CHAPITRE XIV
Les oiseaux de France. — Les oiseaux de proie diurnes et nocturnes.
— Les passereaux denlirostres. — Les eoniroslres. — L'alouette.
— Son panégyrique par le naturaliste Vieillot. — Les oiseaux utiles et M. Bonjean.
Il n'existe nulle part en France , même au Muséum de Paris, une collection complète et spéciale des oiseaux de la France. Je vais essayer de donner ici une énumération aussi complète que possible de
L'KSPRIT DES OISEAUX.
ces oiseaux , qu'il serait bien curieux cependant de voir disposés dans une galerie, les uns près des autres.
En tête viennent naturellement les oiseaux de proie diurnes.
Le vautour (vultur cinereus).
Le vautour fauve (vultur fulvus).
Le perenoptère blanc (vultur perenopterus) .
Le griffon (vultur gypaetus).
Le griffon barbu (gypaetus barbatus).
Le faucon (falco lanarius).
Le faucon pèlerin (falco peregrinus) .
Le hobereau (falco sabbateo).
L'émcrillon (falco œsalon).
La cresserelle (falco tinnunculus).
La cresserelette (falco tinnunculoides) .
Le kobez ou faucon à pieds rouges (falco rufipes).
Le gerfaut (falco islandicus).
L'aigle royal (falco fulvus).
L'aigle criard (falco nœvius).
L'aigle botté (falco pennatus).
L'aigle pygargue (falco albicilla).
Le balbuzard (falco haliaetus).
Le circaète le jcan-le-blanc (falco brachyilaclylus).
L'autour (falco palumbarius) .
L epervicr (falco nisus).
Le milan commun (falco milvus).
Le milan noir [falco ater).
La bondrée commune (falco apivoru*)-
L'ESPIUT DES OISEAUX.
La buse commune (falco buteo).
La buse pattue {falco tozopus).
Le buzard harpaye (falco rufus).
Le buzard saint -martin (falco cyaneus).
Les oiseaux de proie nocturnes, sont :
Le hibou (strix).
Le moyen-duc (strix otus).
Le brachyote (strix brachyotes).
L'effraie vulgaire (strix flammea).
La hulotte ou chouette des bois (strix stridula).
Le grand-duc (strix bubo).
La chevêche {strix uralensis).
La chouette à pieds emplumés.
La chouette commune (strix passer ina).
Le scops ou petit-duc (strix scops).
Ainsi, en France, trente-six espèces d'oiseaux vivent exclusivement de proies vivantes, et font une guerre acharnée aux mammifères de toutes tailles, depuis l'agneau, que l'aigle enlève dans ses serres, jusqu'au mulot nain, caché sous les gerbes de nos champs. Ils n épargnent pas davantage les oiseaux, les reptiles, et souvent même les poissons.
Les passereaux ne se nourrissent en général que d'insectes et de graines.
La classification ornithologique des passereaux , une des moins naturelles, a subi toutes sortes de variations.
D'après les caractères linnéens on a introduit dans cet ordre des espèces qu'on en sépare avec raison, et on en éloigne d'autres qui présentent tous les attributs des vrais passereaux.
Ces modifications sont logiques, et sans rendre la classification de Linné plus naturelle, elles la simplifient et la rendent plus facile à comprendre.
Les passereaux, en effet, sont des oiseaux dont les caractères généraux consistent dans le doigt externe uni au doigt du milieu sur une étendue plus ou moins considérable.
Cuvier, dont nous suivons la méthode, s'explique ainsi à l'égard de cet ordre :
« Il est le plus nombreux de toute la classe, ditil ; son caractère semble d'abord purement négatif, car il embrasse tous les oiseaux qui ne sont ni nageurs, ni échassiers, ni grimpeurs, ni rapaces, ni gallinacés. Cependant, en les comparant, on saisit bientôt entre eux une grande ressemblance de structure , et surtout des passages tellement insensibles d'un genre à l'autre, qu'il est difficile d'y établir des subdivisions.
