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CHAPITRE VIII

Les pigeons ramiers. — L'inconnu des Tuileries. — Un ami perdu et une amie retrouvée. — Mœurs du ramier sauvage. — Les ramiers en Amérique. — Hécit d'Audubon. — Des nuages de pigeons. — Leur nombre. — Ce qu'ils consomment de nourriture par jour.— Les sifflets chinois.

Il y a huit à dix ans, un homme d'une cinquantaine d'années, assez pauvrement vêtu, et qui semblait étranger, prit l'habitude de venir s'installer dans les Tuileries dès qu'on ouvrait les grilles et d'y demeurer jusqu'à l'heure où on les fermait. Assis sur un banc près de l'enclos réservé qui borde le palais et qui contraste si singulièrement par sa

prétention de jardin à l'anglaise avec la grandiose ordonnance de le Nôtre , il vivait là comme un locataire dans son appartement. Ressentait-il la soif, il tirait de sa poche une gourde et il y buvait à petites gorgées. Avait-il faim , il puisait à même dans un petit panier qu'il portait toujours à son bras, et déjeunait ou dînait sans façon devant les curieux qui ne manquent jamais de se rassembler autour de tout ce qui leur offre le moindre caractère d'excentricité. Enfin, quand venait pour lui le besoin de dormir, il s'étendait sans façon sur le banc et y faisait un somme. Jamais ni le soleil ni la pluie ne l'obligeaient à quitter la place. Il s'abritait sous un vieux parapluie servant au besoin de parasol, ou bien, absorbé dans une profonde rêverie, il recevait les torrents d'eau et les rayons ardents sans paraître s'en apercevoir. Par une rude journée d'hiver, il resta là couvert par la neige et à demi enseveli sous sa couche blanche et glacée.

Les gardiens du jardin s'émurent d'abord de la présence de cet homme bizarre et voulurent lui interdire l'entrée des Tuileries ; il obéit si tristement qu'ils finirent par prendre en pitié un original qui se représentait tous les jours, endépitde cette interdiction, et qui d'ailleurs n'amenait jamais avec lui, complètement inoffensif, ni trouble, ni scandale.

tU L'KSPRIT DES OISKAUX.

Ils en référèrent à leurs chefs, et ceux-ci les autorisèrent à laisser en repos le pauvre diable. A une quinzaine de jours de sa prise de posses

sion définitive «lu jardin , on remarqua que des bandes de moineaux, et surtout de pigeons ramiers, accouraient de toutes parts, dès que le mystérieux

personnage venait s'asseoir sur son banc. Ils commencèrent par ramasser à ses pieds les miettes abondantes de pain qu'il y laissait tomber, et peu à peu, rassurés et enhardis, ils se perchèrent sur le dossier du banc, grimpèrent sur les genoux et sur les épaules du vieillard , et ils en vinrent même à prendre de leur bec, dans sa bouche, le pain qu'il y mâchait. Non- seulement il se laissa faire, mais encore peu à peu il prit intérêt à la confiance que lui témoignaient ces oiseaux , et il s'en fit une société intime avec laquelle il se jouait. Tantôt il les enfermait délicatement dans ses mains sans qu ils s'effarouchassent, et il les caressait; tantôt il leur jetait en l'air des boulettes de pain qu'ils saisissaient au vol avec une adresse merveilleuse. Le soir venu , et quand les tambours, en battant la retraite, donnaient le signal du départ aux promeneurs , moineaux et ramiers formaient cortège à leur ami , le reconduisaient jusqu'à la porte qui s'ouvre sur le quai, près du Pont- Royal, s'arrêtaient à la grille , sur laquelle ils se rangeaient en bandes, et saluaient de leurs cris l'inconnu, qui se retournait à chaque pas, et qui s'arrêtait pour leur dire adieu de la main.

Deux à trois années se passèrent ainsi. Un matin, les oiseaux se groupèrent, suivant leur habi-

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tude, autour du banc pour attendre celui qui arrivait toujours les mains et les poches pleines d'une abondante provende. Hélas ! il ne vint ni ce jour-là, ni les jours suivants. Et comme personne ne savait ni son nom , ni le quartier qu'il habitait , les habitués des Tuileries en restèrent réduits aux suppositions sur la disparition mystérieuse de ce personnage singulier.

