CHAPITRE IV
Une erreur populaire et scientifique réfutée par Spallanzani. — Pôche ans hirondelles. — Un nid dans un tiroir. — Un nid sous la roue d'un steamer. — Un nid sur le fil d'une sonnette. — Le naturaliste Audubon et les hirondelles d'Amérique.
Il était réservé à un des naturalistes les plus justement célèbres du xvm e siècle, à Spallanzani , de rectifier une erreur adoptée par Aristote , Pline , Olaiis Magnus , Aldovrand , Klein , Linnée, passée à l'état de croyance populaire et qui reposait toujours, comme il arrive en pareil cas, sur des faits mal observés.
D'abord Spallanzani expérimenta sur des hirondelles, et il démontra que ces oiseaux, pas plus que les autres oiseaux, ne pouvaient supporter sans mourir un froid rigoureux.
Ensuite le hasard, auquel Ton doit la plupart des découvertes scientifiques, le lit assister dans le duché de Modène à une chasse, ou plutôt à une pêche aux hirondelles.
« En automne, dit-il, les hirondelles, devenues grasses, offrent à l'homme une nourriture abondante, sont en butte à ses attaques, et deviennent dans certaines contrées l'objet d'une chasse importante.
« On parvient aisément à s'en emparer, en les faisant tomber dans l'eau, où elles s'asphyxient promptement. On comprend dès lors que quelques-unes de ces hirondelles ainsi noyées aient pu se trouver prises dans les filets d'un pêcheur peu de temps après leur immersion, et donner lieu à la fable de leur immersion hiémale.
« Dans le duché de Modène, au milieu des marais, les chasseurs forment une nappe d'eau audessus de laquelle ils attachent un vaste filet. La chasse commence à la nuit close; on a une corde qui traverse l'extrémité de la langue du marais opposée à la nappe d'eau ; des hommes la tiennent chacun par un bout, et l'agitent tout doucement
L'ESPRIT DES OISEAUX. tu
parmi les roseaux ; ils s'avancent ainsi , formant une ligne courbe. À ce bruit inattendu, les oiseaux, effrayés, quittent leur place et vont se percher un peu plus loin; bientôt troublés dans ce nouveau port, ils l'abandonnent; et, poursuivis ainsi de place en place, ils sont forcés de se concentrer tous sur la portion de roseaux contiguë à la nappe d'eau ; alors les chasseurs donnent un mouvement rapide à la corde, toute la multitude d'oiseaux se lève précipitamment pour gagner les roseaux situés à l'autre bord ; mais le filet resté suspendu sur leur tête tombe tout à coup, les enveloppe de ses mailles et les entraîne à la surface de l'eau, où, se débattant inutilement, ils restent suffoqués. »
Au mois de mai, les hirondelles reviennent à Paris, reprennent possession de leurs anciens nids, qu'elles restaurent, ou s'en construisent de nou- •veaux avec de petites boules d'argile molle qu'elles gâchent et qu'elles appliquent l'une contre l'autre avec une adresse merveilleuse.
Ce n'est point seulement dans les angles des toits qu'elles placent leurs nids ; dès que par certaines preuves elles se convainquent qu'on ne leur veut point de mal, elles n'hésitent point à entrer dans les habitations de l'homme, à s'y installer, et y devenir même familières.
Un naturaliste anglais raconte que dans le Devonshire, en 1848, un couple d'hirondelles construisit son nid à l'entrée du tiroir entrouvert d'une table de sapin reléguée au fond d'un grenier inoccupé. Pennant cite d'autres hirondelles qui placèrent leur nid sous l'aile d'un hibou, suivant une stupide et barbare coutume, cloué sur la porte d'une grange.
Il rapporte encore qu'en 1845 des hirondelles construisirent leur nid sous les supports de la roue à palettes d'un petit steamer nommé le Clarence. Ce steamer servait à remorquer les vaisseaux, et faisait presque chaque jour la traversée d'Annan waterfoot à Port-Carlisle. Quoique le nid ne se trouvât guère qu'à cinquante centimètres au-dessus de l'eau, non-seulement les oiseaux y élevèrent leur nichée, mais encore ils réussirent à y pondre à diverses reprises et pendant plusieurs années.
