ORIGINES DU DROIT ROHAIN
État primitif. — Mémoire da peuple romain. — Complément de la tradition par rétymologiOy et condasions rétrospectives tirées du droit nouveau.
RatioD^m prmestftt pjnMcipne anslogi* non- DvnqaAin et «^mologla.
QmmriL. I. 0. 1. 6. § 1.
7. La condition primitive des peuples, les premiers rudiments de la formation du droit et de PÉtat offirent un intérêt majeur pour llûstoire de la civilisation. La séduction .qu^ils exercent sur l'historien, et par laquelle ils le ramènent toujours, malgré toutes les difficultés de Tentreprise, ressemble à l'intérêt qu'excite chez le psychologue le premier éveil de l'esprit dans Tenfant. Le même but les attire : observer à l'œuvre l'esprit créateur du monde, et pénétrer le mystère d'une naissance.
Mais la position de l'historien est incomparablement plus défavorable. Le psychologue a, tous les jours, sous les yeux ce spectacle d'un esprit qui s'éveille, mais l'origine de tous les peuples historiques remonte dans un passé lointain, et l'historien n'a, pour se représenter l'image des temps qui ne sont plus, que des matériaux trompeurs et incomplets. Ce n'est point la longueur ou la brièveté du temps , ni la suite des siècles ou des milliers d'années qui facilitent ou rendent plus difficile ce
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retour aux origines historiques , la difficulté provient de la plus ou moins grande fidélité et de la fermeté de la mémoire nationale, essentiellement différentes selon Tesprit de chaque peu* pie. Chez les peuples, aussi bien que chez les individus, la mémoire diffère, principalement pour tout ce qui concerne leur enfance.
Certains peuples conservent fidèle et intact le souvenir du passé. D^autres au contraire, ont une fantaisie toujours active, qui revêt aussitôt le passé de couleurs brillantes , et transforme lliistoire en poésie. D^autres encore ont Tattention si absorbée par les nécessités pratiques du présent, que le souvenir des circonstances du passé leur échappe avec rapidité.
Quelle était la mémoire du peuple romain? Les Romains conservaient avec un soin opiniâtre le dépôt des traditions antiques; chez eux le souvenir des grandes actions ne se perdait jamais. Mais deux circonstances furent cause que les conditions de leur enfance ne laissèrent dans leur mémoire que des souvenirs affedblis (')•
Pendant des siècles, toute Factivité du peuple romain fut dirigée vers les intérêts pratiques du présent. H avait, à la vérité , un profond respect pour la tradition ; ce qui vivait conservait force et vigueur jusqu'à Page le plus avancé, mais tout ce qui mourait entièrement, ne tardait pas à tomber dans Toubli (*). On ne s'occupait guère de Torigine historique et du développement des institutions existantes.
(■) HuBCHKB arrive , dans la préface de sa Constitatîon de Servios Toilins , p. vu et s., à une antre conclusion. A ses yenz, « le peuple romain » possédait une puissance de compréhension assez grande pour lui per- » mettre de conserver le souvenir des temps les plus reculés de son » enfance, toujours associé à la connaissance du présent; et c'est préd- » sèment cet attachement au passé que lui a valu à la fois tant d'éloges » et tant de blâmes. »
(*} Notamment de la part des jurisconsultes. Y. p. ex. Qwluob IS, 10, § 7. 8. Le langage était pour beaucoup dans ce fieût. « Le traité de oom-
MEM0I&1S BU PBUPIiB BOMAIN § 7 91
