SOLDATESQUE (VICES DE
DISCOURS IMPÉRIAL AUX MA-^TCHOUX, PRINCIPALEMENT CONTRE LA PASSION DU JEU
Ne forcez pas votre empereur, qui n'est en effet qu<' votre père, à n'être plus qu'un juge.
Je vous ai souvent répété que nous n'étions heureux que par la vertu : c'était assez vous faire entendre que nos vices détruisent nécessairement la bienfaisance, la concorde et le bonheur. De tous les vices, je n'en sache aucun de plus nuisible que la fureur du jeu.
Nous autres Mantchoux, bons, sincères et secourables, autrefois attachés à nos devoirs, uniquement occupés du soin de les remplir; nous qui donnions le superflu, qui prenions sur le nécessaire pour assister les pauvres, nous étions bien différents de ce que nous
sommes : nous étions généreux ; nos amusements étaient honnétos, et nos jeux innocenls : tout est clian^é.
Moi qui vois tout, qui entends tout du fond de mon palais, etqui veille le plus souventquand le erime ourdit sa trame dîins les ténJ'hres; moi qui, vous le savez, déteste le mensonge plus queje ne crains la mort, j aftlrmc qu'il n'est point de manie plus féconde en calamités publiques et secrètes que celle dont il s'agit. Oui, j'alïïrme qu'il n'est point d'hommes plus âpres que les joueurs, plus enclins au mal : ils se feraient horreur s'ils se connaissaient mieux. Je les connais, écoutez donc.
Pourquoi le voleur, et le joueur qui lui ressemble à tant d'égards, continuent-ils presque toujours? Hélas ! c'est qu'ils ont commencé.
Quiconque ne sait pas résiste]- aux premières amorces attise un feu que bientôt il ne pourra plus éteindre. On ne joue d'abord que par complaisance, ou par désœuvrement; on ne donne que des moments au jeu, puis des heures, puis des jours, puisdes nuits entières; et c'est ainsi que la passion, s'allumant par degrés, dévore le temps, plus cher que l'or, et fait oublier les devoirs les plus sacrés.
L'habitude une fois contractée, les joueurs ne connaissent plus, ne respirent plus que le hasard. Leur rage ne finit pas avec les aliments qui la nourrissent. Au heu de se retirer du jeu lorsqu'ils ont tout perdu , il'î y sèchent d'impuissance, mais ils regardent jouer.
L'un abandonne ses fonctions publiques ; lautre néglige l'art dont il tirait sa subsistance et celle de sa famille. Incapables de tout, ils ne rêvent qu'au jeu. Pour
y suffire, ils vendent leurs maisons, leurs teiTCs; puisqu'ils se tuent, ils se vendraient eux-mêmes, tant le désir et Tespérance les aveuglent !
Les insensés! que veulent-ils? qu'osprrent-ils? Nous ruiner impunément? La ruine, à ce métier, est le partage du plus grand nombre : ceux qui prospèrent aujourd'hui, demain seront dans la misère Cependant ils triomphent, ils ne doutent plus de rien, lorsqu'ils ont dépouillé quelqu'un ; attendez, ils seront dépouillés à leur tour.
Malgré le succès, on les fuit, on les déteste. Les honnêtes gens les montrent de loin comme la terreur et l'opprobre de leur pays. « Gardez-vous-en bien, disent-ils; le besoin qui les tourmente suppose tous les vices ou les suggère. »
Ir.'iscibles, et néanmoins perfides, tantôt ils poignardent pour un geste, pour un mot; tantôt ils trompent, ils poussent dans le précipice les compagnons de leurs débauches.
Quelle est la fin d'un joueur? Demandez-le à ceux dont les amis se sont exilés de cet heureux climat, à ceux dont les parents se sont tués pour éviter le supplice ; interrogez surtout ces pères qui, pour avoir négligé leurs enfants, porteront jusqu'au dernier soupir le deuil de Vhonneur.
