‹ L'esprit du comte Joseph de MaistreChapitre 17 sur 48 · XI · texte numérisé non relu

XI

Je n'ai jamais compris cet argument éternel contre la Providence, tiré du malheur des justes et de la prospérité des méchants. Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu'il est méchant , l'argiimenl serait insoînble ; il tombe à terre si l'on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes. Mais les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d'abord par de grands coupables, et dépensée ensuite par d'honnêtes gens, qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. C'est l'impiété qui a d'abord fait grand bruit de celte objection ; la légèreté et la bonhomie l'ont répétée : mais en vérité, ce n'est rien (1).

Avez-vousjamais entendu un militaire se plaindre qu'à la guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens, et qu'il suCfit d'être un scélérat pour être invulnérable? Je suis sûr que non, parce que, en effet, chacun sait que les balles ne choisissent personne. J'aurais bien droit d'établir au moins une parité parfaite entre les maux de la guerre par rapport aux militaires, et les maux de la vie en général, par rapport à tous les hommes; et celle parité, supposée exacte, sulfirait seule pour faire disparaître une difficulté fondée sur une fausseté manifeste, car il est non-seulement faux , mais évidemment faux que le crime soit eti général heureux et la vertu malheureuse

(I) Les Soirées de Saint-PëtersboHrg^ I" édit. de 1821, t. I, p. l.j et 2 G.

dans ce monde : il est, au contraire, de la }>ius grande évidence que les biens et les maux sont uwa espèce do loterie où chacun, sans distinction, peut tirer un billet blanc ou noir (1).

Le péché originel est un mystère sans doute (2) : cependant si l'homme \ienl à l'examiner de près, il se trouve que ce mystère a, comme les autres, des côtés plausibles, même pour notre intelligence bornée. Laissons de côté la question théologique de l'imputation^ qui demeure intacte, et tenons nous-en à cette observation vulgaire, qui s'accorde si bien avec nos idées les plus naturelles : que tout être qui a la faculté de se propacjer ne saurait produire quun être semblable à lui, La règle ne souffre pas d'exception ; elle est écrite sur toutes les parties de l'univers. Si donc un êlre est dégradé, sa postérité ne sera plus senjblable à l'état primitifde cet être, mais bien à l'état où il a été ravalé par une cause quelconque. Cela se conçoit très-clairement, et la règle a lieu dans Tordre physique comme dans l'ordre moral. Mais il faut bien observer qu'il y a entre l'homme infirme et l'homme malade la même différence qui a lieu entreThomme vicieux et l'homme coupable. La maladie aiguë n'est pas transmissible ; mais celle qui vicie les humeurs devient maladie originelle^ et peut gâter toute une race. Il en est de même des maladies morales (3).

(1) Les Soirées, etc., t. I, p. 17 et 18.

(2) Voir la note E.

(■']) Les Soirées, etc., 1. I, p. 80 ot 81.

11 y a donc une maladie originelle comme il y a un péché originel ; c'est-à-dire qu'en vertu de cette dégradation primitive, nous sommes sujets à toutes sortes de souffrances physiques en ^eWr«/ ; comme en vertu de cette même dégradation nous sommes sujets à toutes sortes de vice? en général. Cette maladie originelle n'a donc point d'autre nom. Elle n'est que la capacité de souffrir tous les maux, comme le péché originel (abstraction faite de l'imputation) n'est que la capacité de commettre tous les crimes , ce qui achève le parallèle (1).

D'une manière ou d'une autre, Dieu a parlé à tous les hommes , mais il en est de privilégiés à qui il est permis de dire : Il na point traité ainsi les autres nations (2); car Dieu seul, suivant l'incomparable expression de l'incomparable a[)ôtre,/)ew^ créer dans le cœur de r homme unesprit capable décrier : MON PERE (3) l et David avait préludé à cette vérité en s'écriant : Cest lui qui a mis dans ma bouche un cantique nouveau, un hymne digne de notre Dieu (4). Or si cet esprit n'est pas dans le cœur de l'homme, comment celui-ci prierat-il ? ou comment sa plume impuissante pourra-t-elle écrire ce qui n'est pas dicté à celui qui la tient 1 Lisez les hymnes de Santeul, un peu légèrement adoptées

(1) Les Soirées, etc., t. I, p. 82 et 83.

(2) Non fecit toliter omni nationi. Psaume cxlvii, 20.

