CHAPITRE IX
Le merle Jeannot. — La folle aux oiseaux.
Quelle est cette voix qui crie à la porte de mon cabinet , et en m'appelant de mon nom : Henri ! Henri ! Qui frappe contre ma porte, à coups impératifs? C'est mon merle favori, Jeannot. Il s'ennuyait dans la cuisine, quoique ma cuisinière soit sa favorite , qu'elle Tait élevé tout petit , quand il n'était même pas encore couvert de plumes, et qu'elle lui donne le meilleur des bonnes eboses
qu'elle sait préparer. Voici Jeannot qui s'installe sur mon bureau, et qui interroge de son grand œil noir tous les objets qui m'entourent. Tout à coup un de ces masques en bois de la Nouvelle- Calédonie que les indigènes mettent sur leur tête en guise de casque, pour paraître plus grands et plus effrayants à leurs ennemis, frappe les regards de l'oiseau; il entre en fureur, il l'attaque, il le frappe de son bec, et il ne faut rien moins que mon intervention pour l'apaiser. Il s'arrête néanmoins à ma voix, et vient se percher sur mon épaule.
Jeannot est un enfant de la Vendée , et le descendant d'un des merles dont je veux vous conter l'histoire.
11 y a quarante ans , le quartier que l'on désignait alors sous le nom de la Nouvelle- Athènes, quartier sillonné en tous sens aujourd'hui par les rues de la Rochefoucauld , de la Bruyère , d'Àumale , Blanche , Pigalle et de Douai, se composait d'immenses jardins , au bas desquels la rue de la Rochefoucauld commençait à dresser sa pente roide, où se trouvaient les maisons récemment construites d'Horace Vernet, de Talma, de M Uo Mars et de M Ue Duchesnois. En remontant cette pente , à peine a percevait- on, au milieu des arbres centenaires qui dressaient de toutes parts leurs têtes luxu-
riantes de verdure, deux hôtels perdus sous les ombrages ; ils appartenaient à l'académicien Arnault, l'auteur de la tragédie Marius à Minturnes , et au marquis de Fortia d'Urban, membre libre de l'Académie des inscriptions et belles -lettres , qui consacrait une partie de son immense fortune à rééditer et à annoter des livres rares et des documents historiques inédits. A côté, étaient le parc et les serres de M. Boursault, financier célèbre , et l'habitation de Charles Deschamps, jeune peintre, dont ou commence à couvrir d'or les toiles , pour me servir d'une expression du temps.
La maison de cet artiste occupait la partie la plus solitaire et la plus mystérieuse de ce singulier quartier. Elle se cachait sous d'immenses marronniers entremêlés d'ormes et de chênes qui formaient la ceinture d'un petit parc traversé par les sinuosités d'un ruisseau dont les eaux, amenées à grands frais, tombaient en cascade d'un rocher, mêlaient leurs bruits aux murmures des arbres et aux chants de milliers d'oiseaux de toutes les sortes.
L'auteur des Ruines , le sénateur Volney, avait fait construire, en 1804, cette villa, acquise depuis quelques années par Charles Deschamps, et sur l une des faces de laquelle on lisait l'inscription suivante : Comme il ne croit point à la stabilité
de la fortune, le sénateur Volney a fait construire cette petite ??iaison pour y trouver un refuge.
L'administration des hospices, soit dit en passant, vient de faire abattre ce qui restait encore du logis de Volney, pour y substituer une école gratuite de jeunes filles, desservie par les sœurs de la Charité. Par un contraste singulier, désormais il ne se dira plus que des prières là où jadis s'est professé tant de fois un athéisme sans vergogne.
La façade de l'hôtel , d'une simplicité exagérée, sur laquelle ne s'ouvrait point une seule fenêtre, et où Ton n'avait pratiqué qu'une porte, ajoutait encore à l'effet du comfort et de l'élégance dont le visiteur se trouvait entouré dès qu'il franchissait le seuil. Si l'artiste avait laissé à l'extérieur de son habitation le cachet sec et froid donné par Volney, il avait pris sa revanche à l'intérieur, où se trouvaient réunies toutes les recherches du bien-être et du luxe les mieux entendues.
Un immense atelier prenait jour sur le jardin par une glace de quatre mètres , véritable merveille à cette époque, et faite expressément pour Deschamps dans les usines de Saint-Gobain. Cet atelier pouvait passer pour un véritable musée, tant il se trouvait encombré d'armes et de costumes de toutes les contrées du monde, d'objets d'art, de porcelaines
de Chine et du Japon , de faïences italiennes , de statues antiques et de peintures originales des grands maîtres. Quatre portes fermées par des tapisseries des Gobelins menaient, la première, à un salon digne de l'atelier, et dont l'ameublement somptueux appartenait au siècle de Louis XIV ; la seconde, à une salle à manger que caractérisait le style sévère du xui e siècle; et la troisième, à la chambre à coucher de l'artiste, tout entière dans le goût du xviii e siècle. Le coquet mobilier en avait été fait pour M" e Duthé par le célèbre tapissier Lelong, et il était arrivé chez l'artiste après diverses vicissitudes qui cependant n'en avaient même point altéré la fraîcheur.
La quatrième porte entin conduisait à un petit appartement dont le chaste aspect ne ressemblait en rien au reste du logis. Il se composait d'un salon, d'une chambre à coucher, d'un cabinet de toilette et d'un oratoire. Tout était blanc dans ce charmant logis; des tentures et des rideaux en damas de soie blanc enveloppaient les fenêtres et recouvraient les murailles ; les tapis, en véritables peaux d'hermine, s'étendaient sur les parquets; enfin, audessus du prie-Dieu de l'oratoire on voyait une vierge de Fra Angelico, toile d'une inappréciable valeur.
Cet appartement se trouvait occupé par une jeune fille, dont une nature délicate caractérisait la beauté un peu maladive .
C'était un de ces enfants mignons et un peu languissants, que ceux qui les aiment redoutent sans cesse de voir près de se transformer en anges et de remonter au ciel. Aussi, au plus fort de ses inspirations et de son travail , voyait-on tout à coup le peintre laisser brusquement sa toile et ses pinceaux, et entrer avec une précipitation pleine de crainte dans l'appartement de sa fille ; s'il la trouvait assoupie, il se penchait sur elle, étudiait avec anxiété sa respiration, et revenait doucement se rasseoir devant son chevalet.
Au contraire, entendait -il dans le jardin les aboiements d'un petit chien qui ne quittait jamais Marie, il courait se mettre devant la glace sans
tjin qui servait de f^tre à l'atelier, et oubliait tout pour suivre d'un ivgard attendri chacun des m«.uv*ments de l'enfant, courant et jouant à travers les arbres.
l ue femme d une trentaine d'années , et qui portait le coutume pittoresque des paysannes vendéennes, ne quittait jamais d'un instant la jeune
fille; elle partageait la sollicitude de Deschamps pour l'enfant nourrie de son lait, et près du chevet de laquelle elle avait passé tant de nuits d'angoisses à pleurer et à prier. Marie n'aurait pu se passer une heure de Jeanne, et Jeanne ne se sentait plus vivre quand il lui arrivait par hasard de se séparer de « sa fille », comme elle la nommait à juste titre; car elle ressentait pour elle la tendresse de la mère la plus passionnée.
Charles Deschamps, malgré la femme dévouée qu'il savait près de Marie, ne pouvait guère sortir de son logis sans éprouver des inquiétudes.
Le soir, pour se reposer d'un travail de douze heures , il se laissait aller parfois à son goût passionné pour l'équitation , et montait Simoun, magnifique cheval arabe dont le roi lui avait fait présent ; mais à peine sorti , il lui arrivait souvent de tourner bride brusquement et de revenir au galop chez lui pour revoir et embrasser sa fille, la seule tendresse qui lui restât au monde.
La frêle et mignonne créature ne justifiait que trop la sollicitude craintive de son père et de sa nourrice.
Le jour même de sa naissance, elle avait perdu sa mère, mariée depuis un an à peine.
En voyant morte celle qu'il aimait depuis dix ans, qu'il n'avait obtenue de sa famille qu'après des résistances longues et obstinées et des épreuves sans nombre, l'infortuné sentit sa raison s'égarer; Tidée de suicide le fascina de son fatal vertige, et déjà il tenait à la main un pistolet quand un vagissement sortit du berceau de la nouveau-née. En entendant la voix de l'enfant qui allait devenir deux fois orpheline, il repoussa l'arme, se jeta sur le cadavre et s'écria : « Je te le jure, je vivrai pour elle! »
En effet , il consacra dès lors sa vie à cette enfant à laquelle il donna le nom de sa mère , et dont les
traits, la voix et jusqu'à la langueur lui rappelaient celle qu'il avait perdue. Il tremblait sans cesse, avec trop de raison, pour le pauvre petit être chétif, continuellement menacé par la maladie. C'est pour elle qu'il avait acheté cette habitation , entourée d'un jardin, élevée sur le pied de la colline de Montmartre, et de toutes parts inondée d'un air frais et pur que n'empoisonnaient pas les fétides émanations du bas Paris; c'est pour elle qu'il travaillait avec une ardeur fiévreuse, pour elle qu'il prodiguait tout l'or qu'il gagnait, pour elle qu'il menait une vie solitaire, et dont les exigences les plus impérieuses de sa position parvenaient rarement à le faire sortir de temps en temps; il ne vivait, il ne respirait réellement que près de sa fille.
L'intelligence précoce de Marie et son amour pour son père et pour sa nourrice justifiaient d'ailleurs ces tendresses effrénées, sur lesquelles elle s'appuyait avec une foi sans réserve. L'un près de l'autre, ils se sentaient les trois créatures les plus heureuses du monde, et un indifférent n'eût pu voir sans émotion la jeune fille à demi couchée dans les bras de Jeanne et tenant ses grands yeux bleus attachés sur son père avec une ineffable expression. Celui-ci suivait du regard ses moindres
mouvements et ne pouvait se rassasier de la voir. Ah! c'est que, voyez -vous, comme le dit saint Augustin , il n'y a pour un homme que deux vrais amours, l'un au ciel avec Dieu, l'autre sur la terre rivec un enfant.