« Ils n'ont ni le volume des oiseaux de proie, ni le régime déterminé des gallinacés ou des oiseaux d'eau; les insectes, les fruits, les grains fournissent à leur nourriture , les grains d'autant plus
exclusivement que leur bec est plus gros, les insectes qu'il est plus grêle ; ceux qui Font fort poursuivent même les petits oiseaux.
« Leur estomac est en forme de gésier musculeux, ils ont généralement deux petits cœcums; c'est parmi eux qu'on trouve les oiseaux chanteurs et à larynx inférieurs les plus compliqués. La longueur proportionnelle de leurs ailes et l'étendue de leur vue sont aussi variables que leur genre de vie. »
D'après la forme qu'affectent les pieds des passereaux, Cuvier fait dans cet ordre deux divisions. Dans la première et la plus nombreuse, il place toutes les espèces dont le doigt externe se trouve réuni à l'interne, seulement par une ou deux phalanges. Cette division se compose de quatre familles, les dentirostres, les fissirostres, les conirostres et les ténuirostres.
La seconde et la plus petite division de passereaux comprend ceux où le doigt externe, presque aussi long que celui du milieu, lui est uni jusqu'à l'avant-dernière articulation; Cuvier n'en a fait qu'un seul groupe, celui des syndactyles.
Voici l'énumération des passereaux, telle que Cuvier l'adopte :
La pie-grièche (lanius).
La pie-grièche grise (lanius excubitor).
La pie-grièche méridionale (lanius meridionalis).
La pie-grièche à poitrine rose {lanius minor).
La pie-grièche rousse (lanius ru fus).
La pie-grièche écorcheuse (lanius colluris).
Le gobe -mouche (lanius muscicapa).
Le gobe -mouche gris (muscicapa grisola).
Le gobe-mouche ù collier (muscicapa albicollis).
Le bec- ligue (muscicapa luctuosa).
Le jaseur ( bombycilla).
Le jaseur de Bohême (bombycilla garrula).
Le merle (turdus merula).
Le merle bleu (turdus cyaneus).
Le merle de roche (turdus saxatilis).
Le merle à plastron (turdus torquatus).
Le merle draine (turdus viscivorus).
Le merle cilorne (turdus hilaris).
Le merle-grive (turdus hirsicus).
Le merle mauvis (turdus iliacus).
Le cinile plongeur ou merle d'eau (aquaticus cinilus).
Le martin roselin ou merle rose (graculus roseus).
Le chocard (pyrrhocorax) .
Le chocard des Alpes (pyrrhocorax corvus).
Le coriacias (pyrrhocorax graculus) .
Le loriot (oriolus galbula).
Le bec -fin (motacilla).
Le bec -fin des forets (motacilla sylvia).
Le traquet pâtre (motacilla rubicola).
Le ta rier (motacilla ruberla).
Le motteux ou cul -blanc (motacilla œnanthe).
Le traquet rieur (motacilla cachinnans).
Le traquet stapazin (motacilla tapazina).
L'ESPKIT DES OISEAUX.
Le rouge -gorge (motacilla sylvia rubecula).
Le rouge -gorge bleu.
Le rouge -gorge noir ou rossignol des murailles (sylvia syphœnicurus) .
Le rouge -queue (sylvia tithys ).
La fauvette rousserolc (sylvia syturdoides).
La fauvette locusteile (sylvia locustella).
La fauvette aquatique (sylvia aquatica ).
La fauvette de roseaux ou effarvatte (sylvia arundinacea) . La fauvette la verderolle (sylvia palustris). La fauvette-rossignol (sylvia philomela).
La fauvette orphée (sylvia orphea).
La fauvette à moustaches noires (sylvia melanopogon ). La fauvette rugie (sylvia nisorea).
La fauvette à tête noire (sylvia atricapilla) . La fauvette des fragones (sylvia rusticola).
La fauvette proprement dite (sylvia hortensis). La fauvette phrasmile (sylvia phrasmiles).
La fauvette grisette ou grise (sylvia cinerea). La fauvette babillard e (sylvia garrula).
La fauvette des saules (sylvia luscinoides) . La fauvetté pittechou (sylvia provinciales).