(3) Ad Galat., iv, 6.

^4) Et immisii in 05 meum canticum 7iovum, cnrrnen Deo Jacob. Psaume xxxix, 4.

DE J. DE MAISTRE. \i')'.i

peut-ùlnî par l'église de Paris : elles font un certain bruit dans l'oreille, mais jamais elles ne prient parce C{u\\ était seuij lorsqu'il les composa (1). La beauté de la prière n'a rien de commun avec celle de l'expression : car la prière est semblable à la mystérieuse fille du grand roi, toute sa beauté naît de rintérieur (2). C'est quelque chose qui n'a point de nom, mais qu'on sent parfaitement et que le talent seul ne peut imiter (3).

Un des grands motifs de la bronillerie du seizième siècle fut \^ purgatoire. Les insurgés ne voulaient rien rabattre de l'enfer pur et simple. Cependant lorsqu'ils sont devenus philosophes, ils se sont mis à nier l'éternité des peines, laissant néanmoins subsister un en/'er^/ temps, uniquement pour la bonne police, et de peur de faire monter au ciel, tout d'un trait, Néron et Messaline à côté de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le purgatoire ; en sorte qu'après s'être brouillés avec nous parce qu'ils ne voulaient point de purgatoire, ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent que le purgatoire : c'est cela qui est extravagant (4).

La religion est la mère de la science : la théorie et

{0 Voir la note F.

(2) Omnis gloria filiœ régis ab intus. Psaume XLiv, 14.

(3) Le^ Soirées, etc., t. 1, p. 439 et 440.

(4) Ibid.A. 11, p. 121.

rexpérieace se réunissent pour proclamer cette vérité.

Le sceptre de la science n'appartient à l'Europe que parce qu'elle est chrétienne. Elle n'est parvenue à ce haut point de civilisation et de connaissance que parce qu'elle a commencé par la théologie; parce que les uni- versités ne furent d'abord que des écoles de théologie, * et parce que toutes les sciences greffées sur ce sujet divin ont manifesté la sève divine par une immense végétation. L'indispensable nécessité de celte longue préparation du génie européen est une vérité capitale qui a totalement échappé aux discoureurs modernes. Bacon même s'y est trompé comme des gens bien au-dessous de lui. îl est tout à fait amusant lorsqu'il traite ce sujet, et surtout lorsqu'il se fâche contre la scolastique et la théologie. 11 faut en convenir, cet homme célèbre a paru méconnaître entièrement les préparations indispensables pour que la science ne soit pas un grand mal. Apprenez aux jeunes gens la physique et la chimie avant de les avoir imprégnés de religion et de morale: envoyez à une nation neuve des académiciens avant de lui avoir envoyé des missionnaires; et vous verrez le résultat (1).

L'étude des sciences naturelles a son excès comme tout le reste, et nous y sommes arrivés. Elles ne sont point, elles ne doivent point être le but principal de l'intelligence, et la plus haute folie qu'on pût commettre serait celle de s'exposer à manquer à'Itommes^ pour avoir plus de physiciens. Philosophe, disait très-bien

(i) Les Soirées, etc., t. H, 2i9 et 250. — L'exemple de la Russie n?t une preuve bien forte do l'assertion de M. de î\laislre.

Séncîquo (l), commence par f étudier toi-même, avant (T étudier le monde (2).

Nous sommes tous allachés au tiôae de l'Etre Suprême par une chaîne souple, qui nous relient sans nous asservir.

Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est l'action des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils opèrent tout à la fois volontairement et nécessairement : ils font réellement ce qu'ils veulent, mais sans pouvoir déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité, dont le diamètre varie au gré de Véternel géomètre j qui sali étendre, restreindre, arrêter ou diriger la volonté, sans altérer sa nature.

Dans les ouvrages de l'homme, tout estpauvre comme l'auteur ; les vues sont restreintes^ les moyens raides, les ressorts inflexibles, les mouvements pénibles et les résultats monotones. Dans les ouvrages divins, les richesses de l'infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément; sa puissance opère en se jouant : dans ses mains tout est souple, rien ne lui résiste ; pour elle tout est moyen, môme l'obstacle : et les irrégularités produites par l'opération des agents libres,' viennent se ranger dans l'ordre général (3).

(1) Flp. LXV.

(2) Les Soirces, elc, t. II, p. 250. Voir la note G.

