CHAPITRE XI
Aventures d'un hibou. — Un hibou eloué à une porte. — Sa délivrance. — 11 devient mon hôte. — Ses habitudes. — Amitié mutuelle. — Son nid. — Combat de Strix avec des moineaux. — Le hibou commun ou moyen- duc. — Le hibou à aigrettes. — L 'effraie. — Le strix à terrier.
Je suis allé l'autre jour rendre visite à un de mes amis qui occupe dans la magistrature une grande position. A mon extrême surprise, j'ai trouvé perché sur son fauteuil un hibou, qui ne témoigna ni étonnement ni peur en me voyant entrer.
« D'où vous vient donc cet oiseau? demandai-je à mon ami.
L'ESPfclT DES OISEAUX. 229
— C'est tout un roman, et je vais vous le conter, me répondit le magistrat; mais auparavant laissezmoi vous montrer l'intelligence de mon compagnon emplumé.
— Strix , ordonna-t-il au hibou , va saluer Monsieur! »
Strix ouvrit ses ailes, prit son vol et vint se placer sur mon épaule. Là, il frotta amicalement sa tête contre mon visage et retourna près de son maître.
« Où donc est ma plume ? demanda celui-ci ; je l'ai laissée tomber, je crois. »
Strix, en un coup d'ailes, sauta à terre, et de son bec court, crochu, aux larges narines et aux mandibules mobiles, ramassa la plume et la rapporta à son maître.
« Maintenant que vous avez fait connaissance avec Strix, et que vous pouvez vous rendre compte de son intelligence, continua le magistrat, je vais vous raconter son histoire.
« Il existe chez les habitants de la campagne une habitude cruelle et qui atteste autant d'ignorance que d'ingratitude. Je veux parler de l'odieuse coutume de clouer vivant, sur une porte, les chouettes et les hiboux que le hasard fait tomber dans les mains des paysans. Non-seulement ceux-ci commettent une mauvaise action en soumettant à de
lentes tortures, aussi affreuses qu'inutiles, ces pauvres oiseaux, mais encore ils se privent d un auxiliaire qui débarrasse les champs et les jardins des insectes nuisibles et des rongeurs qui causent tant de dégâts.
« Il y a cinq à six mois, dans une excursion aux environs de Paris, je trouvai un de ces pauvres oiseaux, un hibou commun ou moyen, crucifié audessus de la porte d'une ferme et qui ne pouvait tarder à mourir ; car il était là, depuis deux jours, sans nourriture et chacune des ailes percée d'un gros clou.
« Je voulus le détacher de son gibet ; mais aussitôt le propriétaire de la maison vint m'en empêcher.
« — Eh ! quoi , Monsieur, me dit-il , vous voulez nous empêcher de tuer un oiseau pareil et de le punir par des souffrances trop méritées du mal qu'il fait?
« — Mais quel mal vous a-t-il fait?
« — L'avant-dernière nuit, il est venu se percher sur le toit de notre maison, où il n'a cessé de pousser des cris lugubres et effrayants. Ma femme, mes enfants et moi, il faut bien le dire, nous mourions de peur. Enfin, comme on dit, j'ai pris mon courage à deux mains. Armé de mon fusil chargé à plomb, je suis descendu dans le jardin et j'ai tiré, au juger,
sur le vilain oiseau, que j'ai entendu bientôt tomber presque à mes pieds. Alors j'ai appelé mes enfants ; ils sont venus avec de la lumière, et j'ai vu le hibou couché sur le dos et cherchant encore, la méchante bête, à se défendre avec ses griffes et son
bec. J'ai jeté un sac dessus ; je l'y ai enfermé jusqu'au matin, et ensuite, avec de grandes précautions, qui ne m'ont point empêché de recevoir trois ou quatre énormes égratignures sur la main, je l'ai cloué où vous le voyez, et où il souffre ce qu'il mérite. »
« Je me sentais sur les lèvres une foule de réllexions morales et agricoles, pour démontrer péremptoirement à mon interlocuteur combien il avait eu tort d'en agir de cette façon, et surtout
de me débiter ses billevesées; mais, comprenant Tinutilité de mon sermon , je recourus à une argumentation plus certaine, et je tirai ma bourse de ma poche.
« — Combien voulez-vous me vendre ce hibou ?
demandai-je.