Le caractère de Thistoire romaine la plus reculée est une seconde cause de cet oubli. Lorsque Tenfance d'un peuple s'écoule avec la quiétude et Tuniformité d'une idylle , il en est de sa mémoire comme de celle de l'homme : elle garde longtemps encore , de ces temps primitifs , une image fidèle , bien que légèrement idéalisée. Il en est tout autrement, au contraire , lorsque cet âge s'écoule au milieu de vicissitudes et de changements, de guerres extérieures et intérieures, lorsqu'une impression chasse l'autre, et que par dessus tout cela, la population même n'est point encore parvenue à une cohésion et à une unité compactes , mais qu'elle est maintenue flottante , à la fois par de continuels afflux du dehors et par les fluctuations et le tumulte de ses diverses couches. Tel est précisément le cas pour la période primitive de l'histoire de Rome. Guerres à l'intérieur et à l'extérieur , oppositions de races : le droit et la force écrivent cette histoire dès la première page , et des siècles s'écoulent avant que les divers éléments du peuple romain, se soient fondus dans l'unité d'un si:get unique. Aux yeux de la masse de la nation , cette période de formation appartient jusqu'à un certain point à une époque primitive , pendant laquelle elle n'a pas vécu , et à laquelle elle se sent étrangère. Toute l'époque de la royauté paraissait au peuple romain de la république sous un &UX jour. La république était pour lui le commencement d'une ère nouvelle dont il faisait dater sa propre existence et celle de la liberté. Le rapport des siècles postérieurs avec la royauté n'est point sans analogie avec le rapport qui existe entre le protestantisme et le catholicisme du moyen-âge qui l'a précédé. Le catholicisme du moyen-âge apparaîtra toujours à
• merce conclu avec Carthage, la première aimée de la république, ne » put , trois siècles et demi plus tard , an temps de Polybe , être la , même » par les Romains les plus savants, qu'avec la plus gprande peine, et l'on » ne parvint même pas à le déchiffrer en entier; les chants saliaires ne » furent plus compris , dans la suite , même par les prêtres. » Schwxolxb, Hist. rom. i, p. 666.
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la majorité des protestants comme quelque chose d'étranger, et sans relation avec eux; leur intérêt confessionnel et leur mémoire ne datent que de la réforme.
C'est ainsi que les siècles postérieurs n^ont eu qu\me connaissance bien incomplète des origines de Rome (>). Bon nom-bre de leurs renseignements portent les traces évidentes de rinventionou de Texagération. La critique moderne Ta démontré jusqu'à révidence; elle a prouvé, en même temps, que Ton peut arriver à des déductions solides et positives, qui avaient échappé aux historiens romains. Si les matériaux historiques dont dispose aujourd'hui la science , sont incomparablement moins nombreux que ceux que possédaient les historiens romains, en revanche la méthode pour les utiliser est toute autre , et le coup d'œil de la science est devenu plus pénétrant pour bien des événements.
Je m'appuierai, pour ce qui concerne l'histoire la plus ancienne de Borne, sur ces conclusions positives de la science moderne ; mais je restreindrai mes recherches au droit de cette époque. Je conviens volontiers que quelques-unes des conclusions auxquelles nous serons conduits n'ont que la valeur de présomptions plus ou moins vraisemblables : il est certain qu'il vaut mieux, en cette matière, être défiant que crédule. Mais, d'un autre côté, je suis pleinement convaincu de la possibilité d'une étude parfaitement indépendante de la manière de voir des Bomains. Cela est vrai notamment en ce qui concerne les considérations sur le droit primitif que nous fournit l'étymologie. Parmi les sources des idées primitives des peuples, l'étymologie est une des plus éloquentes et des plus certaines ; elle conserve à la curiosité des temps à venir ce qui depuis longtemps a cessé d'exister, ce qui s'est complètement effacé de la mémoire des peuples. Elle est l'exposition des conditions originaires , écrite en hiéroglyphes , dont la def ne sera
(») V. à ce sujet Tite Live, VI , 1.
ÉTYMOLOOIB ET DBOIT NOUVEAU. § 7 93
peut-être trouyée qu^après des milliers d'années. Les Romains n'ont pas su découvrir le trésor historique qui se cachait dans leur langage , ils n'ont pas su lire le chiffre mystérieux qui contenait la pensée et les sentiments de leurs ancêtres. Nous, nous ayons aujourd'hui Taccès de ces richesses.