La fauvette passerinette (sylvia passer ina) . La fauvette des Alpes ou pegot (sylvia alpina). La fauvette-mouchet ou traîne-buisson (sylvia modularis). Le roitelet ordinaire (sylvia regulus).
Le pouillot (sylvia trochilus).
Le grand -pouillot ou fauvette à poitrine jaune(syîyia hippolais).
Le bec- fin siffleur (sylvia sibilatrix).
La petite fauvette rousse (sylvia rufa).
La fauvette citerine (sylvia citerina).
La fauvette Bonelli (sylvia Bonelli).
Le roitelet triple bandeau (sylvia ignicapilla).
Le troglodyte d'Europe ou roitelet (sylvia troglodytes).
La hoche -queue bergeronnette (motacilla) .
La bergeronnette lugubre (motacilla lugubris).
La bergeronnette grise ou lavandière (motacilla alba).
La bergeronnette jaune (motacilla boarula).
La bergeronnette printanière (motacilla flava).
La farlouse ou pipit (motacilla anthus).
L'alouette des prés (motacilla pratensis).
Le pipit du buisson (anthus arboreus).
Larousselinc (anthus rufescens).
Le pipit spioncelle (anthus aquaticus).
Le pipit richard ( anthus richard).
La série de passereaux qu'on vient de lire appartient à la catégorie des dentirostres ou à bec en forme de dent.
Nous arrivons maintenant aux fissirostres ou à bec fendu.
Le martinet à ventre blanc (cypselus alpinus).
Le grand-martinet ou martinet noir (cypselus murarius).
L'hirondelle des cheminées (hirundo rustica). L'hirondelle des fenêtres (hirundo urbica).
L'hirondelle des rivages (hirundo riparia).
L'hirondelle des rochers (hirundo rupestris). L'engoulevent (caprimulgus europœus).
Les passereaux conirostres s* appellent ainsi de leur bec en forme de cône.
L'alouette des champs (alauda arvensis).
Le cochevis ou alouette huppée (alauda cri&tata).
Le cupellier ou alouette des bois (alauda arborea).
L'alouette calandre (calandra).
L'alouette calendrelle (alauda brachydactyla).
L'alouette Dupont (alauda Duponti).
Cette dernière alouette n'est sans doute qu'un
oiseau de passage, et ne se rencontre que rarement
en France.
« L'alouette commune, dit Vieillot, est le musicien des champs; son joli ramage est l'hymne d'allégresse qui devance le printemps et accompagne le premier sourire de l'aurore. On l'entend dès les heaux jours qui succèdent aux jours froids et sombres de l'hiver, et ses accents sont les premiers qui frappent l'oreille du cultivateur vigilant.
« Le chant matinal de l'alouette était chez les Grecs le signal auquel le moissonneur devait commencer son travail , et il le suspendait pendant la portion de la journée où les feux du midi imposent silence à l'oiseau.
« L'alouette se tait, en effet, vers le milieu du jour; mais quand le soleil s'abaisse vers l'horizon , elle remplit de nouveau les airs de ses modulations variées et sonores; elle se tait encore lorsque le ciel est couvert et le temps pluvieux ; du reste, elle chante pendant toute la belle saison.
« De même que dans presque toutes les espèces d'oiseaux, le ramage est un attribut particulier au mâle de l'alouette. On le voit s'élever presque perpendiculairement et par reprises, et décrire en s'élevant une courbe en forme de vis ou de limaçon ; il monte souvent fort haut, toujours chantant, forçant sa voix à mesure qu'il s'éloigne de la terre , de sorte qu'on l'entend aisément lors même qu'on peut à peine le distinguer à la vue; il se soutient longtemps en l'air, et descend lentement jusqu'à dix à douze pieds du sol, puis s'y précipite comme un trait; sa voix s'affaiblit à mesure qu'il en approche, et il est muet aussitôt qu'il s'y pose.
