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CHAPITRE III

Passions et vices des moineaux. — Aventures d'un friquet et d'une petite fermière. — Un moineau qui disparait. — Une perruche. — Évasion d'un prisonnier. — Combat. — Meurtre. — Justification agricole des moineaux. — Une loi du grand Frédéric. — Les têtes des moineaux mises à prix. — Leur réhabilitation. — On les ramène en Prusse à prix d'argent. — Florent Prévost et les gésiers de moineaux. — Illustres défenseurs de ces oiseaux. — Injustice de Mahomet envers eux. — Le moineau suit l'homme partout. — L'hirondelle. — Ses émigrations. — Où vont-elles ? — Erreurs à ce sujet.

En domesticité le moineau ne tarde point à s'initier aux passions et même aux vices de l'espèce humaine ; il devient capricieux , colère et jaloux , jusqu'à la frénésie.

En 1845, la petite fille d'un fermier du département du Nord ramassa au pied d'un mur un moineau encore sans plume, et qu'un accident avait, comme il n'arrive que trop souvent, jeté à bas de son nid. La pauvre bestiole se mourait de froid et de faim. L'enfant la plaça dans son sein , la réchauffa, l'apporta chez elle, et la nourrit de pain détrempé dans du lait, qu'elle lui présentait au bout d'une menue baguette. Le moineau, d'abord , resta languissant ; mais à force de soins sa bienfaitrice parvint à l'élever, et à lui donner de la force et de la vigueur. Il finit même par devenir un beau mâle, à la tête cendrée et aux joues bleuâtres ; un bandeau rouge brun s'étendait de l'un de ses yeux à l'autre, en passant par l'occiput; un cercle noir entourait ses yeux, et depuis son cou, jusque sur ses ailes et sur sa queue, miroitaient de charmantes nuances brunes et grises d'un pourpre sombre ; enfin une plaque noire recouvrait sa large poitrine, et faisait valoir la finesse et l'élégance de sa taille.

L'oiseau ne quittait point d'un instant sa maîtresse ; au logis, il se tenait perché sur son épaule, ou bien , il se réfugiait dans le giron de la jeune fille, pour s'y endormir; à table, il grimpait sur le dossier de sa chaise, à l'affût des bribes de pain ou

de légumes, dont il se montrait fort friand; la nuit, il se blottissait sous le traversin du lit, et y dormait jusqu'à l'aube. Dès que la jeune fermière s'éveillait, il sortait de sa retraite, caressait de son rtos bec noir et jaune les lèvres de l'enfant, se baignait dans la cuvette où elle avait fait sa toilette, lissait ses plumes,etvenait ensuite prendre gaiement sa part du déjeuner.

Sortait- elle, il l'accompagnait , tantôt perché sur sa tête, tantôt volant capricieusement de ça et de là, d'arbre en arbre, de buisson en buisson, toujours en mouvement, toujours pétulant, toujours gai.

Un beau jour, il disparut, et je vous laisse à penser du chagrin qu'en éprouva celle à qui il devait la vie , et pour laquelle il professait tant d'affection.

On donna une perruche verte à la petite désolée, et celle-ci, qui, de même que tous les autres enfants, se consolait aussi vite qu'elle s'affligeait vivement , commençait à aimer l'oiseau émeraude presque autant que le moineau, qu'elle accusait de l'avoir délaissée en prenant la fuite, quand un matin elle entendit de petits coups secs résonner vivement à ses vitres; elle se hâta d'ouvrir, car c'était le moineau perdu qui l'appelait ainsi. Dépouillé d'une partie de ses plumes, meurtri , blessé, traînant à la patte une ficelle , il prodigua les caresses les plus passionnées à celle dont il se trouvait séparé depuis si longtemps, et sembla lui raconter ses souffrances et ses angoisses depuis le jour ou un méchant enfant l'avait pris à un piège tendu derrière la haie de la ferme, et les tortures qu'on lui avait fait subir pendant une cruelle captivité.

Ai- je besoin d'ajouter que la petite fermière lui rendit caresse pour caresse , le débarrassa de la cordelette qui élreignait sa patte, et lui présenta toute sorte de bonne nourriture ?