« — Eh ! qu'en voulez- vous faire? me demanda le paysan ahuri par une proposition aussi absurde.
« — Peu vous importe ! répondis-je en souriant. Voyons ! à quel prix mettez- vous cet oiseau ?
« — Ma foi! Monsieur, prenez-le pour rien, puisqu'il vous fait envie ! »
« Pour couper court à ce débat, j'appelai un des enfants du fermier qui jouait dans le jardin, et je lui mis dans la main une pièce de monnaie. Elle fit briller de joie ses yeux ; mais le père se hâta de la lui reprendre.
« — Donne-moi cela! dit-il au pauvre petit garçon, qui le regardait avec un mélange de crainte et de désappointement. Donne-moi cela... Ce sera pour tacheter de bonnes choses à la ville, quand j'irai, » ajouta-t-il un peu confus en se tournant vers moi , non sans quelque honte, mais en plaçant néanmoins la pièce d'argent au plus profond de son gilet.
« L'enfant pleurait, et je n'ai jamais pu voir
L'ESPKIT DES OISEAUX. 233
pleurer un enfant sans chercher à le consoler. Or, comme il ne s'agissait, pour arrêter les larmes de celui-ci, que de puiser de nouveau à ma bourse, j'en tirai un second franc, que cette fois le petit garçon saisit , serra convulsivement dans sa main, en même temps que, pour s'en assurer la possession, il s'enfuyait à tire de jambes.
« — Voyons; maintenant le hibou est bien à moi, n'est-ce pas? Veuillez donc, je vous prie, me prêter une échelle et des tenailles. »
« Le paysan, dont la physionomie devenait de plus en plus goguenarde, n'en fit pas moins ce que je lui demandais, et je me mis à l'œuvre pour délivrer le hibou, qui, ne comprenant pas mes intentions charitables, me déchira la main d'un coup de ses ongles. A la vue de ma blessure, le paysan partit d'un éclat de rire, qui ne m'empêcha point d'arracher les clous et de délivrer le pauvre oiseau, que j'enveloppai dans mon mouchoir. Après quoi, je mis des gants assez épais pour me préserver d'une nouvelle égratignure; je déposai l'oiseau sur le gazon, et je lui versai dans le bec quelques gouttes d'eau qui parurent un peu le ranimer. Il sembla dès lors comprendre mes bonnes intentions à son égard ; car il me laissa désormais, sans résistance, lui donner les soins nécessaires.
234 L'ESPIUT DES 01SEALX.
« Je commençai donc par laver les plaies, où déjà les mouches avaient déposé leurs larves, et par entourer d'une bande faite aux dépens de mon mouchoir son aile droite, que le coup de fusil de la nuit précédente avait brisée. A Paide d un peu de collodion puisé dans un flacon que j'emporte toujours dans mes excursions champêtres, je pansai ensuite les autres blessures du hibou et par-dessus le marché l'écorchure de mon doigt.
« Le hibou, de son œil ensanglanté par la souffrance et par la fièvre, me regardait avec autant de surprise que le paysan , tandis que, résolu à ne point borner là mon rôle de bon Samaritain, je secouais un arbre d'où il tomba une pluie de hannetons. J'en présentai quelques-uns à l'oiseau qui les croqua avidement.
« — Eh ! qu'allez-vous faire de cette bête? me demanda le paysan en voyant le hibou se ranimer.
« — Mais le rendre à la liberté.
« — Il n'en aura pas pour longtemps ! répliquat-il en hochant la tête. Blessé comme le voici , il ne pourra pas s'envoler, et je ne donne pas dix minutes à mes gamins pour le poursuivre, pour l'atteindre et pour l'assommer à coups de pierres.
« — Eh bien ! je l'emporterai à Paris ! m'écriai-je,
tout en me demandant en moi-même ce que je ferais d'un hibou dans mon appartement.
« — A votre aise, ajouta le paysan qui se moquait évidemment de moi. Tenez, voici un panier qui vous servira de cage pour transporter votre oiseau. Je ne vous le vendrai pas cher. »
« Cela voulait dire qu'il comptait me le faire payer un prix exorbitant, que je lui donnai tout en riant en moi-même de ce que je faisais.
« Le hibou se laissa mettre sans résistance dans le panier, et je repris le chemin de fer avec ma singulière acquisition.
