CHAPITRE VI
Ij& serin. — La cage do la mansarde. — Les petits. — La marchande de mouron. — La mère Rose. — YValtcr Raleigh et la reine Élisabcth d'Angleterre. — Transformation des serins. — Un serin envolé. — Le cini de Provence. — Les médecins de serins. — Un haras de serins.
En aucune autre ville du monde, on n'aime autant
qu'à Paris les fleurs et les oiseaux. Les plus pauvres
y ont leur pot de réséda, leur rosier, leurs plantes
grimpant à une ficelle autour de leur fenêtre :
heureux quand ils peuvent accrocher sous ces
guirlandes feuillues et vivantes , une cage habitée
par un couple de serins. Pour bien des veuves
qu'ont laissées seules en chemin un mari ou des enfants morts avant l'heure, pour bien des ouvrières vieillies dans le travail au jour le jour, pour bien des jeunes filles qui commencent, à travers tant de périls , de déceptions et de chagrins, cette vie d'ouvrière où la beauté devient presque toujours un malheur, un oiseau est une distraction , un plaisir, et parfois une consolation. Toutes ces créatures délaissées, perdues au milieu de la grande ville, se trouvent moins seules en rentrant au logis, quand un chant ami les accueille et que deux jolis petits oiseaux saluent leur retour en battant des ailes. Et puis il y a la mère, dans le nid de laquelle on découvre un beau matin des œufs qu'elle couve, et d'où sortent, après bien des at-
tentes , trois ou quatre petits aux gros yeux , au corps nu, mais qui semblent presque aussi beaux à la maîtresse du pauvre logis qu'à la mère ellemême. Que de soins exigent les nouveau-nés , et combien on se sent préoccupé et heureux de s'associer à ces soins , de broyer des œufs durs , d'y mélanger des graines écrasées, de veiller à ce que ni le chaud ni le froid, ni les courants d'air, ni les chats du voisinage, ne puissent nuire à cette chère nichée ! Combien on sera dédommagé de ces peines, lorsque les petits, devenus grands, commenceront à se percher sur les bâtons de la cage, à voler par la mansarde, à venir à la voix, hardiment, sans hésitation , prendre quelques bribes de biscuit dans les doigts de celle qui les lui présente, émue et le cœur presque palpitant ! Aussi voyez ! la cage est tenue proprement ; une eau fraîche remplit la fontaine sacramentelle et à forme bizarre, et une épaisse couche de mouron renouvelée chaque matin étend une voûte de verdure toujours fraîche audessus des oiseaux.
Le mouron est à Paris un véritable commerce qui fait vivre, comme tant d'autres, bien des pauvres gens. Dès l'aube, une voix éraillée annonce le passage de la marchande de mouron, et à cette voix on descend de six étages pour emporter, en échange
de cinq centimes, une poignée de l'herbe que les serins aiment tant à becqueter.
La marchande qui approvisionne de mouron les hauteurs de mon quartier exerce cette industrie d epuis vingt ans ; restée orpheline à neuf ans, elle arriva un beau matin, à peine vêtue , sans chaussures, et criant d'une voix fêlée et qu'étouffaient souvent les larmes : « Mouron pour les petits oiseaux ! »
On s'intéressa à cette pauvre enfant, qui, au point du jour, seule, sans famille, sans protection, allait acheter à la halle des bottes d'herbe , qu'elle venait ensuite débiter dans la Chaussée -d'An tin pour gagner quelques sous. La charité est féconde et ingénieuse à Paris, surtout parmi ceux-là qui côtoient la pauvreté. On donna donc des souliers à l'enfant, on la vêtit d'une robe noire qui lui permit de porter le deuil de sa mère ; et un peintre,
par hasard en veine d'argent, lui loua pour un an une mansarde dont il paya le loyer d'avance.
