre doux et affectueux pour son maître ; d'une intelligence rare, il apprend en peu de temps à prononcer des mots et même des phrases entières, qu'il dit souvent à propos, et dont il semblerait qu'il comprend le sens. L'historien Turnus raconte que le roi François I er possédait une pie-grièche de cette espèce. Il la menait avec lui à la chasse, et il la portait sur le poing comme les faucons, avec lesquels elle rivalisait d'adresse et d'audace. Ne reculant point même devant un héron, elle volait à cet oiseau, dix fois plus grand qu'elle, tournoyait autour de lui , et finissait par s'abattre sur sa tête et par lui crever les yeux en deux coups de bec. La victoire remportée , elle revenait se percher sur le poing royal, baisait de son bec sanglant les lèvres de son maître , et lui disait clairement et allègrement : « Nous avons fait bonne chasse , Sire. »

La pie-grièche écorcheur diffère des autres oi-

seaux de son espèce par un plumage d'un bleuâtre , mélangé de marron , de blanc et de teintes roses.

Une bande noire s'étend de son bec jusqu'aux oreilles en traversant l'œil.

Nomade, elle voyage en famille, arrive en France vers le printemps , et repart aux approches de l'automne, pour se rendre soit en Afrique , soit même dans l'Amérique méridionale.

La Revue Zoologique a donné sur la corneille

gris

les curieux détails qu'on va lire et qui ont été observés par M. Yian.

« Le 5 mars 1865, je me promenais dans une petite vallée voisine de Meulan , plantée en partie de vieux peupliers , sur lesquels des compagnies de corneilles nichent depuis plusieurs années. Elles ne paraissaient pas encore travailler à leurs nids.

« Sur un des peupliers sept de ces oiseaux se tenaient réunis autour d'un vieux nid, et faisaient retentir l'air de leurs croassements. De temps à autre une corneille arrivait seule, se posait sur le nid, une autre venait l'y rejoindre; quelques secondes après, les deux oiseaux se laissaient tomber jusqu'à trois ou quatre mètres au - dessous du nid et s'envolaient ensemble vers les plateaux.

a Les survenants n'étaient pas toujours agréés, et j'en ai vu jusqu'à trois devant la même femelle s'en aller comme ils étaient venus. Cette scène s'est renouvelée vingt fois pendant une heure, sans que jamais le nid ait porté plus de deux oiseaux en même temps. J'ai cru un instant la cérémonie terminée; après le premier quart d'heure, toute la troupe avait disparu. Mais quelques minutes après sept corneilles prenaient place autour du uid , et la scène recommençait ; elle durait encore lorsque je suis parti.

« Quelques heures après, voyant sur les plateaux qui dominent cette vallée un nombre considérable de corneilles, j'interrogeai un paysan. 11 me répondit : « C'est le grand jour des corbeaux ; « aujourd'hui tous ceux du pays et peut-être même « de France se réunissent chez nous, c'est comme « cela tous les ans à la même époque. » Malheureusement ses observations s'arrêtaient là.

« J'ai cru, je l'avoue, assister aux cérémonies du mariage des jeunes corneilles de Tannée précédente : rien n'y manquait; j'ai vu sept témoins, la présentation des futurs, le choix du mari, le mariage et le voyage des époux. »

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