Quoi qu'il en soit, il ne tarda point à lui arriver des successeurs dans sa mission de sollicitude et d'amitié pour les oiseaux ; et bientôt une vieille dame vint occuper sa place vide sur le banc. À sa vue tous les oiseaux commencèrent par s'envoler ; mais bientôt, tentés par un grand sac de soie rempli de graines et de pain dont elle épancha autour d'elle le contenu, ils revinrent presque sans hésitation, et nouèrent avec elle, pour ainsi dire, sans transition, des relations semblables à celles qu existaient entre eux et l'inconnu .

Les pigeons ramiers qui habitent les parcs impériaux, les Tuileries, et qui s'y montrent si confiants et si familiers, ont, grâce à leur contact avec l'homme, perdu toutes les habitudes qui les caractérisent à l'état sauvage ; non - seulement ils y nichent à côté de la corneille, leur plus cruel ennemi dans les forêts, mais encore ils n'émigrent

point en octobre, et ils passent l'hiver à Paris, sûrs que les provisions ne leur manqueront point.

Tout autre part qu'aux Tuileries et au Luxembourg, où se passent des scènes analogues à ce

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que je viens de vous conter, les ramiers se nourrissent de glands, de faînes, et même de fraises, dont ils se montrent très-friands. A défaut de ces aliments, ils s'attaquent à diverses espèces de graines, et aux pousses tendres des différentes plantes; ils se jettent en bandes nombreuses sur les

terres nouvellement ensemencées, sur les moissons, et y causent de grands dégâls. Ils ont ceci

de particulier avec un grand nombre de gallinacés, qu'ils vont pâturer à des heures réglées, et chôment presque tout le reste du temps. Dans ces moments

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de far nientc, ils aiment à se percher sur les branches dépouillées de verdure qui se dressent à la cime des plus hauts arbres. Pendant les matinées fraîches, on les y voit, au lever du soleil, immobiles durant des heures entières, et attendant qu'un rayon vienne rendre à leurs ailes roidies un peu de souplesse et de vigueur. Pendant la belle saison , ils se plaisent dans les arbres feuillus , et ils y établissent leur nid.

La part que le mâle et la femelle prennent à la construction de ce nid mérite d'être rapportée. Toujours la femelle en choisit la place. Ce choix fait, seule elle met en œuvre les matériaux que le mâle lui apporte. Jamais elle ne s'écarte de la branche où elle veut jeter les premiers fondements de son nid, tandis que le mâle se met en quête, et parcourt tous les arbres des alentours. Lorsqu'il aperçoit des bûchettes mortes attenant à leur tronc, car jamais il ne ramasse celles qui sont à terre, il en choisit une, la saisit avec les pattes, ou quelquefois même avec le bec, et cherche à la détacher, soit en appuyant dessus de tout le poids de son corps, soit en agissant sur elle fortement par des tractions réitérées ; dès qu'il parvient à l'enlever, il l'emporte , la remet à la femelle , et repart pour continuer sans relâche , pendant des heures en-

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tières, la même besogne. Il n'est, on le voit, que le manœuvre , tandis que sa compagne se réserve exclusivement la part intelligente de la construction.

Quoi qu'il en soit , cette construction n'exige pas beaucoup d'art; grossière et peu solide, elle ne dure même pas toujours jusqu'à l'époque où les jeunes deviennent assez forts pour prendre leur essor et renoncer aux soins de leurs parents. Si un accident survient, et que le nid tombe en ruines, les fortes branches sur lesquelles le nid se trouve presque toujours établi , offrent alors un appui aux ramereaux; c'est le nom qu'on donne aux jeunes ramiers.

La ponte n'est ordinairement que de deux œufs, entièrement blancs. L'incubation dure quatorze jours, et il faut autant de temps pour que les petits puissent voler et se pourvoir d'eux-mêmes.