« Cette voix si pure et si mélodieuse, loin de s'éteindre dans l'esclavage, s'y conserve et s'y embellit ; et si on la prend jeune et qu'on l'élève avec soin, l'alouette devient un des oiseaux les plus précieux , moins encore par la beauté de ses accents naturels que par sa prodigieuse mémoire, qui lui permet de retenir ceux des autres oiseaux et tous les airs qu'on veut lui apprendre et qu'elle répète avec une pureté, une flexibilité d'organe qui leur ajoute de nouveaux charmes, et ne les imite que pour les embellir. »
On prend en octobre ou en novembre les alouettes mâles destinées au chant. Elles ne tardent pas à
s'habituer à l'esclavage, et deviennent familières au point de manger dans la main , sur la table et même dans les assiettes ; mais la cage où on les renferme doit être recouverte de toile par le haut; sans quoi, obéissant à l'instinct qui les porte sans cesse à s'élever perpendiculairement, elles ne tarderaient pas à se tuer en se brisant la tête contre le haut de leur prison.
En outre, on revêt le fond de la cage d'une épaisse couche de sable fin, afin que ces oiseaux puissent s'y rouler et chercher un soulagement contre les petits insectes qui les tourmentent. Il est encore bon de placer^ dans un coin du gazon frais et de le renouveler souvent.
On nourrit les jeunes que l'on prend dans le nid avec de la graine de pavot mouillée , et lorsqu'ils mangent seuls, avec de la mie de pain également humectée, et mélangée à toutes sortes de graines.
Lorsque les alouettes commencent à faire entendre leur ramage, on leur prépare une pâtée avec de la viande bouillie et de la mie de pain détrempée dans du lait, à laquelle on ajoute de la graine de pavot, de l'orge, du blé, du millet, du chènevis écrasé ; mais si on leur donne cette dernière nourriture en trop grande quantité , suivant un vieil auteur à qui nous en laissons toute la responsa-
bilité, on pourrait faire noircir entièrement leur plumage.
Après deux ans de domesticité, la voix des jeunes mâles atteint son complet développement ; toutefois pour qu'elle arrive à un degré réel de perfection , il faut qu'on éloigne d'eux tout ce qui pourrait fausser leur goût.
On doit surtout se garder de jamais chercher à faire apprendre aux alouettes plusieurs airs à la fois, et éviter que rien de faux, d aigre ou de discordant arrive à leurs oreilles; si quelque chant étranger vient distraire leur mémoire des dernières modulations sur lesquelles on veut fixer leur attention , leur ramage deviendra un mélange confus et bizarre des différents sons qui les auront frappées davantage.
Captives, les alouettes chantent en toutes saisons.
Leur vie se prolonge, en cage, pendant dix à douze ans, suivant quelques auteurs, et jusqu'à vingt et vingt-quatre ans, suivant d'autres.
Trop souvent, ces pauvres prisonniers, placés dans un milieu si différent des habitudes pour lesquelles Dieu les crée, finissent par devenir épileptiques, surtout quand ils commencent à vieillir.
En liberté, l'alouette femelle, dans nos contrées, commence seulement vers le mois de mai à con-
struire son nid par terre , entre deux mottes ou au pied d'une touffe d'herbe; elle se sert de petits brins de paille, de menues racines et de crin pour en former un nid plat et presque sans consistance. Elle y pond quatre ou cinq œufs tachés de brun sur un fond grisâtre.
Après quatorze à quinze jours d'incubation, les jeunes éclosent, et quinze autres jours suffisent à la mère pour élever sa couvée , et la mettre en état de se soustraire aux poursuites de ses nombreux ennemis.
Les petites alouettes quittent leur nid de bonne heure, surtout si leur mère découvre aux environs quelques traces ennemies; il arrive souvent aux chasseurs de trouver la famille délogée longtemps avant le jour où ils comptaient s'en emparer.
A peine les petits peuvent se suffire , que la mère songe déjà à de nouvelles amours et à une nouvelle famille. Dans les pays chauds, elle pond jusqu'à trois couvées.
