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CHAPITRE XII

Les oiseaux exotiques. — Un merle qui chaule. — L'oiseau «le paradis. — Son arrivée à Paris. — Sa pairie. — Manière dont on le chasse. — Manière de préparer sa peau. — Sa nourriture en liberté. — Légendes sur l'oiseau tle paradis. — Comment on a cm longtemps qu'il pondait et qu'il couvait. — Les oiseauxmouches. — Kncore les oiseaux de paradis.

Ce matin, je suis allé rendre visite à un capitaine de la marine marchande, arrivé depuis peu de jours, des iles Moluques, à Paris, pour s'y reposer près de sa famille d'une navigation qui n'a pas duré moins de trois ans.

En entrant dans son salon , et tandis que je lui serrais la main, j'entendis un merle qui silflail

avec une grande perfection l'air de la reine Hortense : Partant pour la Syrie. Mes yeux cherchèrent le chanteur dont la voix stridente émettait des sons d'une justesse si remarquable; mais au lieu d'un merle, j'aperçus, dans une de ces cages élégantes que l'art parisien sait si bien fabriquer aujourd'hui , le plus magnifique oiseau, que jamais javais vu vivant. De la taille d'à peu près une pie, des plumes d'un jaune resplendissant et à reflets chatoyants et vifs comme les reflets de l'or bruni ornaient le dessus de sa tête , et venaient se fondre harmonieusement avec les fons d'émeraude qui entouraient son bec mignon ; enfin, de chaque côté de ses flancs sortaient de longs faisceaux de plumes légères et ondoyantes qui prenaient naissance sous chacune des ailes.

Perché sur ses petites pattes noires, il penchait coquettement sa jolie tête pour dire l'air qu'il chantait si bien, et son grand œil jaune prit une expression d'orgueil quand il m'entendit jeter à sa vue une exclamation de surprise et d'admiration.

« Eh quoi î demandai-je au capitaine, est-ce donc bien là un oiseau de paradis émeraude, un véritable paradisea apoda, comme disent les ornithologistes?

— Vous voyez, mon cher ami , qu'il ne justifie guère cette épithète tfapoda, de safis pattes, que lui donnent les classificateurs. »

Tandis que le capitaine me parlait, je ne pouvais me lasser de regarder ce bel oiseau, le second qui jamais fût venu vivant en Europe. — Le Jardin zoologique de Londres en a possédé trois en 1862 — Familier comme les merles européens, à la famille desquels il semble appartenir, il jouait gaiement, à travers les grilles de sa cage, avec le doigt de son maître qui le taquinait.

« Allons, lui dit le capitaine, allons, Coco, montre-toi de plus près. »

Et, ouvrant la porte de sa cage, il tendit à l'oiseau sa main, sur laquelle il vint se percher. Puis il combla son maître de caresses, étala son beau plumage, à peu près comme le paon ouvre sa queue , et se prit à siffler un autre air empreint de je ne sais quelle grâce naïve et étrange.

« Coco vous chante un air des naturels de la Nouvelle-Guinée, ses compatriotes, reprit le capitaine. Je ne vous cacherai pas qu'il prodigue pour vous toutes ses grâces et toutes ses gentillesses. Hâtez -vous d'en profiter, car j'entends les entante qui viennent, et désormais le bel oiseau ne s'occupera plus que d'eux, attendu qu'il les aime pas-

sionnément , quoiqu'il les connaisse à peine depuis quelques jours. »

En effet, deux charmantes petites jumelles, de six à sept ans, entrèrent bruyamment dans le salon. Aussitôt Coco s'élança de l'épaule de son maître, courut aux enfants, becqueta leurs cheveux, et se mit à prélever gaiement sa part des gâteaux qu'ils tenaient à la main.

« Vous avez dù éprouver de grandes difficultés pour ramener vivant, en Europe, cet oiseau précieux? demandai-je au capitaine.

— Ma foi non , répondit-il ; je me le suis procuré difficilement, et je crois que, sans le hasard, je n'eusse pu conquérir un paradisier vivant; mais une fois en ma possession, je l'ai pu élever aussi facilement que je l eusse fait d'un simple merle. Un soir que je me promenais dans une forêt de la Nouvelle- Guinée, le vent s'éleva tout à coup avec violence, et un paradisier, jeune encore, faisant partie d'une troupe de dix ou douze oiseaux de son espèce, ne put lutter contre cette bourrasque; ses longues plumes bouleversées l'empêchaient de voler, et il tomba à mes pieds en poussant un cri de détresse.