Durant la période de l'accroissement de leur lignée, le père et la mère lui' apportent à manger à des heures réglées; car le ramier professe en toutes choses une régularité méthodique. Le matin, vers huit heures, les ramereaux prennent leur premier repas, et le second se fait entre trois et quatre heures du soir. Pendant les premiers jours, la femelle n'abandonne pas ses petits, et les réchauffe

sous ses ailes; plus tard, elle se tient dans les environs, à portée de les observer. Le mâle, qui trahit sa présence par un roucoulement fort et plaintif, l'assiste et la remplace au besoin dans ce double devoir.

Un nombre considérable de pigeons ramiers arrivent dans le midi de la France vers la fin du mois d'octobre ; aussi leur y fait-on à cette époque une chasse acharnée, et souvent productive.

Audubon a consacré un des chapitres de ses Scènes de la nature aux pigeons ramiers d'Amérique.

« La multitude de ces pigeons dans nos forêts est telle, dit-il, que je me demande si ce que je vais raconter est réel. Et pourtant je l'ai vu, je l'ai bien vu, et en compagnie de personnes qui, comme moi , en restèrent frappées de stupeur.

« Pendant l'automne de 1813 , je partis des bords de l'Ohio, et me dirigeai vers Louisville, en traversant les landes qu'on trouve à quelques milles au delà de Hardensbourg. Je remarquai des pigeons qui volaient du nord-est vers le sud ouest en si grand nombre, que je n'avais jamais rien vu de pareil. Voulant compter les troupes qui passeraient à portée de mes regards dans l'espace d'une heure, je descendis de cheval , je m'assis sur une émi-

nence, et je commençai à faire un trait de crayon à chaque bande que je voyais. Mais bientôt je reconnus que la chose devenait impraticable ; car les oiseaux se pressaient en innombrables multitudes. Je me levai, je comptai les traits marqués sur mon album; j'en comptai cent soixante- trois , faits en vingt et une minutes.

« Je continuai ma route, et plus j'avançais, plus je rencontrais de pigeons. L'air s'en trouvait littéralement rempli ; la lumière du jour , en plein midi, s'en obscurcissait comme par une éclipse ; la fiente tombait semblable aux flocons d'une neige fondante, et le bourdonnement continu des ailes m'étourdissait et me donnait le vertige .

« Je m'arrêtai au confluent qui réunit la rivière Salée à l'Ohio ; et de la rive je vis à loisir d'immenses légions de pigeons passant toujours sur un front qui s'étendait bien au delà de l'Ohio, dans l'ouest, et des forêts de hêtres qu'on découvre directement à l est. Pas un seul oiseau ne se posa, car on ne voyait ni un gland , ni une noix dans le voisinage , et ils volaient si haut, qu'on essayait vainement de les atteindre, même avec la plus forte carabine. Je renonce à vous décrire l'admirable spectacle qu'offraient leurs évolutions aériennes : lorsque, par hasard, un faucon venait à fondre sur l'arrière-

garde de Tune de leurs troupes, tous les pigeous à la fois, comme un torrent et avec un bruit de tonnerre, se précipitaient en masses compactes , et se pressaient Fun sur l'autre vers le centre ; tandis que ces masses solides dardaient en avant, en lignes brisées ou gracieusement onduleuses , descendaient et rasaient la terre avec une inconcevable rapidité, montaient perpendiculairement de manière à former une immense colonne , puis , à l>erte de vue , tournoyaient en tordant leurs lignes sans fin, semblables à un gigantesque serpent.

« Avant le coucher du soleil, j'atteignis Louisville, éloignée de Hardensbourg de cinquante-cinq milles; les pigeons passaient toujours en même nombre. Ils continuèrent ainsi pendant trois jours sans cesser. Tout le monde avait pris les armes ; les bords de l'Ohio étaient couverts d'hommes et de jeunes garçons fusillant sans relâche les pauvres voyageurs, qui volaient plus bas en passant la rivière. On en détruisit des milliers; pendant une semaine et plus, toute la population ne se nourrit que de pigeons , et pendant ce temps l'atmosphère resta profondément imprégnée de l'odeur particulière à cette espèce d'oiseaux.