« Quand je me trouvai revenu à Paris et de retour chez moi, je me demandai de nouveau ce que j'allais faire de mon hibou, et je me mis à le regarder avec une attention que, durant les premières heures de ma bonne œuvre un peu fiévreuse, je n'avais point songé à lui donner.
« C'était une femelle, jeune encore, de hibou cornmun ou moyen-duc (Strix otus). Des teintes blanches, rousses et brunes caractérisaient le plumage de sa tête et de son manteau; son ventre était nuancé de brun ; le roux dominait sur sa poitrine et sur sa queue dont les plumes se trouvaient recouvertes de neuf bandes plus foncées. Pendant cet examen, l'oiseau sortit de lui-même du panier,
gagna péniblement le dossier de mon fauteuil de bureau, s'y installa commodément et carrément, se mit à lisser ses plumes en désordre et me regarda fixement de ses yeux, dont la prunelle se dilatait dans l'obscurité que le soir commençait à introduire cbez moi. J'allai à lui et je lui passai doucement les doigts sur le dos; il reçut cette caresse avec une satisfaction évidente, et me la rendit en frottant doucement sa tête sur le revers de ma main.
« Dès lors un pacte d'amitié fut conclu entre nous, et Strix, car je lui laissai son nom ornithologique, devint désormais pour moi un compagnon aussi tendre que fidèle.
a Comme le chat, il se montrait d'une exquise propreté, et ne manquait jamais, dès que le matin j'ouvrais ma fenêtre, d'aller au dehors se purifier de toute impureté dans quelque coin affecté par lui à ce soin hygiénique. Après cela, il entrait dans mon cabinet de toilette, y barbotait, avec une satisfaction évidente, dans une cuvette pleine d'eau, et apportait à sa toilette les recherches les plus minutieuses. Il procédait ensuite à son déjeuner, qui consistait soit en insectes apportés de la campagne par mon jardinier, soit en languettes de foie de mouton. Dès qu'il se sentait repu, il venait reprendre sa place habituelle sur le dossier de mon
fauteuil. De ce poste, il suivait mes moindres mouvements, et semblait prêter la plus grande attention à ce que j'écrivais. Si je venais à me lever, il sautait sur mon épaule, et me suivait dans la pièce où j'avais affaire. Me fallait- il sortir, je le caressais affectueusement en lui disant : « Au revoir, mon Strix.» Et Strix, enfonçant mélancoliquement sa tête entre ses ailes, ne tardait point à s'endormir.
« Quand je revenais au logis, il entendait et reconnaissait mon pas dans l'escalier, poussait un cri aigu pour me donner de loin la bienvenue, battait des ailes, et, dès que j'entrais dans mon cabinet, me prodiguait les témoignages de joie et d'amitié qu'un chien prodigue en pareille occurrence.
« Quoique son aile, autrefois brisée, ne lui permit pas de voler longtemps, Strix, surtout pendant les belles soirées de printemps, se perchait sur mon balcon et même parfois se permettait des excursions aériennes jusqu'aux toits des maisons voisines. Je ne me préoccupais pas de ces absences ; seulement je laissais ma fenêtre ouverte pour que le hibou put rentrer quand bon lui semblerait.
« Or, peu à peu, les absences se renouvelèrent plus fréquemment, et, une nuit, Strix ne revint pas au logis. J'avoue que j'éprouvai une véritable inquiétude, et que je crus à quelque accident survenu au
pauvre oiseau. Le lendemain, au point du jour, j'entendis qu'on assenait des coups de bec sur mes vitres, et je me bâtai d'ouvrir au vagabond, que je reçus en véritable enfant prodigue, c'est-à-dire en le comblant de caresses.
« A dater de ce jour, je remarquai chez mon hibou , qui, je vous l'ai dit, était une femelle, je ne sais quelle étrange préoccupation. Inquiet et fiévreux, il allait et venait dans mon cabinet , ne dormait plus une partie de la journée suivant son habitude, et je le surpris un soir brisant à coups de bec les branches d'osier dont se composait ma corbeille à papier. Strix finit par emporter hors du logis, morceau à morceau, la corbeille entière; puis il recommença ses excursions nocturnes prolongées jusqu'au lendemain, et il finit par ne plus rentrer qu'à de courts intervalles, le soir, pour prendre précipitamment sa nourriture et disparaître de nouveau.