Ce sont, ayant tout, la renaissance de l'étude du sanscrit, et la linguistique comparée dont elle est la base, qui les premières, ont donné aux recherches étymologiques appliquées à une langue spéciale, une fécondité et une sûreté réelles. Elles ont ouyert deyant toutes les sciences historiques, des horizons dont on n'avait jamais soupçonné l'étendue. L'histoire du droit y puisera sa part ; dès aujourd'hui, malgré la nouveauté relative de ces études, nous pourrons déjà en retirer quelque fruit pour le but spécial que nous poursuivons.
Un autre point oii se manifeste d'une manière incontestable la supériorité de notre science moderne sur celle des Romains , se rapporte au droit lui-même : c'est le sens du développement historique du droit, la connaissance des formes sous lesquelles il apparaît, la conception de sa nature historique, etc. Quelque grands théoriciens qu'aient été les jurisconsultes romains , ils ne possédaient point le sens du développement historique du droit. Mais si les Romains ont négligé de faire usage des matériaux historico-juridiques qu'ils nous ont légués, c'est une négligence que nous pouvons réparer, convaincus que malgré l'insuffisance des matériaux., une observation attentive nous aidera à faire de nouvelles découvertes. Le droit romain le plus récent nous fera connaître le plus ancien. Le droit, comme le langage, conserve parfois l'écho d'un passé depuis longtemps effacé de la mémoire du peuple {*).
{*) II est étonnant, notamment, de voir combien certains nsages, cer^ tains rites symboliques, etc., peuvent se conserver longtemps après qu'ils ont perdu leur signification propre. Il est hors de doute, par exemple, qu'aujourd'hui même, il existe encore parmi nous certains usages, qui
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Le droit romain de la république a consenré des empreintes qni ont évidemment pour origine des considérations étrangèrea an droit de cette époque. Semblables aux débris d'une circonférence disparue, ces vestiges indiquent encore un centre déterminé de l'intelligence universelle du droit Si ces indices sont renforcés par les indications concordantes de Tétymologie, si leur ensemble aboutit à des principes primordiaux du droit, démontrés d'autre part par Pexpérience, et reconnus relative* ment nécessaires par une observation générale, alors nous pourrons, avec quelque certitude, suivre ces traces. Elles nous auto* riseront à dire : voilà les points de départ du développement du droit romain; il fut un temps oii existait cet aspect primitif du droit, et il importe peu que le peuple romain des temps historiques ne s'en soit plus souvenu. On ne peut, à la vérité, démontrer m quand, ni oit, ni combien de temps cet état de choses a existé. H suffit de savoir que c'est en partant de cette base que le droit romain s'est élevé.
Dans le présent livre premier :
1* nous soumettrons d*abord, à la critique, l'origine du droit romain selon la légende, ou la cosmogonie du droit romain (§8);
2^ nous chercherons ensuite à établir l'aspect du droit dana ces temps primitifs, c'est-à-dire les points de départ et les éléments originaires du droit romain (§9-23);
3^ et enfin, nous aurons à examiner comment Vesprit romain a traité ces premiers points de départ que nous aurons découverts (§ 24. 25).
remontent jnsqn'aa paganisme, et dont l'idée fondamentale originaire nooa reporte même jnsqn^ l'antiqne commnnanté des peaples indo-gennaniques. y. p. ex. la dissertation de KuHir sur Wodan dans Haupt. Zeitsohrifi for dentsclies Alterthum. Tome 5. p. 472»
La cosmogonie romaine du droit. — Comment elle caractérise
l'intellig^ce des Romains.