« Mais, dit Vieillot, que je citais tout à l'heure, qu'on ne croie pas que la tendresse maternelle se taise devant un besoin si actif de se reproduire, et qu'aux soins et à l'affection succède tout d'un coup l'oubli de ses premiers nourrissons ; longtemps encore on la voit voltiger au-dessus de sa couvée sans
expérience, la suivre de l'œil avec sollicitude, diriger tous ses mouvements, pourvoir à tous ses besoins, veiller à tous ses dangers, et cet instinct sublime d'amour, de soins et d'abnégation maternelle est même porté si loin dans ce frêle et intéressant oiseau, que loin de n'être, comme dans presque tous les êtres, qu'une conséquence de celui qui les dispose à devenir mères, souvent il le précède de longtemps, et se développe, d'après Butfon, dès l'âge le moins avancé. »
Buffon possédait une alouette qui mangeait à peine seule, lorsqu'on mit dans sa cage trois ou quatre petits d'une autre couvée.
Le jeune oiseau s'éprit aussitôt pour les nouveaux venus d'une affection si vive, qu'il se mit à les soigner, à les nourrir, et à les réchauffer sous ses ailes. Malgré les soins que lui prodiguait son maître, il finit par se laisser mourir d'inanition au milieu des soins tendres jusqu'à l'exagération dont il les entourait, et à la perte desquels aucun oisillon ne survécut.
La question de savoir si les alouettes sont ou non des oiseaux de passage n'est pas résolue. Buffon n'affirme rien à cet égard, et un grand nombre répondent négativement.
Vieillot prétend qu'au commencement de l'hiver
l'espèce tout entière se partage en deux bandes, celle des voyageuses et celle des sédentaires ; que les premières traversent la Méditerranée et vont se répandre en Syrie, sur les bords de la mer Rouge, en Égypte, en Nubie et en Abyssinie, d'où elles reviennent au retour de la belle saison réparer les pertes énormes qu'ont éprouvées leurs compagnes, qui osent braver dans leur patrie les rigueurs de Thiver et la guerre acharnée que leur livrent toutes sortes d'ennemis.
Quoi qu'il en soit, il paraît certain que les alouettes, au commencement de la mauvaise saison, se rassemblent en troupes nombreuses et quittent les plaines élevées qu'elles habitent, pour chercher des lieux mieux abrités.
Souvent, lorsqu'il survient un froid rigoureux et imprévu, elles disparaissent comme par enchantement pour revenir dès qu'apparaissent quelques jours d'une température plus douce.
Si le froid se remontre, si la terre reste longtemps couverte de neige ou durcie par la gelée, la misère des pauvres oiseaux devient extrême ; ils se rapprochent alors des grands chemins, des lieux habités, et négligent même le soin de leur conservation, jusqu'à se laisser tuer à coups de perche ou prendre à la main.
Un oiseau dont les insectes et les chrysalides forment la principale nourriture, doit trouver protection dans les pays où les sauterelles ne sont pas un fléau moins destructeur que la peste et la famine qui marchent à leur suite. Aussi les alouettes ontelles toujours été tenues en vénération dans le Levant et surtout dans l'île de Lemnos.
Chez nous, au contraire, elles sont l'objet d'une guerre acharnée qui a ses règles et sa tactique fondées sur l'étude du caractère des pauvres victimes. Aussi plusieurs naturalistes affirment- ils que l'espèce a considérablement diminué depuis cinquante ans, et si elle n'est pas encore complètement détruite, on ne le doit qu'à sa fécondité prodigieuse.
Vers le mois de septembre, après le temps des amours , du chant et des soins maternels , lorsque la nourriture foisonne de toutes parts pour elles, les alouettes prennent cet embonpoint, cette chair succulente qui les fait rechercher si favorablement par les gourmets , sous le nom de mauviettes , et à laquelle les pâtés de Pithiviers doivent leur réputation. Alors aussi la destruction de ces oiseaux commence, et se continue impitoyablement jusqu'à la fin de l'hiver.
Les chasseurs ne s'en prennent point à des individus isolés, mais bien à des masses considérables
d'alouettes, et, par malheur, nul oiseau n'offre plus de prise à ces razzias.