« Aussitôt que s'annonce quelque part une abondance convenable, les pigeons se préparent à des-

cendre, et volent d'abord en larges cercles, en passant en revue la contrée au-dessous d'eux. C'est pendant ces évolutions que leurs masses profondes offrent des aspects d une admirable beauté et déploient , selon qu'ils changent de direction , tantôt un tapis du plus riche azur, tantôt une couche brillante d'un pourpre foncé. Alors, ils passent plus bas par-dessus les bois, et par instants se perdent parmi le feuillage, pour reparaître le moment d'après et se renlever au-dessus de la cime des arbres. Enfin les voilà posés ; mais aussitôt, comme saisis d'une terreur panique, ils reprennent leur vol, avec un battement d'ailes semblable au roulement lointain du tonnerre; et ils parcourent en tous sens la forêt , comme pour s'assurer qu'il n'y a nulle part de danger. La faim cependant les ramène bientôt sur la terre, où on les voit retournant très-adroitement les feuilles sèches qui cachent les graines et les fruits tombés des arbres. Sans cesse, les derniers rangs s'enlèvent et passent par-dessus le gros du corps , pour aller se reposer en avant ; et ainsi de suite , d'un mouvement si rapide et si continu, que toute la troupe semble être en même temps sur ses ailes. La quantité de terrain qu'ils balayent est immense, et la place, rendue si nette, que le glaneur qui voudrait venir après eux per-

drait complètement sa peine. Ils mangent quelquefois avec une telle avidité , qu en s'efforçant d'avaler un gros gland ou une noisette, ils restent là longtemps, en tirant le cou et haletant, comme sur le point d'étouffer.

« C'est lorsqu'ils remplissent ainsi les bois qu'on en tue des quantités prodigieuses, et sans que le nombre paraisse en diminuer. Vers le milieu du jour, quand leur repas est fini, ils s'établissent sur les arbres pour reposer et digérer. Par terre, ils marchent aisément, aussi bien que sur les branches, et se plaisent à étaler leur belle queue, en imprimant à leur cou un mouvement en arrière et en avant des plus gracieux. Quand le soleil commence à disparaître , ils regagnent en masse leur juchoir quelquefois à des centaines de milles, ainsi que me l'ont affirmé plusieurs personnes qui avaient exactement noté le moment de leur arrivée et de leur départ.

« Et nous aussi, cher lecteur, suivons-les jusqu'aux lieux qu'ils ont choisis pour leur nocturne rendez-vous. J'en sais un, notamment, digne de tout votre intérêt : c'est sur les bords de la rivière Verte et, comme toujours, dans cette partie de la forêt où il y a le moins de taillis et les plus hautes futaies. Je l'ai parcouru sur un espace d'environ

cinquante milles, et j'ai trouvé qu'il n'avait pas moins de trois milles de large. La première fois que je le visitai, les pigeons y avaient fait élection de domicile depuis une quinzaine, et il pouvait être deux heures avant le soleil couchant lorsque j'y arrivai. On n'en apercevait encore que très-peu; mais déjà un grand nombre de personnes, avec chevaux, charrettes, fusils et munitions, s'étaient installées sur la lisière de la forêt. Deux fermiers du voisinage de Russellsville, distante de plus de cent milles, avaient amené près de trois cents porcs , pour les engraisser de la chair des pigeons qui allaient être massacrés ; çà et là on s'occupait à plumer et saler ceux qu'on avait précédemment tués et qui étaient véritablement par monceaux. La fiente, sur plusieurs pouces de profondeur, couvrait la terre. Je remarquai quantité d'arbres de deux pieds de diamètre , rompus assez près du sol ; et les branches des plus grands et des plus gros avaient été brisées comme si l'ouragan eût dévasté la forêt. En un mot, tout me prouvait que le nombre des oiseaux qui fréquentaient cette partie des bois devait être immense, au delà de toute conception. A mesure qu'approchait le moment où les pigeons devaient arriver, leurs ennemis, sur le qui-vive, se préparaient à les recevoir. Les uns s'étaient munis de mar-

