CHAPITRE VII
Le bouvreuil. — Son prix. — Moyen de le faire chanter. — Les bouvreuils tyroliens. — Leur légende. — Le marchand d'oiseaux. — M. de Rothschild. — Le mariage aux oiseaux. — Différentes espèces du bouvreuil. — Mariage du bouvreuil et du serin. — Un bouvreuil au lycée de Douai. — La liberté ou la mort. — L'horloge ornithologique.
Il y a vingt ans, on voyait rarement à Paris des bouvreuils en cage. Aujourd'hui on en trouve .un certain nombre, surtout dans le monde de la finance et des artistes, où on les paie des sommes assez rondes. Certains bouvreuils coûtent trois à quatre cents francs.
Il faut bien vite ajouter que ces bouvreuils sont d'admirables chanteurs, sachant jusqu'à sept ou huit airs qu'ils disent avec une justesse d'intonation et un goût qui tiennent du merveilleux. Quand on les encourage à chanter par un singulier moyen, qui consiste à balancer la tête devant eux, comme un poussah chinois, il faut les voir se rengorger, se gonfler, remuer doucement leur tête, entr'ouvrir leurs ailes, et, les yeux à demi fermés, moduler d'un bout jusqu'à l'autre des lieder allemands et des chansons tyroliennes.
Ils chantent ainsi tout l'été, et restent silencieux depuis la fin de l'automne jusque vers les premiers jours du printemps. Aux approches du renouveau, on les entend caqueter à mi-voix et chercher à se remettre en mémoire les airs oubliés pendant l'inaction de la mauvaise saison. Ils les répètent note à note, se reprennent chaque fois qu'ils se trompent, ne se lassent point de cet exercice et s'y consacrent avec une persévérance vraiment artistique , jusqu'à ce qu'ils reconquièrent leur répertoire entier. Une fois ce succès obtenu, rien ne les arrête et ne peut les faire taire; ils chantent toute la journée; ils chantent même pendant la nuit, et un mois ou deux s'écoulent avant qu'ils usent sobrement de leur savoir musical.
L'ESPRIT DKS OISEAUX.
Chaque année un montagnard tyrolien apporte à Paris une cinquantaine de ces charmants oiseaux. Autrefois il faisait la route à pied, les épaules chargées de cages suspendues à des perches et contenant chacune un bouvreuil ; aujourd'hui il voyage par le chemin de fer, et en compagnie dune adorable petite femme blonde qui parle le français presque aussi bien que l'allemand , et que vous êtes certain de rencontrer trois fois
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la semaine pendant la première quinzaine de mai à l'Opéra, blottie plutôt qu'assise dans un fauteuil de première galerie. Elle se livre sans réserve aux émotions de la musique, et parfois presse furtivement la main de son mari pour le remercier du plaisir qu'elle éprouve à écouter les partitions de Guillaume Tell ou des Huguenots.
Un hasard assez singulier a fait la fortune de cet heureux ménage.
Il y a quinze ans, durant un voyage que fit le baron Rothschild en Tyrol, et tandis qu'on relayait les chevaux de sa voiture, un jeune paysan de bonne mine lui offrit une cage de mince apparence ; elle contenait un oiseau d'un plumage peu brillant. Aussi le baron repoussa d'abord de la main cet objet peu commode à emporter dans sa berline; mais il ne tarda point à changer d'avis quand il entendit le bouvreuil se mettre à chanter sans se tromper d'une note et sans produire un son douteux, d'abord la cachucha, puis des airs nationaux allemands.
« Combien veux-tu de cet oiseau? demandat-il au paysan.
— Un florin, Monsieur.
— Cela vaut mieux, » riposta le financier; et il mit dans la main du paysan, qui écarqui liait les yeux comme s'il eût rêvé, trois ou quatre pièces d'or.
L'ESPUIT DES OISEAUX. iOI
« As-tu encore d'autres bouvreuils qui valent celui-ci? demanda M. de Rothschild en souriant de l'extase du pauvre garçon.
— Une soixantaine, Monsieur. J'en élève sans cesse pour les vendre aux voyageurs qui par malheur ne me les paient point comme vous; sans cela j épouserais Gretchen, que j'aime depuis deux ans et que son père me refuse, parce que je ne possède rien au monde qu'une chaumière et mes oiseaux.
— Je serai de retour à Paris dans un mois, viens m'y trouver; voici mon adresse. »
Et la chaise de poste partit au grand galop des chevaux, laissant le jeune paysan dans une émotion que vous comprenez sans peine.