Hélas ! ce dernier bonheur est fragile ! Deschamps le comprenait si bien, qu'il ne pouvait s'en détacher un moment et qu'il le savourait avec une sorte d'extase pleine de craintes. Une voix mystérieuse , un de ces pressentiments qui parlent à l'âme, semblait lui dire qu'il fallait se hâter d'en jouir, et que Fheure fatale de la séparation approchait sinistrement.
Un soir, Marie avait exprimé à son père un de ces désirs qui passent dans la tête des enfants sans y laisser de trace , et qui s'oublient avant même d'être exprimés. Deschamps n'en résolut pas moins de le satisfaire, et par une belle soirée d'automne il alla prendre Marie dans sa chambre , la fit parer par Jeanne de sa plus belle robe , et la conduisit devant une charmante voiture découverte à laquelle un domestique achevait d'atteler le cheval arabe Simoun.
« Tu m'as dit l'autre jour, mignonne, que tu désirais venir un soir te promener avec moi au bois de Boulogne ; voici ton désir qui va se réaliser. »
L'enfant regarda son père avec attendrissement.
« Que tu es bon ! dit-elle ; je ne me souvenais plus de cette fantaisie, et tu t'en souviens, toi, père !
— Allons , allons ! s'écria Deschamps qui se sentait venir les larmes aux yeux , car le seul son de la voix de sa fille le remuait jusqu'au fond des entrailles ; allons ! viens t'asseoir à mes côtés , enveloppe-toi avec soin de cette pelisse, et partons. »
Jeanne plaça elle-même dans la voiture l'enfant, qui l'embrassa en lui disant :
« Allons, petite mère, ne fais point ainsi la moue, nous reviendrons bien vite. »
Jeanne, du revers de sa main, essuya ses paupières humides; le domestique remit les rênes à l'artiste, et Simoun partit comme l'éclair.
« Ah ! disait Marie , quelle bonne chose que de traverser ainsi rapidement la ville ! Quelle longue avenue ! N'est-ce point là les Champs-Élysées dont tu me parlais l'autre jour? Ce bois vers lequel Simoun nous emporte ne se nomme-t-il point le bois de Boulogne? Je suis bien heureuse à la maison, père; mais je me sens plus heureuse encore ici ! Avec toi, dans ces lieux nouveaux, il me semble que je fais un beau rêve ! »
L'heureux père, qui se sentait inondé de joie par la joie de sa fille, se tourna pour mieux la voir ; dans ce mouvement les rênes lui glissèrent des mains. Il se penchait pour les ressaisir, quand une voiture débusqua brusquement au détour d'un chemin et vint heurter Simoun. Le cheval prit peur, s'emporta, et partit au galop, éperdu et rendu furieux par les rênes qui traînaient à terre, lui battaient les jambes et lui frottaient les flancs. Tout à coup la voiture se heurta violemment au tronc d'un arbre, se brisa, et lança à quelques pas de là Marie et son père, qui tenait désespérément son enfant serrée contre sa poitrine.
On s'empressa d'accourir à son secours.
a Malheur ! dit une des personnes qui les relevèrent. Malheur ! le père est mort, et l'enfant a reçu à la tête une blessure dont elle ne guérira sans doute pas. »
Je ne sais point de ville où l'on se passionne et où Ton oublie plus vite qu'à Paris. Les premiers jours, la mort imprévue et dramatique de Charles Deschamps produisit une immense sensation , et je pourrais même dire qu'il fut un véritable chagrin pendant une semaine ou peu s'en faut. On ne s'entretenait que de la perte prématurée faite par les arts, on ne s'abordait qu'en se demandant ou en se racontant des détails sur le fatal événement; enfin, jamais obsèques ne se célébrèrent avec autant de pompe , et en présence d'une multitude plus grande et plus émue.
L'Institut en corps voulut rendre les derniers honneurs à l'artiste qu'il n'eût point tardé à compter au nombre des siens. Parmi les voitures qui suivaient le convoi, on en distinguait une à la livrée royale; les journaux publièrent, tous sans exception, des notices nécrologiques sur Charles Deschamps, et provoquèrent une souscription pour élever un monument funèbre à celui que la France et l'art pleuraient.
Peu à peu, ce grand bruit s'apaisa et cessa; l'at-
tention publique se tourna vers un procès célèbre qui surgit tout à coup et qui foisonnait en détails piquants, et Ton mit la même ardeur à suivre cette affaire scandaleuse qn'on en avait mis à déplorer la perte de l'artiste.
Si bien qu'à une année de là on passait, sans se souvenir de celui qui l'avait habité, devant l'hôtel de Charles Deschamps, sur les murs duquel une grande affiche rouge annonçait la vente prochaine, par autorité de justice, d'un immeuble composé d'une maison avec atelier de peintre , entourée d'un parc d'un are de terrain et planté d'arbres ; mise à prix , trois cent mille francs.
Le lendemain du jour où cette vente s'accomplissait par-devant notaire , et où des entrepreneurs se disputaient à coups d'enchères à qui deviendrait acquéreur d'un terrain destiné à se transformer immédiatement en un quartier nouveau et de grand rapport, Marie se tenait assise avec sa nourrice sous un vieux chêne qu'une large coche teinte en rouge annonçait devoir bientôt être abattu par la cognée des nouveaux acquéreurs.
Vous eussiez reconnu difficilement dans l'enfant vêtue d'une robe noire la charmante petite Marie, que son père entourait naguère de tant de sollicitude et d'amour. Tandis que Jeanne travaillait
activement à un grossier tricot de bas de laine , de dessus lequel elle levait de temps à autre les yeux pour les reporter sur Marie , celle-ci , plongée dans une sorte de stupeur, entrouvrait à peine ses paupières, quand parfois venaient à passer près d'elle les commissionnaires, qui achevaient d'enlever, avec leur brutalité habituelle , le peu de meubles qui restaient encore à l'hôtel , et qu'ils chargeaient sur une voiture de déménagement pour les porter à l'hôtel des ventes.
Un large bandeau couvrait le front de l'enfant amaigrie et sur les traits de laquelle on ne retrouvait plus rien, hélas! de l'intelligence qui la caractérisait autrefois. Par intervalles, elle soulevait sa tête hébétée, poussait des sons inarticulés et se laissait aller de nouveau sur le gazon pour retomber dans un idiot affaissement.
En ce moment entra, en compagnie d'un vieillard, le docteur Lisfranc, le seul des amis de Charles Deschamps qui n'eut point oublié le chemin de la maison de l'artiste. Au son de la voix de celui qui depuis un an lui donnait des soins assidus, un vague sourire entr'ouvrit les lèvres appesanties de Marie, qui parut reconnaître le médecin.
Celui-ci essuya une larme , et se tournant vers la personne qui l'accompagnait :
«Voilà, Monsieur, tout ce qu'il reste du bonheur et de la gloire qui, Tannée dernière, remplissaient cette maison : une orpheline idiote ! J'ai bien eu de la peine à la guérir de la blessure qui lui avait brisé le crâne ; je lui ai conservé la vie , mais je n'ai pu lui conserver la raison.
« Peut-être, après tout, vaut-il mieux pour elle qu'elle assiste sans le comprendre à la ruine et à la désolation qui l'entourent. Pauvre Deschamps ! il croyait si fermement à la fortune qui lui promettait un avenir qui ne devait point se réaliser!... À peine le prix de son hôtel et de ses tableaux suffira-t-il à combler le passif qu'il laisse, comme disent les gens de loi !... »
Le vieillard répondit :
« Oui, docteur, tout cela est bien triste I D'autant plus triste que je n'ai pu obtenir pour cette infortunée qu'une pension de six cents francs; l'État a tant d'infortunes artistiques à soulager, qu'il se trouve forcément réduit à une douloureuse parcimonie.
— Jeanne, ma fidèle Jeanne, interrompit brusquement Lisfranc, tu le vois, il ne reste plus à Marie que toi au monde..., à moins que tu ne veuilles qu'on l'enferme dans un hospice, où elle ne tardera pas à mourir. Au contraire, la vie libre,
en plein air, parviendra peut-être un jour à la rendre à la raison. Veux-tu, comme tu Tas fait jusqu'ici, continuer à te dévouer à elle? Veux-tu devenir tout à fait sa mère ?
— Je ferai pour mon enfant ce que j'ai fait depuis le jour de sa naissance.
— Il faut donc que vous quittiez toutes les deux, aujourd'hui même , cette maison que dès demain les hommes de la bande noire commenceront à démolir. Retourne à ton village de Maine-et-Loire , et tâche d'y acheter une petite ferme au nom de Marie. Nous trouverons bien, n'est-ce pas, ajouta-t-il en se tournant vers celui qui l'accompagnait, nous trouverons bien dans notre bourse et dans celle de quelques amis les deux à trois mille francs que coûtera cette chaumière ?
— Assurément, docteur, et vous pouvez compter sur moi.
— Là, ma bonne Jeanne, l'enfant et toi, vous pourrez, sans trop souffrir de la gêne , vivre avec la pension de six cents francs donnée par le roi. Je suis fils d'un paysan, et je sais combien il faut peu de chose pour vivre à Taise au village. Laisse à notre pauvre Marie une liberté absolue, et mène-la tant que tu le pourras à travers les bois et les champs. Tu n'écris pas trop mal une lettre,
quoique tes caractères soient gros , mais je ne les en lirai que mieux, car ma vue baisse; tu me donneras donc des nouvelles de Marie quand tu le croiras nécessaire. En attendant, voici de quoi payer tes frais de route. Au revoir, et que le bon Dieu bénisse ton dévouement! »
Il embrassa Jeanne sur les deux joues , souleva Marie de terre, la prit dans ses bras , la considéra quelques instants avec émotion et la baisa au front.
a Papa ! papa ! bégaya l'enfant. »
Lisfranc se hâta de l'asseoir sur les genoux de Jeanne, et s'éloigna précipitamment.