« Cette manière d'agir m'intriguait tant, que je résolus d'en découvrir les motifs et que je me mis à espionner Strix dans toutes ses démarches. Après deux à trois jours de surveillance, je finis par m'assurer qu'il se réfugiait, au sortir de chez moi, dans un jardin dont les grands arbres entourent mon vieux et solitaire faubourg Saint -Ger-
main. J'obtins sans difficulté du duc mon ami, à qui appartenaient ces jardins , l'autorisation de continuer mes observations chez lui. Et je ne tardai pas, un matin, au point du jour, à surprendre Strix qui se dirigeait vers une tourelle en ruines, datant du xvi e siècle, et qui, après avoir autrefois sans doule servi d'escalier à un bâtiment qui n'existait plus, se trouvait réduite aujourd'hui au rôle humiliant d'un hangar à peu près inutile et délaissé. Je grimpai de mon moins mal possible, à travers les marches brisées de cette tour, jusqu'à son sommet. Et je vis dans un coin Strix qui donnait, avec la viande qu'il avait prise chez moi, becquée à quatre petits oisillons couverts de duvet, et qui ouvraient, de toute leur largeur démesurée, de grands becs jaunes et insatiables. Le fugitif ne s'effaroucha pas en me voyant arriver près de sa nichée d'une façon si peu prévue. 11 continua paisiblement, et sans se déranger, sa distribution à sa progéniture. Ce soin rempli, il leva doucement la tête, et attacha sur moi ses grands yeux d'or pleins d'une indicible expression de tendresse.
« Je racontai au duc *** le spectacle singulier que je venais de voir, et lui exprimai mon intention de venir chaque matin ou chaque soir rendre
visite à la jeune mère. Dès lors j'apportai régu-
lièrement à celle-ci les mets dont je la savais friande. Les petits, non -seulement s'habituèrent insensiblement à ma présence, mais encore ils finirent par reconnaître de loin le bruit de mes pas et par saluer de leurs cris mon arrivée qui leur annonçait une bonne provende. Le mâle luimême , qui se tenait d'abord dans une défiante réserve à mon égard, rassuré sur mes intentions, acquiesça au pacte d'amitié qui m'unissait à sa famille , et chaque matin nous fraternisions tous les sept avec une familiarité de laquelle, j'en fais sincèrement l'aveu, je ne me sentais pas médiocrement touché.
« A six semaines environ de là , le duc de *** partit pour la campagne avec toute sa maison , et je dus renoncer, non sans regret, à mes visites quotidiennes à mes amis emplumés.
« Un soir, je les trouvai tous les six installés dans mon cabinet.
« J'avoue que si je fus sensible à ce témoignage d'affection et de confiance, je m'en sentis toutefois singulièrement embarrassé. Cependant, comme on n'a pas tous les jours des hiboux à héberger, je tins à honneur de remplir dignement les devoirs d'une hospitalité si peu vulgaire , et je servis à mes hôtes, de mes mains, la viande, découpée en la-
nières, d'une pièce de bœuf, que ma cuisinière comptait faire rôtir le lendemain pour mon déjeuner.
« Mes six convives ne laissèrent pas une bribe de ce repas. Après quoi le mâle et ses quatre enfants firent claquer leur bec en signe incontestable de salut et d'adieu, et s'envolèrent tous les cinq, laissant chez moi Strix , qui dès lors y reprit ses habitudes comme si jamais il ne les avait quittées.
« Ce que je vous raconte là, mon cher ami, a eu pour témoins, non -seulement le duc de ** É , mais encore toutes les personnes de sa maison, sans compter ma propre famille et mes amis.
« Je terminerai le récit des aventures de Strix par une petite mésaventure dont il a failli devenir victime la semaine dernière. J'étais allé passer deux ou trois jours à la campagne, et j'avais recommandé à mon domestique , qui s'entend fort bien avec mon hibou, à veiller à ce que celui-ci ne manquât de rien, qu'on lui ouvrît la fenêtre le matin et le soir, et qu'enfin on la refermât après le retour de l'oiseau.