Depuis lors rien n'a changé pour cette laborieuse créature, si ce n'est que d'enfant elle est devenue femme. Chaque matin elle se rend à la halle, n'importe par quel temps, n'importe par quelle saison ; elle revient dans son quartier, marche, crie, et vend du mouron jusqu'à midi, et passe le reste de la journée à faire dans sa chambrette des ouvrages de grossière couture, son pauvre dîner, et surtout la toilette de sa chambre resplendissante de propreté, et qui ne prend jour qu'à travers une lucarne à demi fermée par une petite volière pleine de serins. Ces derniers sont tout à la fois pour elle une joie et un petit revenu. Elle possède les plus beaux serins hollandais qu'on puisse trouver à Paris : le roi des Belges, qui, enfant, aimait passionnément les serins et entretenait somptueusement un haras de ces oiseaux, comme d'autres princes élèvent des chevaux pour les courses, n'en possédait pas de plus beaux. Les oiseliers de Paris s'approvisionnent de serins, pour les revendre à haut prix, chez « la mère Rose ; » c'est le nom de cette femme, qui compte trente-deux ans à peine, et qui semble dépasser la cinquantaine, tant les fatigues l'ont vieillie avant le temps. Sobre et ne buvant jamais
que de l'eau, à force de glapir par les rues pour annoncer son mouron, elle parle de la voix enrouée d'un ivrogne. Sa taille s'est courbée sous le poids de la hotte sans cesse attachée sur ses épaules; ses cheveux ont blanchi aux intempéries de toutes sortes; ses jambes se sont contournées à force de marcher. Mais que lui importe, pourvu qu'elle paie exactement son loyer, que « le commerce aille bien, » que des épidémies ne ravagent point ses cages, comme il n'arrive que trop souvent, et qu'elle puisse, avant de commencer sa rude journée, entrer un moment dans une église, y faire une courte prière à la sainte Vierge, et le soir, quand vient l'heure du repos, assister au salut qui réunit devant l'autel de la paroisse quelques rares personnes? Car la mère Rose est dévote, et, qui plus est, charitable. Elle a déjà rendu au centuple, à de pauvres enfants abandonnés, les aumônes qui ont secouru autrefois sa propre enfance, et si quelqu'un dans le quartier se trouve sérieusement malade et manque de garde, Rose passe les nuits à son chevet jusqu'au point du jour. Alors elle le quitte, s'en va acheter et revendre son mouron ; et certes, à la voir arpenter vaillamment les rues, on ne se douterait guère qu'elle n'a point fermé l'œil depuis vingt- quatre heures.
Quoique la mère Rose ne sache ni lire ni écrire et qu'elle possède plus de cœur que d'intelligence, je puis vous assurer qu'on ne perd point son temps à deviser avec elle, pourvu, bien entendu, qu'on ne lui parle que de serins. Elle sait, sur les mœurs, sur les habitudes, sur les instincts, sur les passions de ces animaux, mille détails, mille observations fines et curieuses dont ne se doutent pas les princes de la science ornithologique, que Dieu leur pardonne ce vilain mot grec î
L'importation des serins en Europe ne remonte guère qu'au xvi* siècle. Une cage d'or remplie de ces oiseaux faisait partie des merveilles que Walter Raleigh rapporta des îles Fortunées, et offrit à la reine Élisabeth d'Angleterre.
Ces oiseaux, d'un gris presque aussi foncé que la linotte d'Europe, n'attirèrent d'abord que médiocrement l'attention de la reine , encore ne fut-ce que pour lui inspirer cette réflexion : ce Pour venir de si loin, ils n'en sont pas plus beaux !
— Que Votre Majesté, dit Raleigh, daigne suspendre son jugement jusqu'à ce qu'elle ait entendu chanter ces petits musiciens. »
Ët les oiseaux, comme s'ils eussent compris les paroles du célèbre voyageur, se mirent aussitôt à dire de leur voix claire et suave un air fort à la
mode à cette époque, et que Walter Scott cite dans son admirable roman de la Pri$o?i d'Edimbourg :
J'étais dans l'ombre, et j'ai vu le soleil de l'Angleterre.
Dès lors les serins devinrent les favoris de la reine, qui ne s en rapportait qu'à elle-même des soins qu'ils exigeaient. Elle en fut récompensée non-seulement par de nombreuses nichées que lui donnèrent les oiseaux, mais encore par un changement singulier que subit peu à peu le plumage des serins nés dans la volière royale. Insensiblement ce plumage perdit de ses couleurs sombres, et cinq à six ans après tous portaient une livrée d'un jaune pâle qui fit appeler le serin oiseau d'or. On ne manqua pas de crier au miracle, et Shakespeare fait allusion dans un de ses poèmes à cette transformation miraculeuse due aux regards dune souveraine plus puissante pour produire de l'or que le soleil de l'Atlantique.
Élisabeth distribuait parfois à ses favoris les produits de sa volière ; ces courtisans se disputaient une faveur fort rare et fort recherchée; on conserve encore dans la famille de lord Castleereagh un de ces oiseaux empaillés , à la patte duquel se trouve attaché un petit anneau d'or portant le monogramme de la reine.
Pi
Aujourd'hui le séria, devenu tout à fait démocratique, figure peu dans les palais et pullule dans les mansardes. C'est du reste un oiseau gai, vif, alerte, qui ne songe point à se conquérir une liberté qu'il ne connaît point , car il naît, vit et meurt , depuis trois cents ans , de père en fils dans les habitudes de la captivité. Aussi ne sais -je rien de plus triste que de voir un serin échappé par hasard de sa cage , 5* "* M A"" et errer tristement sur les toits, inquiet, gauche,
effrayé, et ne sachant où trouver un refuge et de la nourriture; la plupart du temps il finit soit par revenir de lui-même au logis déserté , soit par demander asile en frappant du bec à quelque fenêtre étrangère qui bien rarement reste fermée pour lui. C'est pourtant à des serins fugitifs, échappés de
leur cage et revenus aux habitudes de la vie sauvage, qu'on attribue l'origine ducini, ou serin vert de Provence {fringilla serinus).