Sa confiance, la douceur de ses mœurs, sa sociabilité, et surtout sa curiosité, ne servent que trop les ruses et les stratagèmes de leurs ennemis. Ceux-ci placent, au milieu des sillons où l'alouette se réfugie, quelques objets brillants, et les mettent en mouvement; le plus souvent un miroir, morceau de bois taillé en dos d'âne, supporté par son milieu, et incrusté soit de boutons d'acier ou de cuivre, soit de petits morceaux de glace; tout est bon, pourvu que les rayons du soleil puissent s'y réfléchir. Aussitôt, cédant à une sorte d'instinct, l'alouette accourt, vient papillonner autour de cette lumière inconnue, se met sous les filets, et s'offre sans défense aux plombs des fusils , sans que les détonations qui éclatent de toutes parts, sans que la mort de ses compagnes, dont les cadavres jonchent le sol, lui inspirent une terreur salutaire et la fassent fuir.
Par un temps sombre et froid, par un ciel couvert, ou le soir, après le coucher du soleil, les alouettes volent par troupes, sans s'élever et en rasant la terre ; alors les chasseurs, en les effrayant, les forcent à marcher longtemps sans s'élever dans les airs, et les dirigent sous de vastes filets que supportent
quelques fourchettes, et fixés à terre par trois côtés. Ces filets n'offrent aux malheureux oiseaux qu'une entrée sans issue et se referment sur eux dès qu'ils y sont engagés. On se sert encore de la tonnelle murée, sorte d'énorme sac offrant une ouverture de dix pieds en tous sens, et flanqué à droite et à gauche par de larges filets qui s'agrandissent de manière à réunir dans la tonnelle la bande entière, qui s'y laisse facilement engager.
Cependant ces moyens de destruction ne sont rien en comparaison de la chasse aux gluaux.
Cette chasse se pratique dans toute la Lorraine.
Dans une plaine en jachère, on aligne en carré long quinze cents à trois mille branches de saule de trois à quatre pieds, enduites de glu et plantées assez légèrement pour que l'oiseau n'y puisse toucher sans les faire tomber. Des détachements de chasseurs forment ensuite autour du terrain où se trouvent les alouettes, un cordon de trois à quatre kilomètres de développement, et rétrécissent lentement ce carré en serrant dans son enceinte des milliers d'alouettes. Un commandant supérieur et des chefs sous ses ordres dirigent avec habileté les manœuvres, et forcent les alouettes, souvent après trois heures de soins et de ruses, à entrer, en sautillant et en s'élevant un peu de terre, dans la funeste en-
ceinte. A peine entrées, elles s'empêtrent dans les branches engluées, ne peuvent plus se détacher de cette substance maudite qui paralyse tous leurs efforts, et se laissent prendre à la main. Une chasse de cette nature rapporte souvent jusqu'à cent douzaines d'alouettes.
Une dernière chasse aux alouettes, plus usitée peutêtre que les précédentes, parce qu'elle exige moins de frais et moins d'adresse , est la chasse aux lacets. Les lacets ou collets traînants se composent d'un ou deux crins de cheval, disposés en nœud coulant et fixés à des ficelles de plusieurs mètres de longueur. On les tend sur un terrain en jachère, soit dans des sillons nouvellement labourés, soit dans une trouée ouverte à travers la neige, et Ton a soin que les lacets, semés sans ordre ni régularité, s'élèvent de quelques centimètres seulement au-dessus du sol. On jette ça et là du grain, on y place quelques alouettes captives appelées moquettes. Les alouettes affamées, et rassurées parla présence d'oiseaux de leur espèce , accourent de toutes parts, et se prennent de la tête aux pieds dans les lacets , où elles meurent étranglées.
De pareilles chasses dévastatrices, par malheur, dépeuplent nos campagnes d'utiles auxiliaires qui détruisent par milliards les insectes nuisibles, et
trop souvent des récoltes avortées punissent l'imprudence et l'avidité des chasseurs.
Voici en quels termes, en 1861, M. Bonjean exposait au sénat les funestes conséquences de la destruction des oiseaux :
« Plusieurs milliers d'insectes, doués d'une effrayante fécondité , vivent exclusivement aux dépens de nos végétaux les plus précieux.
« Le chêne robuste a pour ennemis le lucane , le cerambyx héros, etc.
« A Forme s'attachent les scolytes destructeurs.