«Le jour de mon retour, quand j'arrivai vers midi et que je rentrai chez moi, j'entendis au dehors un bruit de cris discordants qui se faisaient entendre dans ma cour. J'ouvris les rideaux de ma fenêtre , et je vis sur le rebord du balcon Strix , assailli par
24* L'EbPRIÏ DES OISEAUX.
une centaine de moineaux acharnés contre lui. Ils l'attaquaient à grands coups, et lui arrachaient les plumes sans que leur victime cherchât même à leur riposter et à se défendre. Ma présence mit en fuite la petite armée, et je pris dans mes mains le hibou sanglant et tout éperdu, et qui ne retrouva son sang-froid qu'une bonne heure après.
« Mon domestique avait oublié d ouvrir le matin ma fenêtre , et Strix , obligé de rester dehors , n'avait point tardé à être vu des moineaux, qui se hâtèrent de se venger sur lui de la mort de quelques-uns d'entre eux croqués par l'oiseau de proie. Ils se savaient sûrs de l'impunité ; car, le jour, la lumière du soleil rend à peu près aveugles les hiboux; or le soleil frappait alors en phin sur la fenêtre où Strix se tenait, et le mettait dans l'impossibilité absolue de se défendre contre des ennemis qu'il ne voyait pas. »
En effet la pupille énorme des oiseaux crépusculaires donne entrée à la fois à une grande quantité de rayons solaires, et empêche leur rétine de supporter la lumière quand le crépuscule ne la temprre pas.
Kn revanche , ces oiseaux possèdent une délicatesse d'ouïe qui leur fait entendre distinctement les bruits les plus faibles et les plus éloignés, et leur
odorat ne jouit pas d une finesse d'une portée moindre; aussi les naturalistes leur donnent-ils le nom de strix otus, hibou-oreille.
Les hiboux ont le bec court comme les chatshuants et les nyctales; .iiais ils en diffèrent par leur disque facial complet, leurs ailes aiguës, et leur têle surmontée de deux aigrettes mobiles plus ou moins distinctes; leur conque auditive consiste en un demi-cercle et se trouve munie d'un opercule membraneux.
Le hibou commun otus commuais, de Lesson ; strix otus, de Linné, nommé vulgairement moyenduc, appartient à une espèce répandue dans toute l'Europe, et très -commune en France, où il vit sédentaire. Sis aigrettes, composées de six plumes, et longues comme la moitié de la tête , surmontent ses yeux; son plumage est fauve, avec des taches longitudinales brunes sur le dos et en dessous. Des ligues brunes ornent ses ailos et son dos , sa queue compte huit ou neuf bandes brunes. Sa taille mesure treize pouces environ.
Ces oiseaux habitent ordinairement les cavernes, les bâtiments en ruines, le creux des vieux arbres et les forêts montueuses; ils jettent pendant la nuit un cri plaintif, ou plutôt une sorte de gémissement grave et prolongé.
Les oiseleurs se servent des hiboux pour attirer à la pipée les autres oiseaux, et l'obligent à jeter son cri en plein jour. Alors tous les oiseaux du voisinage accourent pour se jeter sur un ennemi qu'ils croient en détresse, et se prennent dans les filets disposés autour de l'oiseau nocturne.
Le hibou ne construit de nid que très-rarement ; il pond souvent dans les nids abandonnés d'écureuil, de buse , de pie ou de corbeau , quatre ou cinq œufs oblongs et très blancs , dont le grand axe mesure quinze lignes , et le petit axe douze lignes. Il se nourrit de menus oiseaux , et surtout de mulots et de campagnols; lorsque ces rongeurs lui font défaut, il pénètre jusque dans les granges pour y chasser des souris et des rats, et retourne au gîte de grand matin.
Le moyen -duc, contrairement à la plupart des rapaces, se montre disposé à la sociabilité. On le voit souvent former de petites bandes de sept ou huit individus, associés pour braconner en commun, et qu'on a beau effaroucher et disperser, sans les empêcher de se réunir de nouveau.
Le hibou à aigrettes courtes (otus brachyotos, de Cuvier ; strix ulula, de Gmelin, vulgairement chevêche) ressemble au hibou commun par la taille et par le plumage. Son dos n'offre pas de lignes
L'ESPlUT DES OISEAUX.
en réseau; mais son ventre est marqué de lignes longitudinales étroites; ses aigrettes, très-petites, occupent le milieu de son front, et se composent de deux ou trois plumes relevées carrément.