«Ah! mon ami, dit- il au vieillard en remontant en voiture, il y a de bien tristes quarts d'heure à passer dans la vie ! »
Dès le soir même Jeanne , après avoir rassemblé les vêtements de Marie et les siens, les enferma dans une grande malle, prit l'enfant par la main et se dirigea avec elle vers les messageries qui conduisaient alors de Paris à Angers. Après avoir surveillé le chargement de ses bagages, elle prit possession de deux places dans la rotonde et fit asseoir à ses côtés l'idiote, qui se laissa faire avec l'indifférence passive qui la caractérisait.
La route fut longue et fatigante ; mais, tant que dura cette route, la pauvre créature ne fit pas en -
tendre une seule plainte. Presque toujours assoupie, elle se tenait étroitement appuyée contre sa nourrice, se laissait descendre par elle, aux relais, pour prendre quelque nourriture, et se laissait reporter avec la même insouciance dans la voiture. Seulement il ne fallait pas que Jeanne s'éloignât , même pendant quelques secondes; car Marie poussait alors de sourds gémissements, et frappait avec désespoir sa tête contre les parois de la diligence.
Enfin, après deux jours de voyage, Jeanne et sa fille adoptive arrivèrent à Angers, et repartirent presque aussitôt pour un petit hameau, voisin de Saint-Florent-le- Vieil .
Saint -Florent -le -Vieil, qui se trouve à une soixantaine de kilomètres d'Angers, s'élève au bord de la rive droite de la Loire, sur une immense falaise escarpée, de l'aspect le plus étrange et le plus pittoresque. Jeanne acheta dans les environs une petite maison isolée, d'où Ton découvrait le cours majestueux de la rivière, les îles verdoyantes qui la divisent en plusieurs bras, et les immenses prairies qui s'étendent partout à perte de vue. A peine en possession du jardin assez vaste qui entourait sa nouvelle demeure, elle se remit passionnément au travail de la culture, comme si elle n'eût point vécu douze années à Paris, entourée
de bien-être et de loisirs. Dès le point du jour à l'œuvre, la bêche et le râteau à la main, elle fouillait la terre, défrichait, semait, plantait, sarclait, récoltait, ne tenant compte ni de la fatigue ni des sueurs, sans négliger ses aiguilles et son tricot, qu'elle reprenait le soir à la veillée.
Marie, dans les premiers temps, étendue sur Fherbe, la regardait faire nonchalamment; mais peu à peu l'action d'un air vivifiant et le besoin d'imitation, inné chez les idiots comme chez les enfants, agit sur elle et commença par l'amener près de sa nourrice, d'abord pour voir ce qu'elle faisait, et ensuite pour suivre son exemple. Bientôt
il n'y eut point, dans tout Saint-Florent-le-Vieil et ses environs, une ouvrière qui valût l'enfant pour l'activité et la force. Brunie par le soleil, devenue robuste par l'exercice, Marie se montrait infatigable à la besogne, et son sourire prenait une vague expression d'intelligence, quand Jeanne lui frappait affectueusement sur l'épaule en lui disant :
a Voilà qui est bien, mon enfant ! »
Insensiblement, un insurmontable besoin de mouvement acheva de succéder chez elle à la torpeur maladive qui la dominait depuis le fatal accident. On ne pouvait plus la tenir au logis, d'où elle s'échappait sans cesse pour aller courir dans les prairies et dans les bois. Sans conscience du danger, elle gravissait les côtes les plus escarpées, se laissait rouler le long de la falaise, et entreprenait les excursions les plus aventureuses. Elle finit même par grimper aux arbres et par sauter de branche en branche avec l'agilité et l'adresse d'un écureuil.
Jeanne, que le besoin de vagabondage de l'enfant avait commencé par désoler, finit par se résigner et par la laisser faire. Elle la savait d ailleurs protégée par le respect superstitieux qu'on professe dans cette partie de la France pour les infortunés privés de la raison.
A un an de là, la nourrice vit revenir vers le soir
Marie, partie, suivant son Habitude, dès le matin. Quoiqu'elle ne comptât guère que quinze à seize ans, l'idiote, grande et robuste, semblait en annon-
cer dix-sept à dix-huit. Les reins ceints d'une jupe courte en laine rouge, le buste enfermé dans un casaquin de couleur brune, les pieds nus, ses longs
cheveux blonds épars sur ses épaules, elle respirait la force et la santé. Dès qu'elle aperçut sa nourrice, elle courut à elle, fit entendre une certaine inflexion gutturale dont elle se servait pour exprimer sa satisfaction, et, soulevant avec précaution un coin de son tablier de toile bise en lambeaux, elle montra un objet qu'elle y tenait soigneusement enveloppé.
C'était un nid de merles noirs, où se trouvaient quatre petits nouveau-nés.
« Que veux -tu faire de ces pauvres oiseaux?
demanda Jeanne; donne -leur à manger. Hélas!
pauvre enfant ! je lui parle comme si elle pouvait me comprendre ! »
A la grande surprise de sa nourrice, Marie montra des baies placées dans un coin noué de son tablier et les présenta aux oiselets, qui ouvrirent aussitôt leur bec en glapissant, et qui engloutirent la provende que l'enfant leur présentait.
Après qu'ils furent rassasiés, l'enfant, qui se tenait accroupie devant le nid, se leva, alla récolter dans le jardin, près d'un petit ruisseau qui le baignait, des branches d'osier, en forma une sorte de panier à claire-voie et ouvert par le haut, comme souvent elle l'avait vu faire à sa mère adoptive, y déposa les oiseaux, et, plaçant ses deux mains
autour de sa bouche, elle se mit à imiter le cri que poussaient tout à l'heure les petits merlesquand ils demandaient de la nourriture.
Elle entraîna ensuite Jeanne dans un coin du jardin derrière un buisson, et, posant son doigt sur ses lèvres, lui recommauda le silence.
Jeanne se sentit à la fois surprise , presque effrayée et surtout émue en voyant, pour la première fois depuis son départ de Paris, apparaître sur les traits de Marie
une lueur d'intelligence. L'œil morne et terne de l'enfant se tenait fixé vers le ciel avec l'expression de l'attente; l'impatience soulevait sa poitrine, et sa main serrait la main de sa mère adoptive, qui la sentit trembler entre ses doigts.
Tout à coup l'étreinte de cette main devint encore plus étroite; un son inarticulé et sourd s'échappa des lèvres de la jeune fille, et elle leva vivement la tète vers le ciel.
Deux points noirs apparaissaient dans les airs au-dessus de la ferme. D'abord à peine visibles, peu à peu ces points se rapprochèrent, grossirent, devinrent visibles, etMarie et Jeanne purent distinguer deux merles. Après bien des hésitations et avec mille précautions craintives, les oiseaux finirent par raser de leurs ailes le panier qui conte- • nait le nid dans lequel les oisillons, qui les avaient aperçus, s'agitaient et jetaient des cris aigus.
Enfin Pun des merles , la femelle , facile à reconnaître à sa taille moins grande et à ses formes élancées, s'enhardit la première, d'abord jusqu'à se pencher sur les bords de la corbeille, et ensuite jusqu'à descendre dans le nid. Les petits s'empressèrent de se blottir sous ses ailes, où Ton entendit peu à peu leurs cris devenir moins aigus, s'apaiser, s'amortir, et enfin se taire tout à fait.
Pendant ce temps, le mâle se tenait tout près de là sur une branche voisine ; on le voyait faire le guet, tourner à droite, à gauche, par devant, par derrière, de tous les côtés, sa tête noire et ses yeux intelligents. Deux ou trois fois, le choc d'un rameau, une feuille qui tombait, un bruit qui s'entendait au loin, lui firent donner le signal d'alarme. Alors la femelle s'élançait hors du nid, s'envolait avec son compagnon, ou bien se cachait au plus touffu d'un arbre. Peu à peu le silence la rassurait, et, tout à fait convaincue de l'absence de péril, elle venait reprendre sa place au milieu de sa nichée.
Marie ne pouvait se lasser de regarder cette scène; elle obligea Jeanne à rester là, cachée et immobile avec elle, pendant deux longues heures, et jusqu'à la tombée de la nuit. Quand elle cessa de voir les oiseaux, elle soupira, prit sa nourrice par la main, et avec mille précautions, et en faisant toutes sortes de détours, elle la ramena au logis sans que les oiseaux pussent s'apercevoir de leur départ et en prendre peur. Rentrée à la ferme, elle se jeta dans les bras de Jeanne, et murmura le mot maman.
Jeanne rendit avec effusion ses caresses à celle qui lui en adressait pour la première fois depuis si longtemps, et tomba ensuite à genoux devant un crucifix suspendu à son chevet.
Quand elle eut fini sa prière mêlée de larmes et qu'elle se releva , elle vit Marie agenouillée près d'elle, et s'efforçant de joindre les mains comme elle le voyait faire à sa compagne.
Le lendemain, au point du jour, avant même que Jeanne s'éveillât, l'enfant sortit furtivement
de sa couche, gagna le bois voisin et y fit une récolte abondante de baies et d'insectes.
De retour au jardin, elle se coucha dans les hautes herbes du pré et s'approcha du nid lentement et en rampant.
Elle y mit tant de précautions que les merles ne virent rien , n'entendirent rien et ne firent même aucun mouvement d'inquiétude.
Alors elle déposa à quelque distance la provende
qu'elle rapportait, et elle attendit, les yeux attachés sur la corbeille. Le soleil commençait à se lever, et jetait ses premiers rayons sur le jardin encore enveloppé d'une brume qui ne tarda point à se dissiper, sous l'influence de la chaleur tiède et vivifiante de l'astre.