Je défends le jeu. Si quelqu'un brave mes ordres, il bravera la Providence, qui n'admet rien de fortuit; il contredira le vœu de la nature, qui nous crie : « Espérez, mais travaillez; les plus actifs seront les mieux traités. »
La nature, notre mère commune, n'a jamais abandonné ses enfants; ne les a-t-elle p;»s nourris à l'insu
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lies ravisseurs île t^ute espèce, |)uis(|iie les j^éiiérations, plus ou inoiiis llorissuutes, se sont toujours succédé et que la race humaine subsiste encore?
Si j'étais mieux secondé, le soleil ne verrait pas un pauvre dans l'étendue de mon empire. Que peut la volonté d'un seul contre les volontés ambitieuses et discordantes de tant de millions triiommes qui ne soupirent qu'après le superilu, dont la mesure ne se comble jamais?
C'est ce soupir éternel, ce sont ces vœux insatiables qui font les joueurs, qui les prosternent aux pieds de leurs idoles, comme si le sort, le hasard ou le destin leur devaient des préférences ; ou plutôt comme si ces êtres fantastiques avaient des yeux et des oreilles pour les voir et les entendre !
Il est naturel, sans doute, et légitime de chercher à s'enrichir par des moyens honnêtes. L'émulation générale tourne au profit de tous; aussi n'ai -je rien négligé pour la maintenir et l'augmenter.
Dès le commencement de mon règne, je fis sentir, par des actes authentiques , que l'émulation et la liberté étaient les seuls moyens de bannir le luxe, la mollesse, les jeux de hasard; de remédier, autant qu'il est possible, à l'inégalité des richesses. Je n'oubliai pas surtout d'aplanir le chemin de la fortune aux indigents, qui ne le sont plus que par leur faute.
J'ai fait ce que j'ai pu. Quoi que j'eusse fait, je n'aurais pas triomphé des abus renaissants Cju'entraineut tant de passions contraires; je n'aurais pas même garanti la prudence, des revers inopinés ; mais celle-ci, bien difterente de la fureur que je proscris, fait que tôt
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OU tîird hi patience et la vertu surmontent le malheur, ou du moins le rendent vénéraliie.
Ofliciers, soldats, et vous qui m'appartenez par \r< liens du sang, si vous m'aimez, si vous respectez votrr l)rini'(', ne soyez pas des joueurs. Cliargés du soin de protéger nos frontières, de maintenir Tordre dans l'intéiieur de mes Etats, vous devez Texeraple des mœuis et de la justice, dont vous êtes les soutiens.
L'honneur, le travail, l'économie : voilà les sources où vos pareils doivent puiser pour le présent et l'avenir. Vous avez votre paye , ménagez-la : quelques-uns ont des terres, qu ils les fassent valoir ; et, quand les moissons seront abondantes, qu'ils songent à la stérilité.
N'allez pas cependant imiter ceux qui devienneni avares en cessant d'être prodigues ; jouissez, mais faites jouir, car vous pouvez devenir pauvres.
Je vous ai montré ce que c'est que la fureur du jeu : puissent mes préceptes étouffer dans vos cœurs cette passion qui consterne le mien î
Vous m'avez entendu. Je le dis à regret, Mantchoux, il faut pourtant le déclarer ; je punirai les infracteurs quels qu'ils soient ; je les punirai, vous dis-je, fussentils mes propres fils.
Pour la dernière fois, il en est temps encore, que les joueurs se corrigent, mais sans délai. (L'empereur YouNG-TcHiNG ; 1732-1735 — trad. du mantchou par le P. Amyot)
SUI.IDAUIIK
Le coup donné ;ï la boîte à noix d'arec ne frappera-t-il que la boite? Non; il atteindra aussi tout ce qu'elle renferme. {Proverle tamoid — Van der Haeghen)
Lorsque dans une troupe quelqu un a fait une sottise, il ne reste plus de dignité aux petits ni aux grands. (Saadi, GuUstan)