Un mois après, jour pour jour, notre Tyrolien, ses soixante cages sur les épaules, arrivait rue Laffitte, entrait tout poudreux dans l'hôtel de M. de Rothschild et demandait à parler au maître de la maison dont il montrait la carte.
Tandis que le suisse hésitait à laisser arriver jusqu'au baron ce singulier visiteur, un hasard providentiel voulut que ce même baron se trouvât à la fenêtre de son cabinet. Il vit le Tyrolien , le reconnut à son attirail de cages, et se le lit amener près de lui.
« Monsieur, dit en allemand le voyageur, vous
1<>2 L'KSPMT DES OISEAUX.
m'avez ordonné île venir: me voici. Permettez-moi de vous offrir ce bouvreuil bien autrement savant que celui que vous m'avez acheté dans nos montagnes. 11 va vous chanter douze airs. »
Et aussitôt il balança la tête devant l'oiseau, qui commença imperturbablement sa série de douze chansons et se conforma rigoureusement au programme annoncé.
M. de Rothschild donna Tordre qu'on remit cinq cents francs à l'oiseleur et qu'on le conduisît dans un petit hôtel du voisinage, en annonçant qu'il se chargeait d héberger à ses frais son ami du Tyrol.
Bientôt il ne fut plus question à Paris que des bouvreuils musiciens. On les vit, on les entendit, et on les admira chez le célèbre banquier, et on voulut s'en procurer de semblables, n'importe à quel prix. Aussi le Tyrolien repartit- il bientôt, toujours à pied , sans cages , et avec sept mille francs soigneusement renfermés dans sa ceinture.
Sept mille francs sont une vraie fortune en Tyrol. L'homme aux oiseaux ne tarda donc point à épouser Gretchen; or, comme Grctchen atteignait sa seizième année le jour de la cérémonie nuptiale, que nous sommes en 1866, et qu'en sa qualité de blonde et de montagnarde elle paraît encore plus
jeune quelle ne Test réellement, vous comprenez comment à l'Opéra chacun se retourne pour admirer sa luxuriante chevelure, ses traits fins, son nez coquettement retroussé, sa taille élégante et ses adorables petites mains.
Il existe de légères différences entre la forme et le plumage du bouvreuil français et du bouvreuil tyrolien; mais le premier, convenablement éduqué, peut devenir également un habile chanteur.
Toutefois, à l'état sauvage, il n'élève la voix que pour émettre une sorte de sifflement et un cri triste et plaintif commun aux deux sexes. Naturellement timide, il se tient caché dans les endroits ombragés et couverts, où l'on ne découvre pas sans peine son nid placé presque toujours au fond d'un buisson, d'une haie, et même dans les charmilles des parcs.
Ce nid, aussi souple que léger, se compose de petits morceaux de bois enlacés que recouvrent des racines menues. La femelle y pond cinq ou six œufs d'un blanc bleuâtre, marqués à leur gros bout d'un cercle de taches brunes et violettes; l'incubation dure de quatorze à quinze jours, et deux mois suffisent pour que les petits se sentent assez forts pour quitter leur mère et prendre leur volée.
Le bouvreuil allemand, auquel on donne le nom
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de cramoisi et que les naturalistes appellent pyrrhula erythrina, diffère du nôtre en ce qu'il niche sur les arbres les plus élevés des forêts, qu'un riche plastron d un rouge brun recouvre sa poitrine, et qu'il pond des œufs verdâtres.
Le bouvreuil français (pyrrhula) se reconnaît à la calotte noire qui recouvre sa tête, à son bec robuste, épais, convexe plutôt que conique, à sa mandibule supérieure plus longue que l'inférieure, à ses narines rondes, ouvertes sous de petites plumes dirigées en avant, et à ses ailes obtuses, d'un gris cendré au-dessus, rouge en dessous. Durant l'année, il se nourrit de fruits noirs, de graines qu'il ne mange qu'après les avoir dépouillées de leurs péricarpes ; au printemps, il cueille et mange les premiers bourgeons des arbres fruitiers et surtout des pommiers .
Le bouvreuil se rencontre dans toutes les parties du monde, excepté à la Nouvelle-Hollande, où jusqu'ici les déprédations qu'il commet dans les vergers empêchent de l'acclimater comme on le fait pour la plupart de nos oiseaux indigènes, et même pour le moineau. L'Amérique, l'Asie, l'Afrique ont leurs espèces, qui varient de la nôtre par des différences, peu sensibles d'ailleurs, de forme et surtout de couleurs. Celui qui s'éloigne le plus de son frère
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de France est le bouvreuil -perroquet {pyrrhula falcirostris) i d'un plumage olivâtre, qui appartient au Brésil, et dont le bec, caractéristiquement bombé, rappelle le bec de la perruche.