« Les pins et sapins succombent sous les attaques des bostriches, de la nonne, du scarabée typographe.
« L'olivier voit son bois miné par le phlœotribus , tandis que ses fruits sont dévorés par les larves innombrables delà mouche de l'olivier [dacus oleœ.)
« La vigne résiste à peine, en certaines localités, aux ravages de la pyrale.
« Le blé et les autres céréales sont attaqués, dans leurs racines, parle ver blanc (larve du hanneton) ; sur pied, avant la floraison, par la cécidomyie ; plus tard, au moment où se forme le grain , par le charançon [calandra granaria).
« Le colza et les autres crucifères ne comptent pas des ennemis moins nombreux. Plusieurs va-
riétés d'altises détruisent le plant à sa sortie de terre; d'autres parasites attendent que la silique soit formée pour y élire domicile et se nourrir aux dépens de la graine.
« Les racines de toutes les légumineuses sont mangées par les courtilières et autres insectes fouilleurs, tandis que la larve de la bruche vit cachée dans les pois et les lentilles, dont elle ne nous laisse que l'enveloppe.
« Les lamentations des pays vinicoles , au sujet de la pyrale , attestent assez la grandeur du mal , pour ce genre de culture. — De 1828 à 1837, en dix années, et seulement dans vingt-trois communes du Màconnais et du Beaujolais , représentant trois mille hectares de vignes, les dommages causés par la pyrale furent évalués, d'après un calcul fondé sur des bases fournies par l'administration des contributions, à 34,080,000 francs, soit plus de trois millions par an. Aux Thorins, notamment en 1837, sur une propriété qui rapportait ordinairement 5,000 hectolitres de vin, on n'en récolta que 22. — Le gouvernement dut accorder des dégrèvements considérables sur l'impôt foncier. Plusieurs propriétaires, découragés, vendirent leurs vignes à vil prix ; d'autres les arrachèrent pour y substituer de nouvelles cultures. — Des ravages analogues, quoi-
que moins considérables, furent constatés, à la même époque , dans les départements de la Côte d'Or, de la Marne, de la Charente- Inférieure r de la Haute-Garonne, des Pyrénées-Orientales et de l'Hérault, et toujours dans les crus les plus fins.
« Quant aux céréales , on n'évalue pas à moins de quatre millions de francs , au plus bas, la valeur du blé que fait avorter, en une seule année, dans l'un de nos départements de l'Est, la seule larve cécidomyique. — Dans une notice spéciale, d'après un grand nombre de faits soigneusement étudiés, M. Bazin n'hésite pas à attribuer à cet insecte l'insuffisance des récoltes, dont nous eûmes tant à souffrir durant les trois années qui précédèrent 1856 : dans certains champs, la perte s'éleva à près de moitié de la récolte.
« Pour le colza, une monographie très-bien faite par un des professeurs de l'ancien Institut agronomique de Versailles, a constaté, d'après des expériences faites avec le plus grand soin , sur une récolte dépendant de cet établissement, que, sur 20 siliques, prises au hasard et fournissant 504 graines , 296 graines seulement étaient saines ; le surplus avait été mangé par les insectes, ou s'était flétri par l'effet de leurs piqûres; que, par suite, il y avait eu perte, en huile, de 32,8 pour 100; et,
plus spécialement, que sur une récolte ayant produit 4,500 francs, il fallait compter une perte de 2,700 francs, qui, si elle eût pu être évitée, aurait porté le produit à 7,200 francs.
« En Allemagne, au témoignage de Latreille, la nonne (phalœna monacha) a fait périr des forêts entières. — En 1810, les bostriches avaient tellement envahi la forêt de Tannesbuch , située dans le département de la Roër, qu'un décret dut ordonner d'abattre la forêt, et de brûler sur place les branches, racines et bruyères. — Dans la Prusse orientale, il a fallu abattre, il y a trois ans, dans les forêts de l'État, plus de 24 millions de mètres cubes de sapins, contrairement à tous les règlements forestiers, uniquement parce que les arbres périssaient sous les attaques des insectes.