8. Uorigine de Rome, d'après la légende, est un état de sauyagerie et d'anarchie. Des brigands chassés par les leurs, des ayenturiers que Tamonr d'une liberté sans frein a séparés de leurs concitoyens et qui, abandonnant leurs dieux et leurs familles , n'ont emporté ayee eux que leur bras et leur épée y tels sont les fondateurs de Rome. Agrégation d^indiyidus, d'atomes , ils n'ont d'autre lien commun que leur esprit sauyage et leurs appétits de brigandage. Us n'ont pas même emmené leurs femmes. Rebut des peuples pour leurs yoisins, ceux-ci repoussent ayec mépris et indignation la supposition de leur donner leurs filles en mariage. Mais ce qu'on ne leur donne point de bon gré , ils le prennent de force : ils inyitent leurs yoisins à des jeux publics , et pendant la fête , ils assaillent leurs hôtes (crime des plus exécrables d'après les idées de l'antiquité), etrayissent leurs filles. Romulus, leur chef, dont la légende a fait un dieu , leur donne le premier exemple : un fratricide le reyêt du pouyoir absolu. La légende ne recule point deyant un pareil crime, elle le met au compte de l'état originaire de sauyagerie et d'arbitraire. Romulus lui-même y mit une fin.
n fait régner l'ordre et le droit, comme les seuls liens capables de contenir cette tourbe sauyage (') : pour les protéger, il institue la royauté , qu'il entoure , dans ce but , de splendeur et de dignité extérieures (*):
(*) TiTB-LiTB, I, 8. ... multitudine , quae coaUscere in popult unius corpus nuUa r^ praeterqtunn legibus poterat,
(*) TiTB-LiyB I ibid., ... jura quae tta simcta,,, fore ratus, n se ipse venO' rabilem insignibus imperii fecisset, quam cetero habitu se auffustiorem tum maxime lictoribus duodecim sumtis fecit. Dans son coup-d'œil rétrospectif sur la royauté, au livre II, 1 , Tite-Live désigne la puissance
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Après la foodation de l^tat, la fondation de la maison domestique succède à l'enlèyement des Sabines. L'État et la famille fondés, vient le tour de la religion. Romulus avait déjà le respect des dieux, mais la plus grande part de son activité fut tournée vers l'État. Numa, son successeur, fut, d'après la légende, appelé au trône sur la réputation de sa piété et de son esprit de justice. D apparaît comme le représentant du principe religieux. D ne borne pas ses soins à l'établissement de la religion, à l'introduction de nouveaux dieux et au règlement du culte, mais il a pour but de c fonder » à nouveau, par le règne des lois et de la morale, la ville qui » s'était élevée par la violence et par les armes C). » Il y parvient en donnant, même à ses institutions temporelles, une consécration divine, qui résultait de ce qu'il les présentait, aussi bien que ses institutions religieuses, comme des inspirations de la nymphe Égérie.
Restait le droit international : Tite-Live désigne Ancus Marti us, le quatrième roi, comme le fondateur de cette partie du droit (*)• n est remarquable que la légende qui fait émerger
royale comme le Bontien ou le principe vital de l'État antique , et il se demande ce qui serait advenu de Rome , si la crainte du roi n'avait pas tenn en respect cette multitude d'aventuriers.
(») TlTB-LlVB, 1,19.
{*) TiTB-LiTB, I, S2. ut tamen , quoniam Numa in paee reUgùmes insti" tuùsêt, a ge bellieae eeremoniae proderentur, nec gererentur êolum ^ sed etiam indicerentur bella aliqua ritu, jus ab aniiqua génie Aequiedis, quod nunc feUales habent , dâeeripsit , quo res repetuntur.
« Mais la légende n'était pas unanime. Tite-Live se contredit lui- » même, car il a déjà montré (1, 24) les fédauz dans leurs fonctions in* » temationales sous Tullus Hostîlius. Cest à ce dernier aussi que Cicé- » ron fiût remonter l'introduction du droit international, tandis que » Denys d'Halicamasse attribue à Numa Pompilius la fondation du collège » des féciaux. Ces fluctuations de la légende... prouvent tout au moins que » le droit international n'a surgi qu'après les autres parties du droit, dans
tout le reste du sein de Borne même , a^oue ici un emprunt fait À un peuple étranger.