(3) Considérations tuv la France, ûd\t. Migne, colonne li.

Dans le monde politique et moral, comme dans le monde physique, il y a un ordre comnmn, et il y a des exceptions à cet ordre. Communément nous voyons une suite d'effets produits par les mêmes causes; mais à certaines époques, nous voyons des actions suspendues, des causes paralysées et des effets nouveaux.

Le miracle est un effet produit par une cause divine ou surhumaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire (1). Que, dans le cœur de l'hiver, un homme <;ommande à un arbre, devant mille témoins, de se couvrir subitement de feuilles et de fruits, et que Tarbre obéisse, tout le monde criera au miracle et s'inclinera devant le thaumaturge. Mais la révolution française, et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment est tout aussi merveilleux, dans son genre, que la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier. Cependant les hommes, au lieu d'admirer, regardent ailleurs ou déraisonnent.

Dans l'ordre physique, oi^i l'homme n'entre point comme cause, il veut bien admirer ce qu'il ne comprend pas ; mais dans la sphère de son activité, où il sent qu'il est cause libre, son orgueil le porte aisément à voir le désordre partout où son action est suspendue ou dérangée.

Certaines mesures qui sont au pouvoir de l'homme, produisent régulièrement certains effets dans le cours ordinaire des choses; s'il manque son but, il saitpour-

(I) Voir la note H.

<juoi, OU croit le savoir; il connaît les obstacles, il les apprécie, et rien ne l'étonné.

Mais dans les temps de révolutions, la chaîne qui lie l'homme se raccourcit brusquement, son action diminue, et ses moyens le trompent. Alors entraîné par une force inconnue, il se dé[)ite contre elle, et au lieu de baiser la main qui le serre, il la méconnaît ou l'insulte.

Je ny comprends rien, c'est le grand mot du jour. Ce mot est très-sensé, s'il nous ramène à la cause première qui donne dans ce moment un si grand specta- <:le aux hommes : c'est une sottise, s'il n'exprime qu'un dépit ou un abattement stérile (1).

Les vérités théologiques ne sont que des vérités générales, manifestées et divinisées dans le cercle religieux, de manière que l'on ne saurait en attaquer une sans attaquer une loi du monde (2).

\J infaillibilité dans l'ordre spirituel, et la souveraineté dans l'ordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes. L'un et l'autre expriment cette haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n'est pas gouvernée, qui juge et n'est pas jugée.

Quand nous disons que V Église est infaillible^ nous ne demandons pour elle, il est bien essentiel de l'observer, aucun privilège y)articulier; nous demandons seulement qu'elle jouisse du droit commun à toutes les

(1) Go7ïsidérations, etc., colonnes 13 et 14. {'2)Du Pape, édit. Migne, colonnes 245 et 24G.

souverainetés possibles, qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles; car tout gouvernement est absolu; et du moment où l'on peut lui résister sou? prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus.

La souveraineté a des formes différentes, sans doute. Elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres; mais quand elle a parlé de part et d'autre à sa manière, le hill est sans appel comme le fetfa.

Il en est de même de l'Eglise : d'une manière ou d'une autre, il faut qu'elle soit gouvernée, comme toute autre association quelconque; autrement il n'y aurait plus d'agrégation, plus d'ensemble, plus d'unité. Ce gouvernement est donc de sa nature infaillible, c'està-dire absolu^ autrement il ne gouvernera plus (i).

S'il y a quelque chose d'évident pour la raison autant que pour la foi, c'est que l'Eglise universelle est une monarchie. L'idée seule de V universalité suppose cette forme de gouvernement, dont l'absolue nécessité repose sur la double raison du nombre des sujets et de l'étendue géographique de l'empire.

Aussi, tous les écrivains catholiques et dignes de ce nom conviennent unanimement que le régime de l'Eglise est monarchique, mais suffisamment tempéré d'aristocratie, pour qu'il soit le meilleur et le plus parfait des gouvernements (2).

(1) Bu Pape, édit. Migne, colonnes 2i6 et 247.

(2) Certum est monarchicum illud regùnen esse an'stocratia aliqua temperatum ^Duval, T)c siip. potest. Vapœ, pars I,queest. I). — Dm Pape» édit. Migne, colonne 2i7.