Après les premiers instants donnés au plaisir de se revoir et de se raconter les douleurs de l'absence, le moineau songea à se repaître, et c'était un plaisir que de lui voir engloutir avidement tout ce qu'on lui présentait. Rassasié enfin , il se baigna

avec la volupté d'un voyageur qui se retrouve , à la suite de longues privations, en présence du confort de la vie civilisée. Il achevait sa toilette, quand tout à coup la perruche éleva la voix , et se mit à crier une de ces phrases banales que la routine enseigne aux perroquets, de quelque espèce qu'ils soient. Aussitôt le moineau s'élanca furieusement

sur elle . et l'attaqua à coups de bec , sans tenir compte des horions qu'il recevait en échange , et qui le mettaient en sang. Quand leur maîtresse voulut les séparer , il la repoussa , lui pinça les doigts, et s'envola sur un grand orme, qui s'élevait en face de la ferme.

Celle à qui naguère il obéissait si com plaisamment , et dont il ne voulait point s'éloigner , eut beau l'appeler; il fit la sourde oreille, et ne répondit qu'en battant les ailes avec colère et en ouvrant un bec menaçant.

Le lendemain, la perruche succomba à une blessure grave qu'elle avait reçue au crâne dans son combat avec son rival; et un domestique l'emporta à la ville voisine pour la faire empailler.

Quand il vit passer le cadavre de celle qu'il haïssait tant, le moineau revint à tire -d'aile chez sa maîtresse. Confus, repentant, il implora son pardon par les caresses les plus tendres et les plus

soumises , et il fit tant et si bien , que , malgré le meurtre qu'il avait commis , il finit par rentrer en grâce.

A quelque temps de là , le naturaliste chargé de

préparer la perruche la renvoya à la ferme. On voulut voir comment le moineau se comporterait en présence de la dépouille de sa rivale défunte, et on la mit brusquement vis-à-vis de lui. D'abord il recula, se gonfla et se rua sur elle ; mais presque

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aussitôt il recula brusquement. Il avait reconnu qu'il n'avait point affaire à un être vivant, mais à une peau bourrée , et il se retira honteux et mécontent dans un coin de la ferme , où il bouda le reste de la journée.

On a longtemps regardé , et Ton ne regarde que trop encore, le moineau comme un ravageur funeste à l'agriculture. Aujourd'hui, on revient sur une erreur qui n'a fait massacrer que trop d'oiseaux innocents , et il reste à peu près incontestablement établi que les moineaux , dans les campagnes, ne se nourrissent de graines que si les insectes leur font défaut. En compensation de quelques pillages peu funestes, ils débarrassent les arbres des chenilles , et les champs des hordes d'insectes de toute espèce qui attaquent les racines du blé, rongent ses feuilles, et font avorter ses épis.

Le grand Frédéric , qui possédait à Postdam de magnifiques cerisiers , vit un jour une bande de moineaux se jeter sur ses arbres favoris , et en attaquer les meilleurs fruits; il entra dans une violente colère, jura qu'un pareil méfait ne se renouvellerait point, et rendit immédiatement une loi, par laquelle il ordonnait qu'on payât une prime de six pfennings à chaque personne qui livrerait deux têtes de moineaux.

A dater de cette loi, on fit, vous le comprenez sans peine, dans toute la Prusse, une guerre acharnée aux moineaux. Les têtes mises à prix arrivèrent de toutes parts, et la première année le gouvernement eut à payer la somme relativement exorbitante de dix mille thalers de primes ; la seconde année, cent thalers, et la troisième, dix ; par conséquent, il ne restait plus un moineau, ni à Berlin , ni dans les autres villes des Ëtats du souverain horticulteur.

Le roi se frottait les mains de ces massacres , et il comptait bien désormais manger en abondance des cerises qui ne porteraient point de traces de coups de bec, quand il vit des bandes de chenilles couvrir ses cerisiers, en dévorer les feuilles naissantes et les fleurs , et ne même pas respecter les bourgeons. En même temps, des plaintes et des réclamations s'élevèrent de toutes les parties des États prussiens ; les récoltes périssaient sur pied, les arbres fruitiers restaient stériles, les forêts elles-mêmes causaient de graves inquiétudes. Frédéric s'en prit à quelques pauvres agronomes qui, prétendit -il, lui avaient conseillé la destruction des moineaux, et rendit une autre loi , par laquelle on promettait de payer six pfennings pour chaque paire de moineaux qu on importerait en Prusse.