Le mâle, éveillé le premier, sortit sa tête qu'il tenait cachée sous son aile, sembla humer autour de lui les bonnes émanations qui se répandaient dans les airs, secoua ses plumes, et du premier coup, sans hésiter, s'élança sur les baies et sur les insectes. A la vue de Marie, il reprit son vol avec effroi, et s'éleva au plus haut dans les airs en jetant un cri de détresse. A ce cri, la femelle s'envola à son tour et alla rejoindre le mâle. Tous les deux tournoyèrent ainsi à tire-d'aile pendant quelques minutes, tantôt à perte de vue, tantôt rasant la terre. A la fin, rassurés par l'immobilité de Marie, dont le cœur pourtant battait bien fort, ils se hasardèrent à se poser à quelque distance du sol, et à picoter à coups de bec un ou deux insectes qui s'efforçaient de fuir et qui déjà se trouvaient assez loin de l'endroit où on les avait déposés. Ils portèrent ce butin à la nichée, qui reçut le commencecément de son déjeuner avec des cris de joie.
Enhardis par ce premier succès, les oiseaux
revinrent à la charge ; cette fois, ils s'attaquèrent au tas principal, et, toujours de plus en plus rassurés, ils finirent par se livrer à leur pillage sans prendre de précautions et en toute sécurité. A peine restait-il sur le sable une ou deux pincées de graines; Marie profita d'un moment où les merles se trouvaient occupés dans la corbeille à donner la becquée à leurs petits, pour prendre rapidement ce peu de graines qu'elle étala dans une de ses mains ouvertes.
A leur retour, les oiseaux, surpris de ne plus voir les graines à leur première place, s'enfuirent effrayés, et ne revinrent qu avec mille précautions.
A la fin, la femelle se posa devant la main de l'enfant le plus loin qu'elle le put, mais en calculant néanmoins la distance à laquelle elle pouvait y atteindre du bout du bec.
Alors elle allongea son col lancé par un mouvement brusque, saisit une baie, prit la fuite, et regarda d'un buisson voisin ce qui allait avenir.
Rien ne bougea.
Elle recommença ce manège, et ne le cessa qu'après avoir enlevé jusqu'à la dernière bribe tout ce que contenaient les doigts de la jeune fille.
Marie se traîna à trente pas de là , se releva doucement, regagna la ferme, embrassa de nouveau
sa mère, étendit l'index vers le nid, frappa l'une contre l'autre ses mains par un geste de joie, et remuant les lèvres avec effort, et tendant les cordes gonflées de son gosier, après deux ou trois tentatives pénibles, elle parvint à articuler le mot oiseau. Heureuse au delà de toute expression de ce succès, elle battit des mains de nouveau , sauta joyeusement, et répéta vingt fois de suite : Oiseau ! oiseau ! oiseau !
Je n'ai pas besoin de vous dire que pendant toute la journée on laissa dans un isolement absolu les merles et leurs petits.
Jeanne prit soin de ne s'occuper de culture que dans une autre partie du jardin, et Marie retourna dans le bois, d'où elle ne revint que le soir, chargée d'un panier qu'elle rapportait plein de toutes sortes d'aliments destinés à ses pensionnaires.
A quelques jours de là, les oiseaux, non-seulement avaient élu domicile dans la corbeille, mais encore ils ne s'envolaient plus quand Jeanne et surtout Marie venaient à passer près d'eux; certains qu'on ne leur voulait pas de mal , comme il arrive en pareil cas à tous les animaux même les plus craintifs, ils témoignaient une confiance absolue.
Tout le temps que Marie ne consacrait pas dans les bois à récolter de la nourriture pour ses favoris,
elle le passait assise près de la corbeille à considérer la petite famille qui s'y trouvait si heureuse.
Les merles ne tardèrent point, à sa vue, à témoigner de la joie et à picoter sans façon dans ses mains les aliments qu'elle leur servait trop lentement à leur gré. Bientôt même ils n'hésitèrent plus à grimper, à sautiller sur ses épaules, à becqueter ses cheveux et à se laisser caresser par elle. Parfois ils lui confiaient la garde du nid, et s'envolaient chasser au loin pendant des heures entières ; ou bien s'ils restaient au logis , et que l'absence de Marie se prolongeât plus que d'habitude, ils allaient au-devant d'elle, lui adressaient du haut des airs, en l'apercevant, des saluts affectueux, et revenaient à la ferme, tantôt sautant de branche en branche, tantôt perchés sur son dos ou sur ses bras , tantôt sautillant à ses côtés sur le chemin.
Les petits, qui grossissaient, pour ainsi dire, à vue d-'œil, tant ils se trouvaient bien nourris, partageaient cette affection de leurs parents pour la jeune fille. Ils mangeaient aussi volontiers de sa main que du bec maternel , grimpaient à leurs barreaux d'osier pour gagner les genoux de Marie, et la suivaient par tout le jardin et par toute la maison, au grand plaisir de l'enfant et à la satisfaction ineffable de Jeanne ; car alors la jeune fille, heureuse, ani-
mée, gaie, répétait avec des intonations rauques sans doute encore, mais qui semblaient bien douces à l'oreille de l'excellente femme : Maman ! oiseau ! maman ! oiseau !
Deux mois après, les promenades de la famille ailée et de son amie ne se bornaient plus au jardin et à la ferme ; ils s'en allaient chaque jour ensemble à travers les bois, pendant des journées entières. Les merles ne se faisaient pas faute de s'envoler dans les airs, de percher sur les arbres, de picorer dans les sillons et de se livrer à toutes leurs fantaisies de vagabondage ; mais dès que Marie poussait une sorte de sifflement aigu qui s'entendait de fort loin , on voyait les merles et leurs cinq petits, devenus, ma foi , de véritables oiseaux aussi gros que leurs parents, accourir à tire-d'aile et se disputer soit la sauterelle, soit la baie succulente ramassée par Marie pour eux. Le soir, l'enfant rentrait au logis avec son escorte complète, l;i plupart du temps volant et tournoyant au-dessus de sa tête, et jetant de petits cris, taudis qu'elle battait des mains et qu'elle criait de son plus loin, dès qu'elle apercevait Jeanne : Maman ! oiseau !
Les habitants de Saint-Florent-le-Yieil finirent par remarquer cette étrange amitié de la fille adoptive de Jeanne et de la bande des merles, k une
174 LESPHIT DES OISEAUX.
époque où ne régnaient encore que trop les idées superstitieuses qui laissent même , aujourd'hui encore , bien des l races fâcheuses dans la vieille Vendée , quelqu'un prononça un jour le mot de sorcellerie pour expliquer un phénomène sans exemple jusque-là dans le pays. Le mot, comme il n'arrive que trop souvent aux choses absurdes , fit fortune et ne tarda pas à se trouver sur les lèvres de tous les gens de la contrée. Les enfants, entendant donner sans cesse l'épithète de sorcière à Marie dont ils avaient respecté jusque-là la faiblesse et la folie, en revinrent aux mauvais instincts de leur âge sans pitié , et commencèrent peu à peu à prendre en aversion l'idiote. Ils se la montraient de loin du doigt, en répétant le mot odieux de sorcière par lequel leurs parents, de leur côté, ne se faisaient point faute de désigner l'étrange créature, toujours errante par monts et par vaux , les cheveux épars, les vêtements en désordre, et qui ne savait prononcer que deux mots de la langue des chrétiens.
On passe bien vite de l'aversion à l'esprit d'hostilité, surtout à l'âge de sept à huit ans, quand on a affaire à un être privé de raison et qu'on croit sans moyen de défense. Les petits garçons du pays, et même certaines petites filles, ne manquaient
point d'assaillir Marie de leurs huées dès qu'ils la rencontraient seule en quelque chemin solitaire.
Marie, habituée à la bienveillance que chacun lui témoignait jusque-là, regardait les enfants sans comprendre la nature de leurs charivaris malveillants, riait de son rire hébété à ceux qui hurlaient le nom de sorcière , et mêlait sa voix à leurs voix en criant à tue -tête : Maman! oiseau! maman! oiseau !
Un jour un des plus mauvais sujets de la bande , chétif, boiteux, difforme et souffre - douleur ordinaire de ses camarades, se trouva face à face avec Marie à un détour de la falaise qui domine la Loire. Le pauvre hère, habitué à voir abuser de la force des autres à son égard , saisit cette occasion de devenir à son tour le plus fort et le plus méchant.
Il épuisa d'abord contre la folle son répertoire d'injures, qu'elle accueillit, suivant son habitude, en riant et en criant aussi haut que lui : Maman! oiseau! Enhardi par cette manière d'agir, il saisit Marie par sa robe, dont il arracha un morceau. L'idiote rit autant que lui , en voyant le lambeau d'étoffe rester dans la main du hargneux polisson , qui répondit à ce rire par un grand coup de poing. Ce coup non-seulement fit jeter un cri de douleur à la pauvre petite , mais encore il la renversa sur le
bord de la falaise, et la mit en danger de glisser sur la pente rapide jusque dans la Loire.
Il allait redoubler, quand tout à coup il se sen-
tit frapper au visage par une bande d'assaillants invisibles qui semblaient tomber du ciel sur sa tête, dont les becs lui déchiraient la face, qui s'atla-
quaient surtout à ses yeux, et qui ne tardèrent point à lui mettre la face tout en sang et à le rendre à peu près aveugle. Éperdu , il prit la fuite ; mais ses ennemis le poursuivirent avec acharnement, et ne l'abandonnèrent que loin de là et en le laissant dans un état déplorable.