« Bien lui en prit de ne point choir un peu plus loin avec ses compagnons; car des chasseurs indigènes, sachant que la tempête ne manquerait

pas d'abattre un grand nombre de paradisiers , se tenaient au guet, se jetèrent sur les autres, et, tandis que j'emportais celui-ci chez moi , se mirent aussitôt à torturer les pauvres oiseaux, dont je crois encore entendre les plaintes désespérées.

« Figurez -vous que, sans les tuer au préalable , on leur arracha les entrailles, et qu'on leur passa un fer rouge dans le corps. Vous savez combien les merles ont la vie dure ; et vous comprendrez ce que souffrirent les pauvres bêtes pendant une agonie qui se prolongea durant plus d'un quart d'heure. Les indigènes enlevèrent ensuite, à l'aide d'un roseau aigu, les os du crâne et du squelette, coupèrent les pattes et enfermèrent les peaux, fraîches encore, dans une sorte d'étui fait avec un morceau de bambou. Là, non-seulement elles conservèrent leur éclat, mais encore elles se rétrécirent, elles se resserrèrent et subirent une sorte de feutrage. »

« Voilà à quel prix , quand la mode l'exige, nos jeunes femmes se parent des aigrettes des oiseaux de paradis.

« Je ne sais si Coco apprécia le péril auquel je

l'avais soustrait, mais le fait est qu'il ne se montra

pas un seul instant farouche ; revenu peu à peu

de sa frayeur, à peine se trouva-t-il installé chez

la

moi, qu'il se mit à becqueter, le long de la muraille, des mouches, des blattes, des fourmis et tous les insectes qui passèrent à sa portée.

« Il ne s'en montra pour cela pas moins friand de baies, de fruits et de graines; enfin, pendant la traversée , il s'accommoda fort bien , au besoin , d'un morceau de biscuit détrempé dans du lait ou même dans de l'eau.

« On ne saurait donner aux matelots des distractions qui leur plaisent mieux que la présence d'un animal vivant à bord. Aussi salua-t on l'arrivée de mon oiseau par des hourras de satisfaction , se mit-on à l'entourer de soins , et commença-t-on sur l'heure son éducation.

a D'abord on lui donna, à l'unanimité, ce nom de Coco, qui vous paraît sans doute un peu vulgaire, mais que l'oiseau adopta et auquel il répondit aussitôt ; ensuite on lui siffla toutes sortes d'airs qu'il retint et répéta avec une facilité merveilleuse; enfin, on voulut l'initier au langage du bord, et Coco commençait déjà à jurer convenablement, lorsque j'interposai mon autorité, et je déclarai que si je surprenais mon oiseau à balbutier le moindre mot grivois ou grossier, il ne sortirait plus désormais de ma cabine.

a Cette menace suffit , et si Coco se met tout à

l'heure à parler , vous constaterez qu'où n'a point à redouter, dans sa société, les irrévérences du perroquet Vert-Vert. »

Ainsi, me disais-je en sortant du salon du capitaine, ainsi je viens de voir un des oiseaux sur lesquels se sont racontées, pendant tant de siècles, les plus merveilleuses et les plus poétiques légendes du monde... Et cet oiseau se nomme Coco, et il siffle et il parle comme le premier merle venu, élevé par le savetier du coin !

Cependant, quand le lieutenant de Magellan , Pigafetta , apporta en Espagne et présenta à Charles- Quint la peau d'un paradisier, il raconta à l'Empereur que cet oiseau était un transfuge du ciel. U ajouta que pour avoir, comme autrefois les anges déchus, enfreint l'ordre divin qui lui interdisait de franchir les barrières du paradis terrestre, cet oiseau était tombé sur la terre, où, faute d'ambroisie pour se nourrir, il était mort de regret et de faim, entouré de ses frères également coupables de transgression des défenses célestes. Il avait volé jusqu'à ce que les forces lui manquassent ; car il ne possédait pas de pattes, et ne pouvait trouver ni relâche ni repos en se perchant.