mites de fer remplies de soufre; d'autres, de torches et de pommes de pin ; plusieurs, de gaules, et le reste de fusils. Cependant le soleil était descendu sous l'horizon , et rien encore ne paraissait ! Chacun se tenait prêt, et le regard dirigé vers le clair firmament qu'on apercevait par échappées à travers le feuillage des grands arbres.... Soudain un cri général a retenti : « Les voici! » Le bruit qu'ils faisaient, bien qu'éloigné, me rappelait celui d'une forte brise de mer parmi les cordages d'un vaisseau dont les voiles sont ferlées. Quand ils passèrent au-dessus de ma tête, je sentis un courant d'air qui m'étonna. Déjà des milliers étaient abattus par les hommes armés de perches ; mais il continuait d'en arriver sans relâche. On alluma les feux, et alors ce fut un spectacle fantastique, merveilleux et plein d'une magnifique épouvante. Les oiseaux se précipitaient par masses et se posaient où ils pouvaient, les uns sur les autres, en tas gros comme des barriques; puis les branches, cédant sous le poids, craquaient et tombaient, entraînant par terre et écrasant les troupes serrées qui surchargeaient chaque partie des arbres. C'était une lamentable scène de tumulte et de confusion. En vain aurais -je essayé de parler, ou même d'appeler les personnes les plus rapprochées de moi. C'est

à grand'peine si l'on entendait les coups de fusil ; et je ne m apercevais qu'on eût tiré qu'en voyant recharger les armes.

« Personne n'osait s'aventurer au milieu du champ de carnage. On avait renfermé les porcs, et Ton remettait au lendemain pour ramasser morts et blessés; mais les pigeons venaient toujours, et il était plus de minuit que je ne remarquais encore aucune diminution dans le nombre des arrivants. Le vacarme continua toute la nuit. J'étais curieux de savoir à quelle distance il parvenait, et j'envoyai un homme habitué à parcourir les forêts. Au bout de deux heures il revint et me dit qu il lavait distinctement entendu à trois milles de là. Enfin, aux approches du jour, le bruit s'apaisa un peu; et longtemps avant qu'on pût distinguer les objets, les pigeons commencèrent à se remettre en mouvement dans une direction tout opposée à celle par où ils étaient venus le soir. Au lever du soleil, tous ceux qui étaient capables de s'envoler avaient disparu. C'était maintenant le tour des loups, dont les hurlements frappaient nos oreilles : renards, lynx, couguars, ours, ratons, opossums et fouines, bondissant, courant, rampant, se près saient à la curée , tandis que des aigles et des faucons de différentes espèces se précipitaient du haut

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des airs pour les supplanter, ou du moins prendre leur part d'un aussi riche butin.

« Alors, eux aussi, les auteurs de cette sanglante boucherie, commencèrent à faire leur entrée au milieu des morts, des mourants et des blessés. Les pigeons furent entassés par monceaux ; chacun en prit ce qu'il voulut ; puis on lâcha les cochons pour se rassasier du reste.

« Si l'on ne connaissait pas ces oiseaux, on serait naturellement porté à conclure que d'aussi terribles massacres devraient bientôt avoir mis fin à l'espèce; mais j'ai pu m'assurer, par une longue observation, qu'il n'y a que le défrichement graduel de nos forêts qui puisse réellement les menacer, attendu que, dans la même année, ils quadruplent fréquemment leur nombre , ou tout au moins ne manquent jamais de le doubler. En 1805 j'ai vu des schooners, ayant une cargaison complète de pigeons pris au haut de la rivière Hudson, venir les décharger aux quais de New-York , où ils se vendaient un cent la pièce \ En Pensylvanie, j'ai connu un individu qui en prit près de cinq cents douzaines dans une tirasse, et en un seul jour; il en balayait quelquefois vingt douzaines et plus

i Un centième de dollar, ou environ cinq centimes de France.

d'un même coup de filet. Au mois de mars 1830, ils étaient si abondants sur les marchés de New- York, qu'on en rencontrait par tas dans toutes les directions. Aux salines des États-Unis, j'ai vu des nègres fatigués d'en tuer pendant des semaines, lorsqu'ils descendaient pour boire l'eau sortant des tuyaux d'exhaure. Encore en 1826, dans la Louisiane, je les ai trouvés rassemblés par troupes aussi nombreuses que jamais.