Cet oiseau habite le nord , et il se répand dans toute l'Europe ; il est de passage régulier en France. Un grand esprit de sociabilité le caractérise encore plus que l'espèce précédente. Il séjourne presque^ constamment à terre , où il guette les petits rongeurs, dont il fait sa principale nourriture. C'est aussi à terre qu'il construit son nid.
On trouve l'effraie commune, strix flammea, de Linné, vulgairement nommée frésaie, répandue sur les diverses parties du globe , et fort communément en France, où elle vit sédentaire. Longue d'environ quatorze pouces, les parties supérieures de son plumage se teintent d'un roux jaune mêlé de gris et de brun , et pointillé de noir et de blanc ; les parties inférieures de ce même plumage sont blanches ou jaunes, parsemées de petites taches brunâtres ou noirâtres. La face est blanche ou grise, et tout le tour des yeux, d'un brun plus ou moins roussâtre ; la queue , légèrement barrée de brun. L'iris brun-noir de ses yeux lui donne un caractère tout particulier. Dans le midi de la France, les gens de la campagne la désignent sous le nom
de buéou-V holi , parce qu'ils croient que cette chouette vient pendant la nuit boire Fhuile qui brûle dans les lampes des églises; elle reçoit encore le nom vulgaire de chouette des clochers, et son nom d'effraie lui vient sans doute de l'effroi qu'elle inspire, dit Buffon, par ses soufflements che y chei, cheu, chubou; ses cris àcres et singuliers, grei, jgré, crei, et la voix entrecoupée qu'elle fait souvent retentir dans le silence de la nuit. Pour ainsi dire, domestique, elle habite au milieu des villes les mieux peuplées; les tours, les clochers, les toits des églises et des autres bâtiments élevés lui servent de retraite pendant le jour, et elle en sort à l'heure du crépuscule. Son souûlement, qu'elle réitère sans cesse , ressemble à celui d'un homme qui dort la bouche ouverte ; elle pousse aussi, en volant et en se reposant, différents sons aigres, tous si désagréables, que cela, joint à l'idée du voisinage des cimetières et des églises, et encore à l'obscurité de la nuit, inspire de l'horreur et de la crainte aux enfants, aux femmes et même aux hommes qui croient aux revenants, aux sorciers, aux augures. Tous regardent l'effraie comme un oiseau funèbre et comme un messager de mort; ils croient que quand il se fixe sur une maison et qu'il y fait retentir une voix différente de ses cris ordinaires,
c'est pour appeler quelqu un au cimetière. Cette mauvaise réputation, faite à Feffraie par la superstition populaire , devrait être remplacée par un sentiment de gratitude et de bienveillance; car, de tous les rapaces nocturnes , il est le plus utile à l'homme , et fait une guerre de destruction aux mulots, aux rats et aux rongeurs nuisibles à l'agriculture.
L'effraie pond trois ou quatre œufs un peu allongés et d'un blanc pur.
Ces oiseaux sont véritablement des faucons de nuit. En observant attentivement les deux espèces dont je vous parle, on constate une grande ressemblance dans la forme de leur bec et de leurs serres. Seulement l'œil du hibou se montre plus dilaté, comme celui de tous les animaux destinés à chercher leur nourriture à la faible lumière du crépuscule.
Comme nous l'avons déjà dit, les oiseaux nocturnes possèdent uu développement extraordinaire de l'ouïe et de la vue. Leur vol silencieux leur permet, en outre, de saisir furtivement la proie qu'ils guettent durant les heures silencieuses de la nuit, où le moindre bruit donnerait l'éveil aux animaux menacés.
« Durant leurs visites en Angleterre, dit sir Franklin, au milieu des bruyères vagues, recouvertes
252 L'ESPRIT DKS OISEAUX.
çà et là de grandes herbes, quelquefois un couple «le hibous, quelquefois même toute une famille, après avoir établi son domicile en un lieu qui lui plaît, vient à son retour occuper le même gîte, et alors on peut les observer à Taise. »
Ils portent à leur famille un attachement extrême.
On raconte que déjeunes hiboux, assez privés déjà pour recevoir leur nourriture de la main de leur maître, devinrent tout à coup farouches. Après avoir bien cherché, on finit par reconnaître que la cage où on les avait renfermés avait été suspendue pendant la nuit en dehors de la fenêtre et que les parents des captifs étaient venus les nourrir au crépuscule.
Un autre exemple de la même sollicitude maternelle confirme cette supposition.