A quelque distance éloignée que les excursions de Marie l'entraînassent , elle rentrait toujours vers le soir au logis avec la ponctualité machinale que mettent dans leurs actions habituelles les pauvres êtres privés de la raison. Aussi la bonne femme ne s'inquiéta-t-elle pas de l'absence de son enfant jusqu'à l'heure où le crépuscule se mit à teindre de sa pourpre violacée les nuages du couchaut. « Marie, se disait-elle, a trouvé dans les bois des mûres et des baies de genévrier, et elle en a mangé avec ses oiseaux; comme elle ne ressentait pas la faim, elle est restée à courir et à grimper aux arbres en compagnie des merles pour y chanter ensemble de branche en branche. Car elle imite tout ce qu'ils font , c'est à croire qu'elle vole aussi bien qu'eux, sans compter qu'elle chante comme eux à s'y méprendre. Je l'ai entendue l'autre soir qui gazouillait à leur façon : on dirait quasiment qu'elle comprend leur langage. »
Tout en se parlant ainsi et en cherchant à con-
jurer l'inquiétude qui commençait à la gagner, Jeanne allait et venait dans son jardin ; elle regardait au plus loin qu elle pouvait voir et prêtait à chaque instant l'oreille :
« Ah ! s'écria-t-elle tout à coup, voici Marie qui revient! J'entends ses merles qui jettent des cris et qui tournent dans les airs au-dessus de la ferme. Pourquoi donc, au lieu de s'abattre et de venir se nicher dans leur corbeille, ainsi qu'ils le font chaque soir, continuent -ils à voler et à crier sans s'arrêter? Pourquoi rasent -ils de leurs ailes mon visage et s'envolent-ils du côté de la falaise pour revenir à moi et recommencer à se diriger de nouveau vers la Loire? Jésus, mon Dieu ! serait-il arrivé un accident à Marie , et voudraient-ils m'en prévenir? »
Aussitôt , sans réfléchir davantage , sans même songer à chausser ses sabots, elle prit pieds nus le chemin de la falaise, vers laquelle les merles la précédèrent à tire- d'aile. Tout à coup ils s'abattirent sur un rebord presque à pic, où Jeanne, qui suivait de l'œil tous leurs mouvements, aperçut Marie évanouie et la tête ensanglantée.
La nourrice éperdue prit l'enfant sur ses genoux et chercha à la ranimer en réchauffant de son haleine le front glacé de la jeune fille, et en friction-
nant de son gros jupon de laine ses mains roidies. A force de soins et d'efforts elle vit enfin la blessée rouvrir languissamment les yeux et regarder vaguement autour d'elle.
« Dieu soit béni! dit Jeanne, tout n'est pas perdu: cette chute ne Ta pas tuée du coup! »
En se parlant ainsi à elle-même, la robuste femme prit Marie dans ses bras « comme elle avait l'habitude de le faire autrefois à Paris , » songeat-elle avec des larmes dans les yeux ; la ramena au logis et la déposa sur son lit.
Tandis qu'elle lui ôtait ses vêtements et qu elle cherchait à la ranimer tout à fait, les sept merles se tenaient perchés sur le rebord de la fenêtre et
L'ESPMT DES OISEAUX.
semblaient suivre de leur œil intelligent les moindres mouvements de Jeanne.
Celle-ci lavait d'eau tiède la blessure de Marie , qui se laissait faire avec une impassibilité absolue. Elle avait beau lui dire de bonnes paroles et l'embrasser à chaque instant , elle ne parvenait pas à la tirer de sa torpeur.
Peu à peu, à cet état déjà trop alarmant d'atonie, succéda une agitation plus alarmante encore. Les regards éteints de la blessée s'enflammèrent; elle tressaillit; elle s'agita; elle poussa des cris inarticulés, et un tremblement convulsif se mit à secouer tout son corps avec les symptômes d'une fièvre ardente. Tantôt elle se levait brusquement sur son séant ; tantôt elle voulait se précipiter à bas du lit, et elle repoussait violemment Jeanne en hurlant les deux seuls mots que sussent prononcer ses lèvres : « Maman ! oiseau ! »
La pauvre femme ne savait que faire. La nuit était venue , et le seul médecin qui habitait le pays demeurait à quatre kilomètres de là. Comment aller le chercher? Elle ne pouvait laisser seule ainsi, pendant une heure, Marie dans un pareil état de délire! elle ne pouvait appeler à son secours aucun voisin ; la maison isolée n'en avait point ! Tandis que désespérée elle priait et pleurait, elle entendit
L'ESPHIT DES OISEAUX. 1B î
tout à coup le bruit d'une voiture qui passait à quelque distance. Aussitôt elle courut à la porte du jardin, et, plaçant ses deux mains à sa bouche, elle cria de toutes ses forces :
« Au secours ! au secours ! »
Après quoi elle écouta. La voiture continuait sa route.
La pauvre femme recommença de nouveau ses appels. Cette fois le bruit des roues cessa distinctement, et elle entendit, au milieu du silence absolu qui règne la nuit dans les lieux solitaires , des pas qui devenaient de plus en plus distincts et qui se dirigeaient vers la ferme. Elle courut au-devant de celui que la Providence envoyait si miraculeusement à son aide, le saisit par le bras et l'entraîna dans la chambre de Marie en disant :
« Venez, au nom du Ciel! Mon enfant se meurt! »
Elle se mourait, en effet, gisant sur l'aire où elle était tombée en proie à des convulsions.
L'étranger était un homme d'une trentaine d'années; sa belle physionomie, naturellement sérieuse, prit une expression de sympathie et de tristesse en voyant les souffrances de la malade. Il la souleva doucement dans ses bras pour la replacer sur le lit, rajusta autour d'elle ses couver-
tures avec l'adresse et la sollicitude qu'eussent pu y mettre une femme ou un père, prit entre ses doigts le bras de l'enfant et en interrogea le pouls. Après quoi il se fit raconter par quel incident Marie se trouvait en cet état , examina la blessure et la pansa en se servant d'instruments qu'il tira d'une trousse de chirurgie.
« L'état de cette enfant est grave, dit-il enfin; car jusque-là il n'avait point prononcé un seul mot. 11 faut que je passe la nuit près d'elle. Veuillez prévenir mon valet de chambre , qui m'attend sur la route ; il laissera le cocher ramener seul la voiture à Saint-Florent-le- Vieil, et viendra m'apporter ma valise ici , où je l'attends. »
Jeanne s'empressa d'obéir à cet ordre, et ne tarda point à revenir avec le domestique.
L'étranger, après avoir donné quelques ordres à celui-ci, tira de la valise un petit coffret qui contenait des médicaments; et il prépara une potion qu'il fit boire par cuillerées, de quart d'heure en quart d'heure, à la malade, dont la fièvre parut se calmer peu à peu et qui finit par tomber dans un profond assoupissement.
« Voici enfin un bon symptôme ! dit-il avec un sourire et en se tournant vers Jeanne. J'espère que
demain matin la malade se réveillera sans fièvre et avec sa raison.
— Hélas! répondit Jeanne, elle ne saurait se réveiller avec sa raison ! Elle est idiote depuis cinq ans. Dieu peut-être a montré de la miséricorde en agissant ainsi; car la perte de sa raison est un bienfait pour l'orpheline ! »
Elle raconta au médecin , car c'en était bien un , le nom du père de Marie et sa mort fatale.
« Je savais déjà cette triste histoire, répondit-il. Ma mère, qui appartient par d'étroits liens de parenté à la mère de M Uc Deschamps , se trouvait depuis quinze ans au fond de l'Amérique du Nord, où elle luttait elle-même avec moi contre une mauvaise fortune , qu'elle est parvenue , grâce à Dieu , à conjurer. A notre rentrée en France, elle y a seulement appris du docteur Lisfranc, notre ami, la mort de sa sœur et de Deschamps, et le funeste accident de Marie; elle m'a donné pour mission de venir m'assurer par mes yeux s'il restait à la science des moyens de rendre la raison à celle que le malheur a frappée si rudement, et à qui vous prodiguez un dévouement maternel. J'arrivais ici pour m'acquitter de ce devoir, quand tout à l'heure le hasard m'a réuni d'une façon imprévue à elle et à vous , ma chère Jeanne ; vous voyez
qu'on sait votre nom ami dans notre famille. J'ai bon espoir de guérir de sa blessure ma cousine , et peut-être même, Dieu aidant et à force de soins, de rendre la raison à celle que , depuis sa naissance . vous entourez de tant de tendresse. Il faut donc que je m'installe ici, chez vous, pour tenter de mener à bonne fin cette double cure; voyez, chère Jeanne, à me préparer une chambre daus votre ferme. Le docteur en médecine qui naguère occupait au Canada une cellule d'interne des hôpitaux , sait s'accommoder de tout, à plus forte raison d'un logis tenu comme le vôtre, avec une exquise propreté. Veuillez donc, dès le matin, aller à la ville faire les emplettes nécessaires à mon emménagement. Jean, mon vieux valet de chambre, se chargera de vous guider dans vos acquisitions; il connaît sur le bout de son doigt mes habitudes et mes besoins. Laissez-le faire, et, quant à l'argent, ne vous en inquiétez point; ma mère est riche maintenant, et ne prodigue que trop l'argent à son fils unique, qu'elle adore. »
Lorsque Jeanne revint de la ville, en compagnie de Jean et suivi d'une voiture chargée de meubles, elle trouva Marie assise sur son chevet et qui la salua de ses mots habituels : « Maman ! oiseau ! »
En même temps un bruit de petits coups secs
résonna sur les vitres de la fenêtre, que Jeanne s'empressa d'ouvrir. Aussitôt les sept merles, qui jusque-là s'étaient tenus prudemment à distance sur un arbre d'où leurs regards pouvaient apercevoir le lit de Marie, s'élancèrent dans la chambre, volèrent quelques instants avec déûance autour du jeune médecin, et, rassurés peu à peu, finirent par s'abattre sur le lit de l'enfant, à qui ils prodiguèrent les caresses les plus affectueuses.
Et comme Louis de Bocourt, c'était le nom du jeune homme, regardait avec surprise ce spectacle singulier :
« Monsieur, lui dit la nourrice, ces oiseaux sont ses meilleurs amis, après moi ; elle n'aime et ne connaît qu'eux au monde. »
Elle raconta ensuite comment cette amitié s'était faite, comment les merles lui avaient appris la veille que Marie se trouvait en danger, et comment ils l'avaient conduite sur la berge où gisait la blessée.
Louis écouta silencieusement ce récit :
Là, peut-être, se dit -il en lui-même, est pour elle le moyen de salut.