M. Florent Prévost a, lui aussi, causé la mort d'un grand nombre de moineaux, moyen passablement cruel mais nécessaire et irrécusable pour démontrer l'innocuité de ces oiseaux, et les services qu'ils rendent à l'agriculture. Habile chasseur, il a tué des centaines de ces pauvres bêtes pendant les diverses saisons de l'année, au printemps, à l'été, et jusque vers le commencement de l'automne ; il a ouvert les gésiers de ses victimes, et il n'y a trouvé que des insectes de toute espèce, chenilles, chrysalides, vers, sauterelles, hannetons, papillons, taupins, myriapodes, acarus, pucerons, alucites, moucherons, araignées.

A dater de la fin d'octobre, il faut en faire l'aveu, leur estomac était rempli de graines.

En ceci, l'antiquité se montrait plus sage que nous. Moïse promit la fécondité des champs et une longue vie à ceux qui respecteraient les oiseaux auxiliaires de l'agriculture. Les Égyptiens les placèrent sous la protection d'Osiris , et déclarèrent sacrilèges les coupables qui les tueraient ou qui détruiraient leurs nids. Pline , Columelle , Yarron et Plutarque déclarèrent ennemis des dieux et des hommes les persécuteurs de ces célestes créatures. Au rebours Mahomet, dont les agriculteurs du xix e siècle ne partagent que trop encore, en ce point,

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les doctrines erronées, proscrivit, dans son Koran, les têtes des moineaux, et ordonna même de détruire tout arbre susceptible de leur servir de refuge. Aussi Dieu sait combien est déplorable l'agriculture chez les musulmans.

Le moineau, comme le rat et la souris, avec laquelle , dans certains rapports , il ne manque pas d'affinité , suit l'homme partout ; les premiers colons de la Nouvelle-Zélande restèrent tout surpris de voir ce compatriote ailé s'installer avec eux dans leur nouvelle patrie. Jusqu'à présent on n'a point encore pu s'expliquer d'une manière satisfaisante ce singulier problème.

L'hirondelle, elle aussi, se trouve dans presque toutes les parties du globe; mais on y comprend sa présence par l'instinct impérieux qui la pousse à voyager, et qui prend surtout sa cause dans le genre de sa nourriture, consistant exclusivement en insectes.

Je ne répéterai point tout ce que l'on a déjà dit tant de fois de la manière dont elles arrivent dans nos climats, et surtout de la manière dont elles en partent. Je ne vous les montrerai point rassemblées vers l'automne , quelquefois au nombre de trois ou quatre mille, sur un toit, où elles tiennent conseil, pour décider du jour de leur émigration , se dis-

persent ensuite , et se rassemblent de nouveau, à l'heure dite, pour se mettre en route.

Elles partent, non pas en masse et toutes à la fois, mais par groupes successifs de cent à deux cents , de façon à ne point trop attirer l'attention des oiseaux de proie, ce qui par malheur n'empêche

point toujours les brigands de l'air de les attendre au passage, et d'en faire un grand massacre.

Où vont-elles? On a dit bien des fables sur leur émigration. Olaus Magnus, entre autres, prétend qu'elles s'enfoncent dans les marécages, dans les étangs et dans les lacs, pour s'y tenir enfouies jusqu'au retour de la belle saison, et, d'après lui, des pêcheurs, aux environs d'Upsal, auraient pris dans leurs filets, en même temps que des poissons,

un grand nombre d'hirondelles pelotonnées ensemble, réunies ventre contre ventre, bec contre bec, pattes contre pattes, et qui, exposées soit à l'air, soit à la température d'un four, étaient revenues petit à petit à la vie , et sorties complète* ment de leur engourdissement.

Le jésuite Kircher poussa la chose encore plus loin ; car il prétendit que les hirondelles , à certaines époques, se jetaient dans les puits et dans les citernes.

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