« Veut-on se faire une idée du nombre de ces pigeons , et de la quantité de nourriture qu'ils peuvent consommer dans un jour?

« 11 suffit de prendre pour base de l'opération une colonne de ces oiseaux, d'un mille de large, ce qui est bien au-dessous de la réalité, passant sans interruption, pendant trois heures, à raison d'un mille par minute ; on aura ainsi un parallélogramme de cent quatre-vingts milles de long, sur un mille de large. Supposez maintenant deux pigeons par mètre carré, le tout vous donnera un billion cent quinze millions cent cinquante-six mille pigeons par troupe. Or, comme chaque pigeon consomme journellement une bonne demi -pinte, la nourriture nécessaire pour subvenir à cette immense multitude , sera de huit millions sept cent douze mille boisseaux par jour. »

Non-seulement l'homme fait servir les pigeons à sa nourriture et au plaisir cruel de la chasse , mais encore il trouve le moyen de les associer à ses spéculations et à ses jeux. Jusqu'à l'époque où l'administration des postes donna à l'expédition de ses dépêches une activité en rapport avec les besoins de l'industrie et du commerce, et surtout jusqu'à la création de la télégraphie privée, on se servit en France, en Belgique, en Hollande et en Allemagne des pigeons pour transmettre rapidement à de grandes distances les cours de la bourse. Dans ce but, on sortait des pigeonniers un certain nombre de femelles près de couver, on les marquait d'un signe à l'aile, et on les dirigeait, dans des corbeilles, par la diligence, vers la capitale d'où l'on voulait recevoir des nouvelles financières. Là on attachait un petit billet sous l'aile du pigeon, et l'on mettait l'oiseau en liberté. Aussitôt il prenait son vol , s'élevait à une grande hauteur, y planait quelques instants, et partait ensuite avec une grande rapidité vers le pigeonnier où l'attendaient son nid et ses œufs.

On a calculé qu'un pigeon bon voilier franchissait de quatre à cinq kilomètres par minute.

L'idée de recourir aux pigeons pour transmettre des dépêches a été mise en pratique la première

fois à Anvers, par un négociant qui avait longtemps habité la Chine.

Les habitants du Céleste-Empire professent, on le sait, une passion effrénée pour le jeu, et recherchent avec une avidité ingénieuse tous les moyens de s'y livrer; ils raffolent surtout de paris, et ils ont, non comme en Angleterre et comme en France , des courses de chevaux , mais des vols de pigeons. Dans ce but, ils élèvent à grands frais, et avec toutes sortes de soins minutieux , des pigeons d'une espèce particulière , et que caractérisent une taille robuste et des ailes d une vigueur peu commune. On transporte ces pigeons à une distance convenue, sur des jonques, dans des corbeilles en treillage, et on les met en liberté, à une heure dite.

Toutefois, avant de les lâcher, on leur attache à la queue une sorte de petit sifflet en bois trèsléger, et composé de huit à quinze tuyaux de dimensions différentes , savamment calculés et combinés de façon à produire une sorte d'accord, lorsque le vent s'introduit avec force dans ces tubes, grâce à la rapidité et à l'impulsion de l'oiseau qui fend impétueusement l'air.

Les parieurs attendent les pigeons à l'entrée du pigeonnier, et ils reconnaissent de loin celui de

ces oiseaux qui leur appartient, à la musique produite par le sifflet; ils savent ainsi à l'avance quels sont les vainqueurs ou les vaincus.

En Belgique et dans certains départements de la France , on a également des vols de pigeons, et sans doute on les complétera bientôt en imitant la méthode chinoise.

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