Les oiseleurs parviennent quelquefois à obtenir du bouvreuil et du serin des petits que les amateurs tiennent en grande estime. Leur livrée prend en partie les teintes jaunes maternelles, et ils se montrent d'autant plus infatigables chanteurs, que la nature leur interdit la reproduction de leur espèce.
Pris jeune et dans le nid, le bouvreuil s'apprivoise avec une grande facilité et s'associe parfaitement aux habitudes et au goût des personnes qui Télèvent avec douceur. J'ai possédé dans mon enfance un de ces oiseaux qui ne me quittait pas d'un instant, quoiqu'il pùt, quand bon lui semblait, s'envoler sur les beaux arbres qui s'élevaient à celte époque dans la cour du lycée de Douai. Il se tenait d'habitude blotti entre le collet de mon gilet et ma tunique, m'accompagnait en classe, et me suivait à l'étude, où il se conduisait de façon à ne jamais troubler le silence et à ne jamais justifier l'ordre de me séparer de lui, ordre que je n'eusse point manqué de recevoir.
Un soir qu'il se promenait avec moi pendant la
récréation et qu'il se jouait sur mon képi, tout à coup un oiseau de proie, poussé par la faim, rasa audacieusement mon épaule, saisit le bouvreuil dans ses serres et s'envola avec sa proie.
Aux cris que je jetais, un de mes camarades occupé à tirer à Tare décocha avec tant d'adresse
une flèche au brigand ailé, que celui-ci tomba des airs percé en pleine poitrine et s'abattit à nos pieds. Nous eûmes bien de la peine à détacher des ongles de l'agonisant le pauvre bouvreuil, qui, grâce à Dieu, vivait encore, malgré les profondes blessures qu'il avait reçues et que nous parvînmes à guérir.
Pris au piège , le bouvreuil adulte , si douce captivité qu'on veuille lui faire, refuse de manger, et se débat de toutes les façons dans sa cage. S'il ne parvient pas à se briser la tête contre les grilles de sa prison , il ne tarde point à y mourir de faim , semblable en cela au dernier des chefs indiens, Oscéola. Oscéola, en 1832, s'était rendu à une conférence demandée parles Américains sous prétexte de traiter delà paix , et, sans respect pour la foi jurée et pour le droit des gens , on s'empara du guerrier pied-noir, et on l'enferma dans une citadelle.
« Vous êtes des traîtres et des lâches, leur dit le captif; mais je saurai bien me rendre libre malgré vos fers. »
En effet, à quinze jours de là il était libre ; car il était mort.
Le bouvreuil fait partie des oiseaux que Linné place dans son horloge ornithologique.
D'après ce célèbre naturaliste, le rossignol chante toute la nuit.
Le pinson est le plus matinal des musiciens ailés et devançant l'aurore. 11 se fait entendre d'une heure et demie à deux heures du matin.
Presque en même temps, c'est-à-dire vers deux heures et demie , la fauvette à tète noire fait entendre un chant qui rivaliserait avec le chant du rossignol, s'il durait plus longtemps et ne se composait de courtes stances.
De deux heures et demie à trois heures, la caille, perdue dans les champs de blés, scande de petits sons moitié gloussés, moitié criés, dans lesquels les habitants des campagnes croient entendre ces mots : Paye tes dettes! paye tes dettes!
Vient ensuite le bouvreuil, qui chante ses amours sur un mode mélancolique et entremêlé, comme je vous l'ai dit, de sifflements et de susurrements.
De trois heures et demie à quatre heures, la fauvette à ventre rouge jette hardiment et à pleine voix ses trilles harmonieux.
De trois heures et demie à quatre heures, se fait entendre le merle. Non - seulement il possède un chant qui lui est propre, mais encore il apprend très-bien tous les airs que le hasard lui fait entendre. Tous les merles d'une campagne habitée par AI. Dureau de la Malle chantaient la Marseillaise; il avait sufli pour cela au savant d'enseigner cet
air à un merle captif, et de le rendre ensuite à la liberté.
De quatre heures à cinq heures, arrive le tour du pouliot.
De quatre heures et demie à cinq heures, la mésange noire fait grincer sa voix agaçante.
Enfin de cinq heures à cinq heures et demie piaille le moineau franc.