Un gentilhomme suédois résidait dans une ferme ; près de cette ferme s'élevait une montagne , sur le sommet de laquelle nichaient deux grands hiboux. Un jour du mois de juillet, un des jeunes quitta le nid et fut pris par des domestiques. Cet oiseau était déjà recouvert de plumes ; mais le duvet de sa première enfance se montrait encore çà et là entre ses plumes, qui n'avaient point encore atteint toute leur grandeur.
On enferma le prisonnier pris immédiatement dans une vaste cage à poulets. Le lendemain matin, à la grande surprise des gens de la ferme, on trouva une belle perdrix morte gisant devant la porte de la cage. On en conclut tout de suite que cette perdrix avait été apportée par les parents de l'oiseau, qui avaient sans doute chassé durant la nuit au profit de leur enfant perdu.
On ne se trompait pas ; car, de nuit en nuit, pendant quinze jours, les pourvoyeurs mystérieux renouvelèrent le même approvisionnement et continuèrent à déposer près de la cage des pièces de gibier, et surtout des perdrix nouvellement tuées. Parfois ils ne reculaient même pas devant la difficulté de transporter, pour régaler leur petit prisonnier, des oiseaux plus gros qu'eux, tels que des coqs de bruyère, et même des morceaux d'agneau.
Le gentilhomme suédois et ses domestiques se tinrent pendant plusieurs nuits en observation à une fenêtre, afin de voir quand et comment ces provisions étaient apportées. Ils ne purent jamais y parvenir : les hiboux, grâce à la vue pénétrante qui les caractérise, saisissaient les rares moments où se trouvait en défaut la surveillance de ceux qui i^s épiaient, pour approvisionner le petit à qui ils témoignaient tant de sollicitude.
Au mois d'août, ils cessèrent de s'acquitter de ce soin quotidien et disparurent. Le mois d'août est, en effet, l'époque de Tannée à laquelle les parents abandonnent leur progéniture à elle-même, la chassent du nid et l'obligent à chercher des gîtes éloignés de la demeure paternelle.
On peut conjecturer par cet exemple quelle quantité de gibier détruisent les grandes espèces de hiboux , sans compter que beaucoup se nourrissent de poissons et ravagent les étangs.
Il existe une belle espèce de hibou, connue sous le nom de hibou des neiges (strix nycteà).
Cet oiseau blanc peut, sans trop de désavantage, par sa taille et par sa noble apparence, se comparer à l'aigle doré; aussi le surnomme-t-on le roi des hiboux.
11 vient rarement en France, et limite ses excursions aux contrées les plus désertes et les plus désolées du Nord, où il vit solitaire parmi les neiges éternelles.
Le plumage de cet oiseau adulte est d'un blanc neigeux et éblouissant, taché de quelques points sur la tête.
Durant les trois mois d'été, dans ces régions inhospitalières , la température de l'air ne s'élève guère au-dessus du degré de congélation de l'eau ;
et, pendant tout le reste de l'année, elle descend beaucoup au-dessous. Aussi la nature revêt-elle le hibou des neiges d'une masse de duvet et de plumes qui forme plus des deux tiers du corps de cet oiseau. À
l'exception de la pointe de son bec et des extrémités de ses serres noires , aucune partie de son individu ne reste exposée aux injures de l'atmosphère ; enfin sa couleur blanche le rend presque invisible, dans une contrée où tout est blanc , et les animaux dont il fait sa proie ne sauraient l'apercevoir et prendre la fuite, lorsqu'il plane silencieusement sur les déserts de neige.
Comme on le pense bien, les habitudes du Idbou des neiges sont très-peu connues.
Deux de ces oiseaux, le mâle et la femelle, furent
pourtant tués dans le Northumberland pendant le rigoureux hiver de 1823. Peu de jours avant qu'on les abattît d'un coup de feu , on les avait aperçus dans les rochers qui se dressaient au-dessus des marécages solitaires. Tantôt perchés sur la neige , tantôt immobiles sur une grande pierre isolée, ils guettaient et saisissaient leur proie sans qu'aucun contraste de couleur les dénonçât à l'œil de leurs victimes. Ils chassaient les lièvres et les lapins avec la môme méthode qu'emploient les petites espèces de hiboux pour chasser aux souris , c'est-à dire qu'ils fondaient sur eux et qu'ils les avalaient, quand ils le pouvaient, tout entiers.