Telle est en peu de traits , Thistoire des origines du droit , qui paraissait aux Romains des temps postérieurs, être le cours ■naturel des choses. C^est une vérité banale, aujourd'hui, que toute légende contient l'expression de la pensée populaire. Lors même que Tensemble des faits qu'elle raconte n'est pas •conforme à l'histoire , elle n'en renferme pas moins la vérité psychologique , et contient une indication précieuse de la pensée et du sentiment universel du peuple. La légende romaine «st très caractéristique sous ce rapport Quelques lignes suffiront pour le démontrer.
Les mythes populaires se plaisent d'ordinaire à faire remonter les impressions relativement récentes à une époque très éloignée et jusque dans un âge primitif, obscur et inconnu. Us représentent l'œuvre des hommes et le produit naturel de l'histoire nationale , comme un don des dieux , ils dépeignent les temps antiques comme un âge d'or où les dieux se mêlaient encore aux hommes. Rien de semblable dans la légende romaine. Tout ce que Rome est, tout ce qu'elle acquiert et tout ce qu'elle produit, elle le doit à elle-même et à sa puissance propre; tout se fait et s'organise , partout il y a concordance , intention et calcul. Rien ne se fait de soi-même , pas même les gentes , qui sont cependant le produit le plus immédiat de l'accroissement naturel des familles (§ 17), ni même le droit, qui émane cependant, en grande partie, des mœurs. Rien ne s'emprunte au dehors, excepté le droit international. L'État, le droit, la religion , Rome a tout produit elle-même.
C'est là un trait fondamental de la manière de voir des
» le développement de la conscience juridique des Romains. La forme la » pins intrinsèquement exacte de la légende est sans aucun doute celle • qu'a suivie Cicéron. » Yoy. Lavgb , dans son compte-rendu de la l^* édition de cet ouvrage dans les N, Jahrà. fur PkiL u. Padag,, tome 67, p. 88.
TOMX I. 7
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Boniains : Borne n'a rien emprunté au dehors , et ce qui est né^ chez elle , elle le doit à eUe-même , c'est elle qui Ta créé avec eanscience et intention.
La théorie de la génération spontanée , c'est-à-dire inconsciente et somnambulique du droit, n'a jamais été en fayeur auprès d'un peuple aussi énergique (*).
L'histoire de Rome doit, par conséquent, commencer du commencement Elle doit parcourir en entier la longue carrière de^ la sauvagerie naturelle antérieure à la fondation de l'État , du voisinage atomique des individus, jusqu'à la formation d'un peuple et d'un État, jusqu'à la civilisation et la religion. Rome^ n'a pour capital que des hommes au bras violent, placés au plus bas échelon de l'histoire, naufragés, moralement nus, volontairement échoués sur la plage. Sans passé , n'appartenant pasà un seul et même peuple , mais accourus de tous les points de^ l'horizon, ils n'apportent ni droit commun , ni dieux communs; ils ne vénèrent rien de tout ce que les peuples dealers respec-: taient comme saint et bon; aussi n*apparaissent-ils , aux yeux de ces derniers, que comme le rebut de l'humanité.
La première phase de cette cosmogonie du monde romain, nous offre ainsi le spectacle habituel de l'histoire à son origine r le règne de l'arbitraire et de la violence. A la phase suivante, nous assistons à la naissance delà communauté. Ligue contractée dans un but de brigandage, maintenue par la force ou par la. discipline militaire , elle n'en constitue pas moins , déjà , l'origine de l'État. La famille , la consolidation de la royauté et l'alliance avec un peuple étranger s'y ajoutent bientôt.
Alors seulement, et avec Numa, apparaissent la religion et la moralité. Au dehors la paix est assurée. A l'intérieur, les conditions de la vie publique régulière sont garanties. Le règne de la force brutale est terminé , le moment est venu de commencer l'éducation morale du peuple. Une fois encore , il est vrai , soua
(*) y. sur l'époque postérieure § 29.
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Tnllns Hostilins, Tantique sauyagerie se relève, mais elle s'exerce au dehors, et le sucoesseor de oeroi, le fondateur du droit international, lui donne des formes légales, lui impose des limites internationales, et réussit & restaurer Tesprit de répoque de Numa.