M m * la baronne de Chabord, femme de l'un de nos généraux les plus distingués, m'a raconté bien des fois que des hirondelles vinrent un soir établir leur nid dans le grand corridor du château où se passa son enfance ; elles y demeuraient paisiblement la nuit, car on fermait les portes vers neuf heures du soir pour ne les ouvrir qu'au point du jour; mais quand par hasard le domestique
chargé de ce double soin se trouvait un peu en retard le matin, elles témoignaient leur impatience en volant partout et en jetaut des cris.
Une confiance absolue et une tendre amitié ne tardèrent point à se contracter entre la jeune fille et les oiseaux. Ceux-ci venaient prendre sans façon, dans les doigts de l'enfant, les insectes qu'elle leur présentait, couraient au-devant d'elle dès qu'elles l'apercevaient au loin, et la laissaient se hisser sur une échelle pour mieux regarder , et même pour toucher les petits qui venaient de sortir de l'œuf.
Cette bonne union dura pendant trois ans, après lesquels la santé de la mère de la baronne de Chabord inspira de sérieuses inquiétudes à sa famille. Comme la malade se refusait à ce qu'on veillât la nuit près d'elle, même en plein cœur d'hiver, il .
fallut établir une sonnette dont le fil communiquât de la chambre de la malade à celle de sa femme de chambre. Pour mener à bonne fin cette besogne, les serruriers se virent obligés de disposer leur fil d'archal le long et en haut du mur du corridor où se trouvait appliqué le nid des hirondelles. Malgré toutes les précautions qu'on leur recommanda de prendre, il fallut que ce fil passât derrière le nid, qu'ils se virent forcés de détruire à moitié.
Au mois de mai suivant, les hirondelles revinrent. Grand fut leur émoi en présence des avaries subies par leur gîte. D'abord elles témoignèrent de leur mauvaise humeur et firent mine de s'en aller se bâtir une demeure autre part ; mais la jeune fille, accourue aux cris qu'elles jetaient, leur fit tant de caresses et leur prodigua tant d'insectes, que les mécontentes s'apaisèrent et se mirent incontinent à restaurer et à occuper comme par le passé leur ancien nid.
Tout alla bien pendant une quinzaine de jours; mais une nuit la malade tira le cordon de sa sonnette d'autant plus fort, que le fil s'en trouvait engagé dans le nid, dont plusieurs morceaux se détachèrent et tombèrent.
Les hirondelles, surprises, réparèrent le dégât, qui se renouvela à quelques jours de là; et cette
seconde fois encore, elles se mirent de nouveau à la besogne. Dès lors on eut beau tirer et agiter le fil de fer, le nid ne bougea plus. Le père de la baronne de Chabord résolut de découvrir la solution d'un problème qui l'intriguait fort, prit une échelle et examina de près le nid. Les hirondelles avaient construit entre le mur et leur berceau de terre un conduit, véritable tube au travers duquel le fil passait et manœuvrait librement, sans désormais compromettre en rien la solidité de la construction de terre glaise desséchée.
Le naturaliste américain Audubon , dans ses Scènes de la nature aux Etats-Unis, a consacré un de ses plus charmants chapitres à l'hirondelle de cheminée, ou martinet d'Amérique.
« Du moment, dit-il, que l'hirondelle a trouvé dans nos maisons tant de commodités pour y établir son nid, on Ta vue abandonner avec une sagacité remarquable ses anciennes retraites dans le creux des arbres, et prendre possession de nos cheminées, ce qui, sans aucun doute , lui a valu le nom sous lequel on la connaît généralement. Je me rappelle parfaitement bien le temps où, dans le Kentucky, dansTIndiana et Flllinois, ces oiseaux choisissaient encore très-souvent, pour nicher, les excavations des branches et des vieux troncs ; et telle est Tin-
fluence d'une première habitude, que c'est toujours là que de préférence ils reviennent, non-seulement pour chercher un abri, mais aussi pour élever leurs petits, spécialement dans les parties isolées de notre pays, qu'on peut à peine dire habitées. Alors les hirondelles se montrent aussi délicates pour le choix d'un arbre , qu'elles le sont ordinairement dans nos villes pour le choix de la cheminée où elles veulent fixer temporairement leur demeure : des sycomores d'une taille gigantesque, et que ne soutient plus qu'une simple couche d'écorce et de bois, sont ceux qui semblent leur convenir le mieux. Partout où j'ai rencontré de ces vénérables patriarches des forêts, que la décadence et l'âge avaient ainsi rendus habitables , j'ai toujours trouvé des nids d'hirondelles qui elles-mêmes continuaient d'y vivre jusqu'au moment de leur départ. Ayant fait çpuper un arbre de cette espèce, j'ai compté dans l'intérieur du tronc une cinquantaine de ces nids; et, de plus, chaque branche creuse en renfermait un.