Et il resta longtemps pensif.
Quelques jours après, la malade, dont l'état s'améliorait de plus en plus, et dont la fièvre finit
par céder aux prescriptions du nouvel ami qui se trouvait près d'elle, entra en convalescence et put quitter sans danger sa chambre. Appuyée sur le bras de Louis et de Jeanne , elle vint s'asseoir dans le jardin, sous un grand arbre, où Jean avait installé un fauteuil confortable, trouvé par un hasard heureux chez un fripier de Florent-) e- Vieil.
Tandis qu'elle respirait avec bonheur le grand air si tiède et si doux à une convalescente après une semaine de réclusion dans une chambre close, les merles volaient gaiement autour d'elle en jetant de petits cris de joie.
En les entendant, Marie se souleva, leur tendit les bras, et répondit à leurs cris par des cris semblables et si fidèlement imités, que l'oreille la plus attentive n'aurait su les distinguer du gazouillement des oiseaux.
Le médecin laissa tomber sa tète sur ses deux mains, et médita longtemps dans cette attitude.
Oui, se dit -il, oui, c'est bien là les véritables auxiliaires qu'il faut que je prenne pour tenter la guérison de cette enfant.
À commencer de ce moment , il ne négligea rien pour devenir lui -même l'ami des merles, et il faut dire qu'il n'eut point beaucoup de peine à prendre pour y arriver. Comme il ne quittait jamais d'un
instant Marie, et qu'il l'accompagnait dans les promenades qu'elle ne tarda point à faire de nouveau
au milieu des bois et à travers les champs ; comme il se trouvait toujours approvisionné d'insectes et de baies de genévrier, les merles ne tardèrent point
à lui témoigner une familiarité presque égale à celle qu'ils montraient à Marie.
Une fois ces résultats obtenus, M. de Bocourt en profita pour siffler sans cesse, pendant ses promenades, de petits airs et même des mots que les merles, on le sait, doués d'un merveilleux instinct d'imitation, ne tardèrent pas à répéter fidèlement. Us en vinrent ainsi à posséder un répertoire assez varié dans lequel Marie les suivait pas à pas. C'était une chose vraiment étrange que de voir le jeune homme sans cesse par voie et par chemin , avec une enfant follement vêtue et une bande d'oiseaux qui tournoyaient autour d'eux en disant, de leur voix claire et stridente, des mots qui semblaient tomber des nues et que l'enfant répétait comme un écho l .
i En 1818, la co.ir de la caserne des Céïcstins, rue du Petit- Musc, à Paris, se trouvait plantée de grands arbres, dans lesquels nichaient d'innombrables merles noirs. Ces oiseaux non-seulement sifflaient toutes les fanfares des trompettes du régiment de cavalerie, mais encore ils répétaient chacun des commandements faits par les officiers aux soldats ; il m'est arrivé plusieurs fois, avec mon ami le docteur Alexandre Thierry, dont le quartier Saint- Antoine garde encore pieusement la mémoire, d'entendre les merles dire les commandements fort à propos et avant les officiers eux-mêmes. Non -seulement ils savaient prononcer ces commandements, mais encore ils comprenaient incontestablement le moment où il fallait les placer. Jamais un par file à t/aurhe, ou un en avant , n'arrivait mal à propos du haut des arbres.
L'automne et l'hiver se passèrent sans amener dans l'état mental de Marie un changement appréciablecomme développement sensible d'intelligence. Elle avait, il est vrai, appris autant de mots que les merles en savaient ; mais elle les disait comme eux et avec eux, en leur donnant la même intonation sifflée, sans en comprendre la signification, et sans pouvoir les appliquer à propos. Sa facilité à les retenir dans sa mémoire était le résultat d'un instinct d'imitation, rien de plus. M. de Bocourt n'obtint pas plus de succès quand il voulut diminuer le besoin de vagabondage de cette grande et belle créa ture, pour laquelle il commençait à devenir dangereux de s'échapper sans cesse pour courir seule dans la campagne et dans les bois. Rien ne pouvait la retenir au logis, nî le froid, ni la neige, ni les tempêtes qui faisaient gémir, en les secouant, la cime des arbres dépouillés de feuilles, ni même le refus de Louis de l'accompagner. Elle se sauvait furtivement, appelait ses merles à mi-voix en jetant un cri particulier, et partait avec eux en cachette. 11 fallait donc que Louis la laissât sans protection, ou qu'il la suivît bon gré, mal gré. Rien ne parvint à le décourager et à ralentir son dévouement *, i\ se sentait soutenu par l'importance de sa mission, et par l'espérance qu'un incident imprévu viendrait
tout à coup réveiller l'intelligence assoupie de Marie , ou du moins indiquer quelle voie pourrait la ramener à la raison.
Enfin le printemps arriva, et avec lui les matinées tièdes et les feuilles naissantes.
A la surprise et au mécontentement de Marie, les cinq jeunes merles commencèrent dès lors à faire bande à part de leurs parents ; ils s'envolaient seuls, le matin, chacun à leur guise, pour ne plus reparaître au logis que le soir. Le père et la mère, de leur côté, se montraient sédentaires. Le mâle se tenait perché sur la branche d'un orme, où il chantait ses plus beaux airs et répétait tous les mots que lui avait appris Louis. Pendant qu'il faisait ce coquet manège en agitant sa jolie tête, en gonflant et en lissant ses plumes, la femelle, affairée, allait de çà et de là , ramassani de petites bûchettes de bois pour construire en plein d'un buisson un nid qui sans doute lui paraissait mieux placé sous la feuillée que dans la corbeille où l'année précédente elle était venue retrouver ses petits. 11 fallait la voir preste, alerte, adroite, saisir de son bec jaune tantôt un brin de mousse, tantôt une longue paille, tantôt une petite branche souple , et ensuite les enlacer et les tresser avec Vhabileté du vannier le plus expert. Encouragée par les chants et par le caquet de son
époux, qui ne se taisait que pour s'abattre , soit sur le gazon, soit sur une plate-bande, afin d'y saisir un insecte qu'il apportait aussitôt à sa compagne , en moins d'une journée elle acheva de construire le charmant petit édifice, composé de racines et de toutes sortes de débris végétaux, et renforcé par une forte couche d'argile. Le lendemain, au point du jour, elle compléta son œuvre, et elle en matelassa Tintérieur de toutes les plumes qu'elle put ramasser, puis elle s'envola au loin avec le mâle.
Marie, assise près du nouveau nid, en suivit toute la construction avec une attention inquiète et presque fiévreuse. Lorsqu'elle vit les deux merles s'envoler, elle voulut suivre la direction qu'ils prenaient et gagner avec eux les bois ; mais les oiseaux, dès qu'ils l'aperçurent, s'élevèrent à perte de vue dans les airs et se dirigèrent d'un autre côté, comme s'ils voulaient la fuir.
Marie, désappointée, resta donc seule avec Louis, qu'elle regarda d'un air triste.
Le jeune homme lui prit la main et essaya de l'emmener; mais elle le repoussa, et revint seule, sombre et silencieuse, s'accroupir devant le nid... Elle y attendit en vain les merles, qui ne reparurent pas de quelques jours.
M. de Bocourt profita de cette longue absence des
oiseaux pour rendre moins farouche la pauvre enfant désespérée de l'absence de ses compagnons favoris. Peu à peu il obtint d'elle qu'elle écoutât et qu'elle répétât les nouveaux mots qu'il essayait
de lui apprendre. Elle finit même un jour par permettre à Jeanne de peigner et de rattacher sa longue chevelure, qu'elle s'obstinait jusque-là à laisser llotter en désordre sur ses épaules. La nourrice profita de cet accès de bonne volonté pour substituer aux vêtements fanés de Marie un costume neuf
et frais, et, sur Tordre de Louis, elle présenta un miroir à la jeune fille. Celle-ci resta d'abord étonnée de l'image qu'elle y voyait. Elle passa ses doigts sur la glace, regarda derrière, et parut préoccupée et inquiète. M. de Bocourt se pencha sur son épaule, et montra dans le miroir ses traits à côté des traits de Marie ; la surprise de l'enfant s'en accrut. Il profita de cette émotion nouvelle qu'elle manifestait pour lui faire voir, se réfléchissant dans la glace , la ferme, les arbres, la campagne et tout ce qui l'entourait. Éblouie, elle passa ses mains sur ses yeux ; puis tout à coup, ramassant le miroir qu'elle venait de repousser, elle s'y regarda de nouveau avec complaisance, et ne voulut plus s'en séparer.
Dès lors, chaque fois qu'elle rejetait ses cheveux en désordre, chaque fois qu elle déchirait ses vêtements, son cousin lui montrait dans la glace l'aspect déplaisant que causait ce retour à des habitudes sauvages. Aussitôt elle se hâtait de rajuster elle-même ses cheveux et de disposer avec une sorte de goût sa jupe de laine rouge, dont elle laissait complaisamment réparer les avaries par Jeanne.
Chaque matin elle se rendait, dès le point du jour, près du nid construit avec tant de travail, de soin et d'adresse, et cependant qui restait abandonné.
Un jour elle accourut, joyeuse, haletante, près de
194 L'ESPKIT DES OISEAUX.
sa nourrice et de Louis, qui feignirent de dormir, car ils connaissaient le motif de sa joie et de son émotion, et le docteur voulait en profiter pour faire faire un pas de plus à l'intelligence de sa malade. Elle les tira, elle les secoua ; ils restèrent immobiles et silencieux. A la fin ils ouvrirent les yeux, et elle leur fit signe de la suivre , sans qu'ils répondissent à cette invitation. Elle frappa du pied, l'impatience colora sa face hâlée. Enfin elle passa ses mains sur son front, comme pour y faire éclore une idée, s'agenouilla devant M. de Bocourt, attacha sur lui ses grands yeux bleus, et, l'attirant de nouveau, elle lui dit :
« Viens ! »
C'était la première fois qu'elle semblait comprendre le sens d'un des mots qu'elle avait appris en commun avec des oiseaux.