« Dès le commencement des âges, l'homme eût succombé dans cette lutte inégale, si Dieu ne lui eût donné, dans l'oiseau, un auxiliaire puissant, un allié fidèle, qui s'acquitte à merveille de l'œuvre que lui , homme , ne saurait accomplir.
« Ce sont tous les oiseaux purement inseclîvores; les grimpereaux , le pivert, l'engoulevent, le coucou, les différentes variétés d'hirondelles ; mais surtout ces charmants musiciens des champs, tous ces insectivores vulgairement désignés sous les ex-
pressions collectives de petits-pieds ou becs-fins : rossignols, fauvettes, traquets, rouges- gorges, rouges-queues, bergeronnettes, pipits, pouillots, roitelets et le troglodyte , cet ami des chaumières , qui, tousàl'envi, nous rendent d'inappréciables
services , services aussi gratuits que mal récompensés , parce qu'on ne s'en fait pas une idée suffisamment exacte.
« Permettez-moi donc d'en citer un exemple qui m'est fourni par un des tableaux de M. F. Prévost, relatif au martinet. Dix-huit de ces oiseaux furent tués du 15 avril au 29 août, à la fin de la journée , au moment où ils rentrent au nid. Les insectes, dont les débris furent retrouvés dans les estomacs, ne montaient pas à moins de 8,690, ce qui donne, pour chaque jour et pour chaque oiseau, une
moyenne de 483 insectes détruits. Un autre tableau présente des résultats analogues pour la fauvette d'hiver. Et , parmi les insectes ainsi anéantis , figurent précisément les plus redoutables pour nous : le charançon des blés, lapyrale, le hanneton, et une foule d'autres coléoptères destructeurs.
« Or, ce que cause de mal un seul de ces insectes, vous pouvez, Messieurs les Sénateurs, vous en faire une idée , en vous rappelant que le hanneton pond de 70 à 100 œufs, bientôt transformés en autant de vers blancs qui, pendant une ou deux années, vivent exclusivement aux dépens des racines de nos végétaux les plus précieux. — Le charançon du blé produit 70 à 90 œufs , qui déposés dans autant de grains de blé, s'y développent en larves qui en dévorent le contenu; c'est donc la valeur d'un épi au moins perdue par le fait d'un seul charançon. — La pyrale dépose, sur les feuilles de la vigne, 100 à 130 œufs d'où sortent autant de chenilles, qui, après s'être cachées sous l'écorce pendant Fhiver, en sortent au printemps pour ronger, en mai et en juin, les feuilles et les bourgeons. Voilà 100 à 130 grappes de raisin qu'une seule pyrale détruit en leur germe.
« Et maintenant, si vous rapprochez les deux ordres de chiffres que je viens de mettre sous vos
yeux , en admettant que, sur les 500 insectes détruits en un jour par un seul oiseau, il y ait seulement un dixième de ces êtres malfaisant : par exemple , quarante charançons et dix pyrales (et ces chiffres sont au-dessous de la vérité), c'est en moyenne 3,200 grains de blé et 1,150 grappes de raisin qu'en un seul jour ce petit oiseau vous aura sauvés.
« Faites la part aussi large que vous voudrez aux autres causes naturelles qui auraient pu arrêter les ravages de ces insectes; réduisez autant qu'il vous plaira celle de l'oiseau , il en restera toujours assez pour justifier ce mot profond d'un contemporain : « L'oiseau peut vivre sans l'homme ; mais l'homme « ne peut vivre sans l'oiseau. »
« Et , en effet , qui donc , excepté le petit oiseau , pourrait guetter et saisir le charançon, long de cinq millimètres, quand, au milieu d'un champ de blé, il s'apprête à déposer ses œufs dans les grains en voie de formation? Qui pourrait saisir le papillon de la pyrale alors que , dans le même but , il voltige autour des ceps , ou la chenille du même insecte , quand elle sort au printemps , longue de quatre à cinq millimètres?
« Qui pourrait surtout atteindre ces œufs et ces
larves microscopiques, dont une seule mésange consomme plus de 200,000 en une année?
« L'homme, par un étrange aveuglement, se montre le plus terrible ennemi de ces douces et utiles créatures. »