« Le nid, qu'il soit placé dans un arbre ou dans une cheminée, se compose de petites branches sèches que l'oiseau se procure d'une façon assez singulière. Si vous regardez les hirondelles tandis qu'elles sont en l'air, vous les voyez tournoyer par bandes au-
tour de la cime de quelque arbre qui dépérit, s'il n'est déjà tout à fait mort. On les dirait occupées à poursuivre les insectes dont elles font leur proie ; leurs mouvements sont extrêmement rapides. Tout à coup elles se jettent le corps contre la branche, s'y accrochent avec leurs pattes par une brusque secousse, la cassent net et se renvoient en l'emportant à leur nid.
« C'est au moyen de sa salive que l'hirondelle fixe ces premiers matériaux sur le bois, le roc ou le mur d'une cheminée ; elle les arrange en rond , les croise, les entrelace, pour étendre à l'extérieur les bords de son ouvrage ; le tout est pareillement englué de salive qu'elle répand autour, à un pouce ou plus, pour mieux l'assujettir et le consolider. Quand le nid est dans une cheminée, sa place est généralement du côté de l'est, et à une distance de cinq à huit pieds de l'entrée. Mais dans le creux d'un arbre , où toutes nichent en communauté , il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la convenance générale. La construction, assez fragile du reste, cède de temps à autre, soit sous le poids des parents et des jeunes, soit emportée par un flot subit de pluie , cas auquel ils sont tous ensemble précipités par terre. — On y compte de quatre à six œufs d'un blanc pur, et il y a deux couvées par saison.
« Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet d'Europe; mais il est plus vif, quoique bien soutenu .
« C'est une succession de battements assez courts,
si Ton en excepte pourtant la saison où l'heureux couple prélude aux amours ; car on les voit alors comme nager tous les deux , les ailes immobiles , glissant dans les airs avec un petit gazouillement aigu, et la femelle ne cessant de recevoir les ca-
resses du mâle. En d'autres temps, ils planent au large, à une grande hauteur au-dessus des villes et des forêts; puis, avec la saison humide, reviennent voler à ras du sol, et on les voit écumer Peau pour boire et se baigner. Quand ils vont pour descendre dans un trou d'arbre ou une cheminée, leur vol, toujours rapide, s'interrompt brusquement comme par magie; en un instant ils s'abattent en tournoyant et produisent avec leurs ailes un tel bruit, qu'on croirait entendre le roulement lointain du tonnerre. Jamais ils ne se posent sur le sol ni sur les arbres. Si on prend une de ces hirondelles et qu'on la mette par terre, elle fait de gauches efforts pour s'échapper et peut à peine se mouvoir.
« J'ai lieu de croire que parfois, la nuit, il arrive aux parents de s'envoler, et aux jeunes de prendre de la nourriture ; car j'ai entendu le frou-frou d'ailes des premiers et les cris de reconnaissance des seconds pendant des nuits calmes et sereines.
« Quand les petits tombent par accident, ce qui arrive quelquefois, bien que le nid reste en place, ils parviennent à y remonter à l'aide de leurs griffes aiguës, en élevant un pied, puis l'autre, et en s'appuyant sur leur queue. Deux ou trois jours avant d'être en état de s'envoler, ils grimpent en haut du mur, jusque auprès de l'ouverture de la
cheminée à l'abri de laquelle ils ont grandi. Un observateur pourra reconnaître ce moment , en voyant les parents passer et repasser au-dessus de l'extrémité du tuyau sans y entrer. C'est la même chose quand ils ont été élevés dans un arbre. »