DE J. DE MAISTHE. IGî»

l^a vérité, en combattant Terreur, ne se fâche jamais (1). Dans la masse énorme des livres de nos controversistes, il faut regarder avec un microscope pour découvrir une vivacité échappée à la faiblesse humaine. Des hommes tels que Hellarmin, Bossuet, Bergier, etc., ont pu combattre toute leur vie, sans se permettre, j^' ne dis pas une insulte, mais la plus légère personnalité. Les docteurs protestants partagent ce privilège et méritent la même louange toutes les fois qu'ils conibaticnt l'incrédulité ; car, dans ce cas, c'est le chrétien qui combat le déiste, le matérialiste, Tathée, et par conséquent, c'est encore la vérité qui combat l'erreur; mais s'ils se tournent contre l'Eglise romaine, dans Vinstant même ils insultent : car Terreur n'est jamais de sang-froid en combattant la vérité. Ce double caractère est également visible et décisif. H y a peu de démonstrations aussi bien senties par la conscience (2).

Qu'est-ce que Tétat religieux dans les contrées catholiques? C'est Tesclavage ennobli. A Tinstitulion antique, utile en elle-même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d'avantages particuliers et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme, le vœu de religion le sanctilie. Au lieu de l'asservir aux vices d'aulrui, il Ten affranchit. En le soumettant à une personne de

(I) Voir la note I.

(•2) 0;/ Pape, colunnc 260 et 2(jl.

choix, il le déclare libre envers les autres avec qui il n'aura plus rien à démêler.

Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société un service sans prix, en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes, de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient, écrivent, font l'aumône, cultivent la terre, et ne demandent rien à l'autorité (1).

Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment où de tous côtés les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement qui ne sait qu'en faire.

Une jeunesse impétueuse, innombrable, libre pour son malheur, avide de distinctions et de richesses, se précipiteparessaims dans la carrière des emplois, Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez pas un bureau en Europe où le nombre des employés n'ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté ; mais ce sont les hommes qui créent les affaires, et trop d'hommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions ; ils forcent toutes les portes, et nécessitent la création de nouvelles places ; il y a trop de liberté, trop de mouvement , trop de volontés déchaînées dans le monde. A quoi se^'vent les religieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc? Est-ce qu'on ne peut servir l'État sans être revêtu d'une charge ? et n'est-ce rien en-

(1) Voir la note J.

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core que le bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les \ices ! Si Robespierre, au lieu d'être avocat, eût été capucin, on eut dit aussi de lui en le voyant passer : Bon Dieu I à quoi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nonnbreux services que l'état religieux rendait à la société ; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu, et qui certes n'était pas le moins important, comme maître et directeur d'une fouie de volontés, comme suppléteur inappréciable du gouvernement, dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l'État et d'augmenter le nombre des hommes qui ne lui demandent rien (1).

Aujourd'hui, grâce au système d'indépendance universelle, et à l'orgueil immense qui s'est emparé de toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer, gouverner (2). On se perd dans le tourbillon des affaires : on gémit sous le poids accablant des écritures; la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir (3).

(1) Un éminent penseur, qu'on aime à rapprocher de M. de xMaistre, — M. de Bonald — a dit :

« Malheur à la société qui ne laisse que le suicide, pour sortir du monde, à ceux qui ne veulent pas du monde, ou dont le monde ne veut pas! C'était là l'avantage immense en politique des Institutions monastiques; on leur a reproché leur oisiveté; eh ! que font la plupart des hommes? VA que la société serait heureuse, si elle pouvait condamner au repos leur inutile ou criminelle activité! » [Œuvres ^ 1847, p. 325.)

(•2) M. de Honald a encore dit :

« Une maladie épidémique, particulière à notre siècle, est la fureur de régner; et, comme on n'a pu guérir le mal, il a fallu tromperie malade, et décréter en principe la souveraineté du peuple. » (Ihid., p. 310.)