Éperdu de joie, le docteur suivit Marie, qui l'entraîna vers le nid des vieux merles et qui montra du doigt cinq œufs bleuâtres, tachés et brouillés confusément d'une teinte de rouille, sur lesquels se tenait la mère, tandis que le mâle, perché audessus, se balançait à une branche verte et sifflait toutes sortes d'airs. Pendant qu'elle considérait le nid, tout à coup elle se trouva entourée de cinq autres merles gazouillant et se jouant, suivant leur
L'ESPRIT D ISS OISEAUX. 19.\
habitude , dans ses cheveux et sur ses épaules. Tous les fugitifs étaient non-seulement de retour, niais encore ils avaient amené avec eux d'autres
merles. Ceux-ci, rassurés en voyant avec quelle sécurité leurs compagnons s'ébattaient près de Louis et de Marie, s'approchèrent également , mais
toutefois avec la réserve d'une demi- défiance. Us s avançaient , ils s'arrêtaient, ils regardaient, ils s'avançaient encore pour reculer de nouveau, hochant la queue et tournant deçà et delà la tête à chaque point d'arrêt. Marie leur jeta une poignée de graines, d'abord au loin, puis insensiblement de plus près en plus près d'elle, si bien qu'ils finirent par venir puiser la provende jusque dans sa main , encouragés d'ailleurs par ceux qui les avaient introduits dans le jardin, qui se mêlaient à eux et qui leur prêchaient d'exemple.
« Charmants oiseaux ! » murmura Louis.
Marie se tourna tout doucement vers M. de Recourt pour ne point effaroucher ses nouveaux amis, échangea avec lui un regard où se lisait une véritable lueur d'intelligence, et répéta, tout heureuse de comprendre elle-même les paroles qu'elle articulait : « Charmants oiseaux ! »
Puis, après un effort visible de réflexion, elle ajouta, avec une expression de tendresse restée jusque-là étrangère à sa voix : a Louis! »
Telle était son émotion quand il se fit dans son intelligence cette éclaircie subite, qu'elle faillit y succomber et s'évanouir. L'heureux docteur la soutint dans ses bras, où elle ne tarda point à se ranimer.
En se sentant renaître, elle attacha sur son ami ses yeux encore chargés de langueur, et répéta avec une sorte d'enivrement, de façon à prouver qu'elle comprenait l'idée attachée à ces mots : « Charmants oiseaux ! Louis ! »
« Jeanne ! Jeanne ! » cria le docteur en proie à un trouble facile à comprendre.
Jeanne accourut, et perdit elle-même tout son sang-froid quand elle vit l'orpheline courir à elle, la serrer dans ses bras et lui dire en souriant : « Jeanne ! maman ! »
Au bonheur de Louis et de Jeanne ne tardèrent point à succéder de grosses inquiétudes. Une crise nerveuse d'une grande violence fit quelques instants après tomber Marie à leurs pieds, et il fallut porter la pauvre enfant dans son lit, où une fièvre violente s'empara d'elle, et où ils la veillèrent pendant une semaine, s'attendant à chaque instant à voir succomber celle à qui ils s'étaient dévoués , l'un en frère, l'autre en mère.
A la fin cependant le danger disparut, et il ne resta plus à la malade qu'une faiblesse extrême et une pâleur qui donnaient à ses traits une expression tout à fait différente de celle qu'y avait imprimée si longtemps l'idiotisme. Elle voulait que la main de son cousin et de Jeanne fussent sans cesse
198 L fiSPKIT DES OISEAUX.
tenues dans les siennes, et quand un soin impérieux les obligeait à s'éloigner pour quelques instants, des larmes ruisselaient sur ses joues amaigries, naguère brûlées par le soleil, et maintenant blanches et mates comme une fleur de camellia.
Malgré les devoirs de la paternité, les merles entraient à chaque instant par la fenêtre, sautillaient sur le lit de la convalescente, passaient leur bec d'or sur ses lèvres, et retournaient bien vite à leur nid pour revenir, tour à tour, quelques instants après.
Quand, à six semaines de là, Marie put descendre au jardin, elle s'y vit entourée d'une véritable troupe d'oiseaux dont la plupart savaient à peine voler, mais qui ne s'en montraient pas moins empressés à imiter leurs parents dans leur familière tendresse pour la jeune fille.
Marie joignit les mains et murmura d'une voix que rendait tremblante le bonheur : « Bons oiseaux ! bon Louis ! bonne Jeanne ! »
Marie savait associer deux idées !
Dès lors, chaque jour, chaque heure amena un nouveau progrès dans son intelligence. Aussi frêle, aussi délicate, aussi douce qu'elle était naguère impatiente, robuste et sauvage, elle éprouvait un sentiment invincible de volupté à percevoir les rayons
qui pénétraient peu à peu son intelligence et y répandaient des clartés vivifiantes. Non -seulement elle commençait, à l'exemple des petits enfants, à bégayer des mots dont elle comprenait et dont elle appliquait avec justesse le sens, mais encore ses idées s'élargissaient, et ses phrases, moins élémentaires, les exprimaient nettement. En parlant, elle tenait toujours ses regards sur Louis, et elle s'étudiait, par l'expression qu'ils y lisaient, à s'assurer qu'elle était comprise.
Ces progrès rapides effrayaient et charmaient à la fois M. de Bocourt, qui faisait d'inutiles efforts pour enrayer un développement d'intelligence, dangereux peut-être et obtenu aux dépens de la santé de la convalescente. 11 résolut d'y couper court ou du moins de les atténuer, et un matin il annonça à Marie, qui savait maintenant comprendre, qu'il comptait faire une promenade dans la forêt.
« Marie seule ici? de manda- t-elle avec inquiétude.
— Non, Marie viendra avec moi.
— Marie malade ! répondit-elle en montrant ses bras amaigris et en se soulevant péniblement sur son fauteuil pour s'y laisser retomber avec découragement.
— Marie s'appuiera sur le bras de son cousin. »
Elle le regarda avec une expression indicible; puis, après un instant de silence, elle reprit :
« Marie aller partout avec son cousin.
— Viens donc, lui dit- il en plaçant sur la tète de son élève un chapeau de paille , qu'elle repoussa de la main. »
Il sourit, lui présenta un miroir et lui dit :
« Marie est charmante avec son chapeau. »
Elle se regarda dans la glace, sourit elle-même, et, par un mouvement gracieux et instinctif de femme, elle ajusta le chapeau, se leva et dit :
« Louis, donne ton bras; Marie va au bois. »
Quand ils virent les deux jeunes gens franchir le seuil du jardin, une partie des merles prirent leur essor et se mirent à voler joyeusement autour des deux promeneurs. Il ne resta dans leurs nids que deux mères, dont les petits étaient encore trop faibles pour les suivre.
En se retrouvant au milieu des bois, entourée de ses oiseaux, enivrée par les senteurs des arbres et par les cris joyeux des merles, Marie redevint, d'abord pendant quelques instants, l'enfant sauvage d'autrefois. Elle leva les yeux vers la nuée de merl es qui tournoyait autour d'elle, elle poussa des cris avec eux, et elle rejeta sa robe pour s'élancer vers un arbre et y grimper. Mais, soit que les forces vins-
sent à lui manquer, soit que le regard de Louis, que le sien rencontra, éveillât le sentiment nouveau chez elle de la pudeur, elle s'arrêta, laissa retomber sur ses pieds les plis de sa jupe, et s'assit, ou plutôt s'affaissa au milieu des hautes herbes qui l'entouraient.
M. de Bocourt prit place à côté d'elle, et jeta sur ses genoux un bouquet de fleurs champêtres qu'il avait cueillies en chemin. Elle n'y prit garde que pour le repousser de sa main; car une épine d'églantier l'avait égratignée au doigt. Elle regarda avec une sorte d'effroi les gouttelettes de sang qui suintaient de cette légère blessure, et tendit sa mainà Louis avec un sentiment de surprise, de douleur et de peur.
Le jeune médecin regarda autour de lui et aperçut une joubarbe qui étalait, sur un tas de vieilles briques gisant là depuis des années, sa mignonne fleur rougeâtre et ses fleurs planes, charnues et ciliées, qui lui donnent l'aspect d'une véritable plante grasse. Il en cueillit une petite pousse , l'écrasa et en frotta doucement l'égratignure de Marie. Celle-ci, qui le regardait faire avec une curiosité mêlée d'angoisse, sentit aussitôt succéder une douce fraîcheur à la douleur cuisante qu'elle éprouvait.
« Bonne ! bonne ! fit-elle.
— Bonne plante, reprit Louis.
— Bonne plante ! plante ! plante ! répéta-t-elle, tout heureuse d'acquérir et d'exprimer une nouvelle idée. »
Louis ramassa le bouquet, en détacha la rose sauvage et l'approcha des narines de son élève,
qui recula brusquement la tète avec terreur. Il insista pour qu'elle respirât le parfum de la fleur, et il ne tarda point à voir sa compagne se recueillir et fermer les yeux pour mieux savourer cette sensation nouvelle.
Alors il détacha une à une du bouquet chacune des plantes qui le composaient, et il initia Marie à leurs odeurs délicates et variées, en même temps
qu'il lui en montrait les formes élégantes. Bientôt elle admira dans leurs détails infinis la dent-delion, parée d'une aigrette légère qui se détache et s'envole au moindre souffle ; la marguerite , à dix fleurons blancs; le silène, dont la fleur affecte la forme d'un gobelet ; l'hépatique bleuâtre ; la douceamère, aux feuilles larges, aux fleurs violettes et aux grappes de graines noires; le trèfle -d'or, avec ses mignardes houppes métalliques; la vipérine empourprée ; le millepertuis, qui ressemble à un héliotrope rose ; V aubépine neigeuse ; la tulipe sauvage, à pétales barbus à son sommet ; la cinéraire champêtre, couverte d'un duvet cotonneux ; la vigne noire, à fleurs verdàtres ; et les graminées, aux épillets délicats, suspendus autour de la tige comme d'innombrables clochettes en miniature. A mesure qu'il les lui faisait passer sous les yeux, il lui en disait les noms, qu'elle répétait avec empressement et qui se gravaient aussitôt dans sa merveilleuse mémoire ; elle reprenait une à une les plantes étalées sur ses genoux, elle en redisait les noms, quelquefois en hésitant, presque toujours sans commettre une erreur, et elle battait des mains en lisant dans les yeux de son cousin qu'elle ne se trompait point dans sa nomenclature.