Un jésuite, le père Nieremberg, confirma d'abord les récits fantastiques de Pigafetta: mais bientôt,

envoyé en mission aux Moluques, il se convainquit de l'erreur dans laquelle il était tombé et qu'il avait propagée. Il voulut alors rétablir la vérité, et il écrivit que les paradisiers, loin de sortir du paradis, appartenaient, sauf leur beauté, à l'espèce ordinaire des oiseaux; qu'ils construisaient des nids comme eux, qu'ils pondaient des œufs comme eux, qu'ils couvaient comme eux, et surtout qu'ils mangeaient des graines et des insectes comme eux. Les savants de l'époque lui répliquèrent que , loin de se laisser prendre à cette palinodie , ils ne comprenaient pas qu'un religieux cherchât à accréditer de semblables mensonges. Ne savait-on pas jusqu'à l'évidence, et cent témoins oculaires n'avaient-ils pas raconté, que les oiseaux de paradis se nourrissaient de rosée , peut-être parfois du suc de fleurs , et que, privés de pattes, ils ne touchaient jamais le sol?

Le plus acharné des antagonistes du père Nieremberg, un certain Acosta, déclara « que, sans pattes, privés de la faculté de se percher et de se reposer à terre , les paradisiers se suspendaient aux arbres avec leurs filets , qu'ils n'avaient point d'autre élément que l'air, qu'ils y dormaient, qu'ils y pondaient et qu'ils y couvaient. Le mâle, ajoutaitil , possède sur le dos une cavité dans laquelle la

femelle dépose ses œufs; celle-ci les couve au moyen d'une autre cavité placée dans son abdomen et correspondant à celle du mâle ; les deux oiseaux s'entrelacent par leurs longs filets , et forment ainsi un nid vivant jusqu'à l'éclosion des œufs. Les petits naissent tout formés et tout emplumés , s'envolent au sortir de la coquille , prennent leur essor sous la direction et la protection du père et de la mère , et se mettent à vivre d'air comme eux. »

11 fallut deux siècles pour que l'on reconnût la véracité du père Nieremberg, et qu'on substituât l'histoire véritable du paradisier au roman si solidement accrédité par Acosta.

Aujourd'hui peu de personnes ignorent encore que les oiseaux de paradis ne vont point passer quatre mois par an dans le paradis terrestre , mais qu'au contraire ils émigrent de la Nouvelle-Guinée dans les îles voisines, où ils trouvent en abondance les épices , les insectes et même les petits oiseaux nouveau-nés, dont ils se montrent très-friands. Ils construisent, au plus profond des forêts, des nids solides et même un peu grossiers avec des bûchettes, des rameaux secs et de la mousse. De plus , ce sont d'enragés querelleurs , surtout à l'époque des amours. Éperdus de jalousie, ils se

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jettent les uns sur les autres, s'attaquent à coups de bec et s'entre-tuent souvent , ainsi que l'attestent les nombreux cadavres ensanglantés que Ton trouve, vers le printemps, au pied des arbres, et que ne dédaignent point pour cela les chasseurs ; car si les plumes de ces oiseaux sont brisées et . fanées , la chair en est excellente , et rien ne vaut, suivant le capitaine possesseur de Coco, un paradisier cuit à point.

Hélas! nous voici tombés en plein réalisme, comme pour tant d'autres choses! Que dirait le poète du xvn* siècle, Domingo Ribeira,qui a fait sur l'oiseau de paradis cette élégie ?

Oiseau de paradis ! oiseau de paradis ! mon amour pour Dolorès te ressemble.

Comme toi , il ne saurait toucher à la terre ; comme toi il ne saurait se nourrir d'aliment grossier.

Comme toi, il provient du paradis, car c'est un ange envolé du ciel qui s*est introduit dans mon cœur.

Comme toi , il resplendit d'émeraudes et d'or au soleil ; mais mon soleil est plus divin que le tien , car mon soleil est le regard de Dolorès.

Pauvre poète ! l'oiseau à qui vous comparez votre amour castillan ne provient pas du ciel, et se nourrit d'aliments vulgaires; des matelots ont changé son nom de paradisier, pour le remplacer

par le vulgaire sobriquet de Coco ; enfin , il fournit un rôt excellent aux gourmets de la Nouvelle- Guinée !

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