(3) Ce morceau, écrit vers I8i7 ou 1818, loin d'avoir rien perdu de

L'Église, depuis son origine, n'a jamais vu d'hércsie aussi extraordinaire que \q jansénisme. Toules, en naissant, se sont séparées de la communion universelle, et se glorifiaient même de ne plus appartenir à une Eglise dont elles rejetaient la doctrine comme erronée sur quelques points. Le jansénisme s'y est pris autrement ; il nie d'être séparé ; il composera même, si l'on veut, des livres sur l'unité dont il démontrera l'indispensable nécessité. Il soutientsans rougir ni trembler, qu'il est membre de cette Église quil'anathématise. Jusqu'à présent, pour savoir si un homme appartient à une société quelconque, on s'adresse à cette même société, c'est-à-dire, à ses chefs, tout corps moral n'ayant de voix que par eux ; et dès qu'elle a dit : // ne m appartient pas, ou : // ne m appartient plus^ tout est dit. Le jansénisme seul prétend échapper à cette loi éternelle ; illi robur et œs triplex circà frontem. il a l'incroyable prétention d'être d(; l'Église catholique, malgré l'Eglise catholique ; il lui prouve qu'elle ne connaît pas ses entants, qu'elle ignore ses propres dogmes, qu'elle ne comprend pas ses propres décrets, qu'elle ne sait pas lire enfin ; il se moque de ses décisions; il en appelle; il les foule aux pieds, tout en prouvant aux autres hérétiques qu'elle est infaillible et que rien ne peut les excuser (1).

Cette secte, la plus dangereuse que le diable ait tissue,

son actualité, semble avoir été tracé hier, tant il dévoile éloquenimont le plus grand abus de ce siècle, si richu en abus. (Du Papr, col. 415 et 416.)

(1) De l'Église gallicane, édit. Mignc, colonne 5lO,

est encore la plus vile, à cause du caractère de fausseté qui la distingue (1). Les autres sectaires sont au moins des ennemis avancés qui attaquent ouvertement une ville que nous défendons. Ceux-ci, au contraire, sont une; portion de la garnison, mais portion révoltée et traîtnîsse, qui, sous les livrées mêmes du souverain, et tout en célébrant son nom, nous poignarde par derrière, pendant que nous faisons notre devoir sur la brèche (2).

Un ecclésiastique anglais nous a donné une superbe définition du calvinisme. C'est j dit-il, loi système de religion qui offre à notre croyance des hommes esclaves de la nécessité^ une doctrine inintelligible^ ime foi absurde, un Dieu impitoyable (3).

Le même portrait peut servir pour le jansénisme. Ce sont deux frères dont la ressemblance est si frappante, que nul homme qui veut regarder ne saurait s'y tromper (4).

(1) Voir la noie K.

(V) De r Eglise y ail icanc, col. 51 i.

(3) Caluinism lias been adrnirubihj defined bij Jortin a religious System consisiing of human créatures without liberty, doctrines without sensé, faith without reason and a God without mercij. (Ànlijacoh\n,July, 1803, in-8, p. 231.) Le rédacleur «ippolle lui-mcnie le calvinisme That wild and blasphemous System of theology. (Septeml)re 1804, n. 75, p. 1.)

('*) Les raisoaneurs de calvinistes

Et leurs cousins les jansénistes.

(VoLTAinK, Poésies mêlées, n» cxcv.)

* S'il n'a pas dit frères au lieu de cousinsj il ne faut s'en prendre n qu'à l'e muet. Gibbon a dit à son tour -. Les molinistes sont écrasés

Comment donc une telle secte a-t-elle pu se créer tant de partisans, et même de partisans fanatiques? Comment a-t-elle pu faire tant de bruit dans le monde ? fatiguer l'Etat autant que TEglise? Plusieurs causes réunies ont produit ce phénomène. La principale est que le cœur humain est nalurellement révolté. Levez l'étendard contre l'autorité, jamais vous ne manquerez de recrues : Nonserviam[\). C'est le crime éternel de notre malheureuse nature. Le système de Jansénms, a dit Voltaire (2), n'est philosophique , ni consolant; mais le plaisiî- secret dètre un parti , etc. Il ne faut pas en douter, tout le mystère est là. Le plaisir de V orgueil est de braver Fautorilé, son bonheur est de s'en emparer, ses délices sont de l'humilier. Le jansénisme présentait cette triple tentation à ses adeptes, et la seconde jouissance surtout se réalisa dans toute sa plénitude lorsque le jansénisme devint une puissance en se concentrant dans les murs de Port-Royal (3).

Lorsque j'assiste à une représentation de Phèdre et que j'entends la fameuse tirade, il ne me faut pas moins que toute la force de l'habitude et l'inimitable perfection de Racine pour m'empêcherde rire. Qu'est-ce que

« ipar l'autorité de S. Paul, et les jansénistes sont déshonorés par leur « ressemblance avec Calvin. {Histoire de la décadence, tome VIII, oha- « pitre XXIII ) Je n'examine point ici la juj^tesse de l'antithèse, je m'en- « tiens au fort de la ressemblance. » — Note de M. de Maistre. (De l'Église gall., col. 516, note 1.) — Voir ma note L.