Le soir, quand elle revint au logis, elle y rap-
porta soigneusement ses fleurs, courut à Jeanne pour les lui montrer, les désigna toutes par leur nom, et vit avec surprise sa nourrice qui plaçait dans un vase plein d eau les herbes que la chaleur commençait à faner. Elle s'assit devant la table sur laquelle se trouvaient placées les plantes, et, tout en faisant avec un vif appétit un repas copieux , elle les regarda renaître peu à peu au contact du liquide bienfaisant. Enfin, vaincue par la fatigue et les émotions de la journée, elle finit par s'endormir, dans les bras de sa nourrice, d'un profond sommeil qui ne s'interrompit point quand on la déposa sur son lit, et qui ne cessa qu'avec le point du jour. Alors elle se leva gaiement, baigna seule, et d'elle-même, pour la première fois, son visage et ses bras dans l'eau de la fontaine qui arrosait le jardin, frappa dans ses mains et cria :
« Louis, viens te promener avec Marie. »
Le jeune médecin, ému jusqu'aux larmes, tomba à deux genoux devant le crucifix qui ornait sa chambre.
« Seigneur ! Seigneur ! soyez béni ! cette enfant a recouvré la raison, dit-il avec effusion. Elle vient d'exprimer une idée complète et précise ! Les mots ont cessé d'être pour elle des sons vagues et dépourvus de sens ! Soyez béui ! mon Dieu ! soyez
béni! Mon œuvre, grâce à votre miséricorde, touche à son but ! »
En effet, les progrès de Marie marchèrent, à dater de ce jour, avec une rapidité qui charmait son instituteur, et qui lui causait à elle-même un bonheur qu'elle exprimait naïvement à chaque nouvelle conquête de son intelligence. En même temps, les traces de sa longue maladie achevaient de s'effacer, et la jeune fille, qui commençait à lire couramment et à tracer des caractères d'écriture déjà lisibles, ne ressemblait plus en rien à la sauvage et idiote créature que Jeanne avait amenée six ans auparavant dans la solitude de Saint-Florent-le-Vieil. Sans son amour pour ses merles, dont le nombre s'augmentait de plus en plus par des couvées successives en compagnie desquelles elle se promenait chaque matin, et qui lui prodiguaient sans cesse les témoignages d'une affection confiante et souvent impérieuse, on eût reconnu difficilement la folle aux oiseaux dans la belle jeune fille portant avec la grâce et la coquetterie innée chez toutes les femmes le pittoresque costume vendéen.
Elle s'exprimait avec une finesse et une justesse d'expression qui charmaient tous ceux qui l'approchaient; et maintenant les petits paysans, au lieu de l'insulter comme autrefois, la saluaient respec-
tueusement et se rangeaient pour laisser passer celle qu'ils appelaient « la demoiselle. » Jeanne, sans cesse en extase devant sa fille adoptive, s'écriait à chaque instant :
« Le bon Dieu m'a rendu ma vraie Marie d'autrefois. »
Vers l'automne, M. de Bocourt, qui depuis quelques semaines faisait seul de fréquentes excursions, annonça qu'il se trouvait dans la nécessité de quitter, pour quelque temps, la ferme et d'entreprendre un voyage. En faisant part de ce projet à M Ue Deschamps, il la vit pâlir et détourner la tête pour cacher ses larmes.
« Je reviendrai bientôt! dit-il.
— Bientôt! dit-elle; oui, bientôt, n'est-ce pas? Il me semble qu'en vous éloignant vous emportez avec vous la vie et la raison que vous m'avez rendues.
— Un devoir m'oblige à vous quitter pour peu de jours ; voulez-vous que je manque à ce devoir?
— Non, dit-elle. Je souffrirai , mais partez. Jé demanderai la force et la résignation à Dieu, que vous m'avez appris à connaître et à prier. »
M. de Bocourt se mit en route le lendemain.
Marie, qui n'avait point dormi de la nuit, lorsqu'elle eut entendu s'éteindre au loin les derniers
bruits de la voiture qui emmenait son cousin, vint s'asseoir sous l'arbre où elle avait l'habitude de prendre ses leçons. En voyant leur favorite, les merles s'abattirent autour d'elle ; mais ils chantèrent leurs airs les plus gais, et répétèrent leurs
mots les plus savants sans attirer son attention. Tout à coup l'un d'eux prononça le nom de Louis, que tous ses compagnons s'empressèrent de redire avec lui.
« Oh! Louis! Louis! Louis! dit -elle; quand le reverrai-je? quand le reverrez -vous? vous qui l'aimez comme moi! »
En ce moment on entendit une voilure qui traversait la roule, et qui s'arrêta devant la porte de la ferme.
208 L'ESPRIT DKï> OISEAUX.
« Il revient ! » s'écria Marie en courant à la voiture.
Ce n'était pas Louis, mais une vieille dame qui s'avança en souriant vers la jeune fille interdite et confuse.
« Ma chère enfant, lui dit-elle avec émotion, venez m'embrasser, je vous en prie ; je suis la sœur de votre pauvre mère... et la mère du docteur Louis, ajouta-t-elle avec un nouveau sourire.
— Ah! quand reviendra-t-il? s'écria Marie, à qui son maître s'était bien gardé d'apprendre l'art de cacher et de réprimer sa pensée.
— Il ne reviendra point, mon enfant.
— Il ne reviendra point ! répéta douloureusement Marie. Il veut donc que je redevienne une pauvre fille privée de sa raison ! Il veut donc que je meure !
— 11 ne reviendra point , mais vous viendrez le retrouver avec moi.
— Quand ! Oh ! dites quand, je vous en supplie !
— A l'instant même ; car Louis nous attend à la maison de campagne qu'il a , depuis un an , achetée pour moi , à quatre ou cinq kilomètres de cette ferme.
— Partons ! partons bien vite !
— Soit! mais je mets une condition à ce départ.
— Laquelle? dites laquelle? je l'accepte à l'avance.
— Il faut consentir à vivre près de moi.
— Près de la sœur de ma mère ! près de la mère de Louis! Oh! je serai la plus heureuse des créatures.
— Ce n'est pas tout : il faut consentir encore à devenir la femme de mon fils Louis.
— Sa femme? demanda Marie ; devenir sa femme? Je ne sais point ce que c'est! N'importe! j'accepte à l'avance. Mais quels sont les devoirs d'une femme envers...?
— Son mari.
— Son mari? répéta la jeune fille.
— Ces devoirs consistent, reprit la vieille dame , à jurer à l'église, devant Dieu, d'aimer celui à qui désormais on unit sa destinée pour toujours...
— J'aime déjà Louis de toute mon âme.
— De lui obéir...
— J'ai l'habitude d'obéir à Louis avec bonheur en toutes choses.
— Et de devenir la véritable fille de sa mère , que vous aimerez comme si vous étiez son propre enfant.
— Oh ! je vous aime déjà presque autant que Louis !
— Je me garderai bien, chère petite, d'exiger que vous m'aimiez autant que lui. Aimez-moi seulement comme votre tante , comme votre mère , je n'en demande pas davantage. Venez, il ne vous reste plus qu'à inaccompagner chez moi. Allons rejoindre mon fils.
— Oui , allons le rejoindre , » s'écria Marie.
Déjà elle franchissait la porte du jardin, quand elle s'arrêta tout à coup.
« Ma mère, dit-elle, j'ai là une mère que je ne puis quitter. Sans elle votre fille serait morte abandonnée de tous !
— Je m'attendais si bien à cette demande , mon enfant, que Jeanne est déjà montée dans ma voiture, où elle nous attend.
— Allons! allons! partons! fit Marie en battant des mains.
— Vous ne regrettez plus rien ici , chère enfant?
— Si fait! je regrette les lieux où j'ai vécu près de lui, où il m'a rendu la vie et la raison , où vous êtes venue me donner une mère.
— Eh bien, vous reviendrez souvent avec votre mari visiter cette petite ferme , y revivre de vos souvenirs, et y retrouver vos oiseaux, chère petite
fée; car Louis ma conté votre affection pour eux, et leur tendresse pour vous.
— Mes oiseaux ne me quitteront point, répondit Marie.
— Je ne puis cependant donner une place dans ma voiture à ce nuage vivant et chantant qui vole au-dessus de nous. »
Marie leva la tête vers les merles , frappa dans ses mains, et montra aux oiseaux la voiture dans laquelle elle alla prendre place à côté de sa tante et en face de sa nourrice. Les chevaux partirent. Aussitôt les oiseaux s'élancèrent dans les airs, et volèrent au-dessus de la berline jusqu'à ce qu'elle entrât et s'arrêtât dans le parc d'une charmante maison de campagne, sur le seuil de laquelle se trouvait Louis.
« Marie , Marie ! s'écria-t-il en prenant dans ses bras sa fiancée, dont ses lèvres effleurèrent pour la première fois le front.
— Ma chère Marie, dit la mère de Louis en montrant les merles, les uns perchés sur les arbres du parc, les autres déjà fourrageant dans une abondante provende de baies à l'avance épanchées pour eux ; êtes-vous contente de retrouver ici tout ce qui vous entourait là-bas : votre cousin , votre nourrice et vos oiseaux ?
212 L'KSPKIT DKS OISEAUX.
— Ah ! répondit iMarie en se jetant dans les bras de M me de Bocourt... J'y retrouve encore un autre trésor que j'avais perdu depuis bien longtemps : une mère. »