Il habite une partie de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne et de la France, depuis la Provence jusqu'en Bourgogne, et se hasarde rarement vers le Nord. Il ne conserve que sur la tête, sur la gorge et
au-dessus de la queue, des traces de sa belle livrée jaune due à la domesticité de ses ancêtres; le reste du plumage est verdâtre et rayé de lignes longitudinales d'un brun velouté. La captivité ne modifie qu'à la longue ses couleurs. Son chant consiste en un cri aigu, fort, continu, mais modulé, qu'il ne fait guère entendre quà l'époque des fiançailles. Il niche sur les genêts, sur les chênes verts, sur les arbres fruitiers, y pond, dans un nid assez grossièrement construit, quatre ou cinq œufs marqués, à leur gros bout, d'un cercle de points et de taches, soit brunes, soit rougeâtres ; enfin, comme le serin exotique, il se nourrit de petites graines, de séneçon , de plantain, et des fleurs et des feuilles du mouron.
Le serin domestique, comme trop d'animaux associés à la vie de l'homme, se trouve soumis à beaucoup d'infirmités et de maladies que sans doute il ne connaissait point à l'état de liberté ; sujet à l'épilepsie, à la goutte, aux éruptions cutanées, il compte, parmi les savants, des médecins qui règlent, dans de gros volumes, l'art de le médicamenter. De ce nombre il faut citer Hervieux, auteur d'un ouvrage in-4° publié en 1713 , sous le titre de Traité des maladies des serins, et le père Bougot, dont les bibliophiles paient aujourd'hui au
poids de l'or l Art d'élever et de guérir les serins, que Buffon ne dédaigne pas de citer. Quoi qu'il en soit de cette thérapeutique à l'usage des serins, on a tort de les regarder comme des oiseaux délicats; ils supportent les froids et les rigueurs de l'hiver aussi bien que les plus robustes des oiseaux de nos climats.
Les Hollandais, dont le ciel n'a guère de soleil lumineux et dont le climat n'est rien moins que clément, élèvent en plein air leurs serins et se vantent d'en posséder la plus belle race ; beaucoup de ces passionnés amateurs leur laissent même une
liberté presque complète. Voici la description que fait M. Van Moersen du haras de serins qu'il
possède à quelques kilomètres d'Amsterdam.
« Une pelouse verdoyante s'étend sur une pente graduée jusqu'à la lisière d'un large parc qui s'ouvre sur des perspectives presque illimitées. A la maison se rattache un terrain plein de beaux arbrisseaux de toute espèce soigneusement entretenus. Cette forêt d'arbrisseaux s'étend tout autour de la maison. A gauche, immédiatement au delà du jardin où l'on cultive les fleurs, et dans un coin abrité, se trouve une pièce d'eau ombragée par des arbres autour de laquelle se rassemblent les oiseaux . pour jouir de la fraîcheur.
« Les serins vivent nuit et jour en parfaite liberté dans cet eldorado ; ils construisent leurs nids ; ils y couvent leurs œufs, ils élèvent leurs petits; ils s'y ébattent et y chantent.
« Quelquefois un nid se rencontre par hasard immédiatement au-dessous du vasistas d'une fenêtre. On peut passer le doigt sur le dos de la mère qui couve sans qu'elle s'effarouche et qu'elle se dérange. Lorsque les petits ont trois ou quatre jours, elle semble même se complaire à les voir caresser. Je ne sais rien de plus charmant que de voir ces jolies petites créatures de toutes nuances et de toutes couleurs nourrir leurs jeunes; tandis que les pères, perchés sur les arbrisseaux voisins, chantent leurs plus jolis airs.
« Les facultés musicales du serin,développées dans un parc ouvert ou dans un bosquet d'arbrisseaux, ont quelque chose de tout nouveau pour ceux qui n'ont jamais entendu chanter que des serins en cage. Rien n'égale la pureté, l'énergie, la variété dont ils font preuve.
« Les serins jouissent chez moi de leurs entrées libres dans la maison ; ils mangent à table , ils volent sur les épaules des jeunes filles, ils sont chez eux. Cependant on leur sert une abondante nourriture dans une grande cage qui se trouve placée sur
la pelouse, et où ils entrent par de petites ouvertures. Si Ton veut les retenir, une corde légère tirée adroitement ferme aussitôt toutes les issues. I
« Quand maintenant je vois des serins en cage, maladifs, boudeurs, et peu enclins à déployer la richesse de leur voix, je ne m'en étonne point; si quelque chose m'étonne , c'est qu'ainsi traités ils chantent encore. >»