Un de ces hiboux, ayant été blessé d'un coup de fusil dans l'ile de Balta, dégorgea un jeune lapin ; un autre, au moment où on le prit, contenait dans son estomac un oiseau avec toutes ses plumes.
Sir Edward Parry, qui passa plusieurs mois dans la patrie du hibou des neiges, trouva souvent plu sieurs de ces oiseaux morts, et il en conclut qu'ils étaient morts de faim .
L'avidité que les hiboux des neiges mettent à disputer au chasseur son butin ou à emporter, lui présent, les rebuts de la chasse, vient en outre à l'appui de cette opinion, que ces oiseaux souffrent quelquefois cruellement de la faim.
D'autres voyageurs, qui ont parcouru les régions du Nord, assurent également que les hiboux montent la garde sur quelque grand arbre ou sur quelque rocher à pic, et qu'au moment où Ton tue le gibier, ils fondent sur lui avec une rapidité extrême, et s'en emparent avant que le chasseur ait eu le temps d'en prendre possession.
Le hibou commun a des habitudes différentes : il rôde autour des habitations de l'homme ; il fréquente nos granges et nos hangars. À l'approche du crépuscule, il s'élance de l'endroit où il perche, et bat les champs, les plaines, les haies avec la scrupuleuse exactitude d'un chien d'arrêt. On le voit fondre de temps en temps, d'un vol rapide et avec une rare sûreté de coup d'œil , sur sa proie qu'il saisit et qu'il dévore en même temps. Il ne prend même point la peine de la déchirer avec ses griffes.
Une fois rassasié, il songe aux jours de disette et il emporte dans son nid les petits animaux dont il vient de s'emparer.
La chose n'est pourtant pas aussi facile qu'elle le paraît.
Tant qu'il tient soit un mulot, soit un oiseau dans ses serres, il ne peut évidemment pas se servir de ses pattes pour se poser ; avant de s'abattre tout à fait, il lui faut donc se percher sur la partie la
plus saillante d'un toit, et, là, faire passer son fardeau de ses ongles dans son bec. Cette opération est fort délicate , et permet à la proie de s'échapper, si elle est encore vivante.
Il est une autre espèce de hibou qui diffère beaucoup de notre hibou commun dans ses habitudes et dans sa manière de se nicher ; car elle se creuse de véritables terriers. On la nomme strix cunicularia.
Très-répandue sur le continent américain, soit au nord, soit au midi, elle doit son nom à sa manière de se loger.
Tandis que les autres oiseaux de cette famille recherchent les endroits retirés dans les bois, les forêts, les édifices en ruines, lui, au contraire, il hante des plaines ouvertes, et vit en compagnie avec certains animaux. Au lieu de chasser la nuit ou le matin, et de se retirer ensuite dans son gîte, il aime la lumière du soleil de midi, vole rapidement en plein jour, et regagne seulement à la nuit sa demeure souterraine , véritable terrier semblable à celui de la marmotte des prairies.
Il se tient habituellement dans le voisinage de ces terriers, s'envole à quelque petite distance si on l'effarouche, et, une fois rassuré, revient occuper son poste. Dans le cas d'alerte sérieuse , il se réfu-
gie au fond de son trou , d'où il est très-difficile de le déloger.
Le capitaine sir Francis Head traversait les immenses plaines de l'Amérique du Sud , appelées les pampas, lorsqu'il tomba au milieu d'une bande de ces oiseaux, qui vivaient en compagnie avec des biscachos, espèce de rongeur voisine du chinchilla.
« Vers le soir, dit - il , les biscachos se tiennent hors de leurs terriers , avec un sérieux digne des philosophes ou des moralistes les plus graves et les plus réfléchis.
« Pendant la journée, les trous de leurs gîtes souterrains sont gardés par deux hiboux, qui ne quittent jamais leur poste. Tandis que leurs amis galopent dans la plaine, ils continuent leur fac-
tion, regardent en plein visage les voyageurs, et hochent, Tun après l'autre, leurs têtes vénérables d'une manière presque ridicule à force d'être solennelle. Toutefois, lorsque des cavaliers passent trop près des deux sentinelles, celles-ci perdent beaucoup de leur dignité , et se précipitent dans les trous des biscachos. »