(1) Jérémie, n, 20 .

(2) Voltaire, Siècle de Louis XIV, t. 111, ch. xxxvii.

(3) De l'Église gall., colonnes 515 et5lG.

DE J. DE MAISTUE. 4 75

tout celanousfait à nous, chrétiens ou athées du dix-neuvième siècle? Rien n'esl plus étranger à nos nnœurs, à notre croyance, à noire philosophie même. Je n'entends qu'Euripide supérieurement traduit; c'est un anachronisme de goût. Voltaire, quoique ses beaux vers le soient bien moins que ceux de Kacine, produit cependant un beaucoup plus grand effet dans la scène de Lusignan, précisément parce qu étant païen dans lemonde il eut le courage d'être chrétien au théâtre. En général et sans exclure aucun sujet, la loi qui comprime toutes les passions produira toujours un effet merveilleux sur la scène lorsqu'on saura la mettre aux prises avec elles.

Et qui pourrait le croire avant d'y avoir scrupuleusement réfléchi ? la composition dramatique qui a le plus à gagner par l'empire de l'esprit religieux, c'est la comédie, parce qu'il tend constamhient à introduire dans les mœurs générales une certaine sévérité qui fait haïr l'indécence et la grossièreté, ennemies mortelles de la bonne comédie. Le poëte, obligé d'être comique sans être coupable, sans doute de son art remporterait le prix. Y a-t-il donc quelque rire préférable au rire innocent ? Molière, s'il eût eu la moralité de Destouches (1), n'en vaudrait-il pas mille fois mieux ? La loi sainte, lorsqu'elle ne peut commander entièrement à l'esprit du monde, l'oblige cependant à transiger. Chose étonnante î elle perfectionne même ce qu'elle proscrit (2).

(1) Destouches (né en 1680, mort en 1754) a composé un assez grand nombre de comédies: ses deux chefs-d'œuvre sont le Philosophe marié ei le Glorieux.

(2) Examen de la philosophie de Bacon, etc., édit. de 1845, in-8. t. Il, p. 3(19 à 311.

Toutes les nations commencent par la théologie et sont fondées par la théologie. Plus l'institution est religieuse, plus elle est forte. On peut citer l'Egypte, l'Etrurie, Rome, Lacédémone etc. : cette règle n'a point d'exception. Partout les prêtres sont les fondateurs, les gardiens et les dispensateurs de la science, dont le foyer est dans les temples (1 ).

Plus la théologie est parfaite dans un pays, plus il est fécond en véritable science. Voilà pourquoi les nations chrétiennes ont surpassé toutes les autres dans les sciences, et pourquoi les Indiens et les Chinois avec leur ■ science tant et ti^op vantée, ne nous atteindront jamais 9 tant que nous demeurerons respectivement ce que nous 1 sommes. Copernic, Kepler, Descartes, Newton, les Bernouilli, elc. sont des productions de l'Evangile.

Plus la théologie sera cultivée, honorée, dominante, et plus, toutes choses égalesd'ailleurs, la science humaine sera parfaite, c'est-à-dire plus elle aura de force et d'étendue, et plus elle sera dégagée de tout alliage dangereux ou funeste.

Le développement de ces vérités produirait un trop gros livre ; mais pourquoi donc serait-il nécessaire de

(i) M. Ozanam a dit, ji ce propos, ces paroles originalement vraies et éloquentes : « Il n'est i)as facile d'asservir un peuple, comme quelques-uns le croient, en le mettant sous la garde des prolros. l.à où l'on amis un prêtre, à la génération suivante on tmuve un théologien; à la troisième, le théologien engendre le philosophe; à la quatrième, le philosophe engendre le publiciste, et lepuhliciste engendre la liberté. » {Œuvres complètes de A. F. Ozanam. t. l. La Civilisation au cifiquième siècle ^ 1855, p. 65)

les prouver en détail? elles tiennent aux principes les plus évidents ; la métaphysique lesdémontre ; l'histoire les proclame (1).

(1) Examen de la philosophie de Bacon, t. II, p. 27 i et 276.

NOTES

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