Ici se termine la genèse du monde romain. Il ne s'opérera plus désormais que des changements partiels dans Tordre de choses établi. Cette histoire offire une certaine analogie avec la cosmogonie de Tancien testament : elle fait surgir tout ce monde en peu de temps, du néant ou du eh€u>8. Comme aux jours bibliques de la création, elle en fait naître successivement et séparément les diverses parties. L^ordre de la succession des périodes a quelque chose de caractéristique. H est parfaitement dans la nature des choses, que le chaos , cet état d'agitation et d'arbitraire individuels , soit le principe , et le droit international la conclusion. Il est singulier cependant que la religion n'apparaisse qu'après le droit. Cest le renversement complet de Tordre historique, d'après lequel le droit a originairement un caractère religieux, et ne revêt que par la suite un caractère profane. D'autres déjà (^^), ont signalé ce fait. Je suis tenté d'y voir l'expression du sentiment romain, pour lequel l'État occupait la première place, tandis que la religion n'arrivait qu'en seconde ligne.
Cette interversion d'un ordre de choses que Texpérience de l'histoire nous montre toujours constant, dénonce à elle seule qu'il y a dans l'histoire de la formation du monde moral romain quelque chose d'artificiel. D'autres considérations encore viennent apporter des preuves nouvelles à l'appui de cette assertion. Les recherches célèbres de Niebuhr nous épargneront la
(>•) Par ex. Hbgbl , Philosophie de l'histoire, p. 861 : « Il est très digne » de remarque que la religion ne ni^t qu'après l'État, tandis que ches les » autres peuples , les traditions religieuses apparaissent dès les temps les » plus reculés, et avant toute espèce d'institutions civiles.»
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peine d*entrer dans les détails ; qu'il suffise ici, de faire ressortir, d'une manière générale, Tinvraisemblance profonde de la légende romaine. Préoccapée de^ rabaisser autant que possible les origines de Borne a&i de rendre d'autant plus éclatant le contraste de sa grandeur ultérieure , elle signale la population primitive comme un ramassis d'individus sans lien commun, et les appelle les premiers hommes. Cela est-il admissible? Chacun de ces hommes qui ont concouru à l'édification de Rome n'avait-il point déjà fait partie d'une communauté organisée? n'avait-il pas emporté avec lui un certain bagage historique? ou faut-il croire qu'il ait pu rejeter loin de lui et ses dieux et ses idées de droit, et toute son éducation morale, pour redevenir un être sauvage? Parmi ces brigands et ces meurtriers, un droit aurait-il pu se former en si peu de temps, ou plutôt Bomulus aurait-il pu forger, au gré de sa volonté , un droit qui malgré la composition disparate de la population , malgré sa licence effrénée , aurait eu immédiatement l'autorité et l'influence d'un droit patrimonial et héréditaire? Hegel, qui pour le reste a admirablement compris l'essence de l'esprit romain, n'a point rejeté cette croyance. Il fait dériver l'esprit de légalité rigide des Romains de cette première société de brigands dont ils sont issus. « Cette origine de l'État entraî- » nait, en effet, comme conséquence immédiate, et une disci- » pline de fer, et l'esprit de sacrifice dans l'intérêt de la ligue. » Pour lui < Rome a, dès son origine, quelque chose d'artificiel, > de violent, de dépourvu d'originalité » ; la vie romaine commence < avec une férocité sauvage ignorant les sentiments de » la moralité naturelle 0^. » D'après ce système, le droit ne serait plus une chose inhérente au peuple même , ce serait une sorte de frein imposé à un animal sauvage et indompté , et l'État ne serait qu'une cage dont cet animal ne pourrait sortir que pour ravager et piller chez les voisins, sous la garde de son
C>) y. Hmbl, Phiios. d€ l'hist.f p. 844, 846, 848, 851,
dompteur. Je ne conteste point à ce système une certaine part dé vérité. J^y reviendrai plus tard, en parlant du rapport qui existe entre le sentiment rigide de la légalité et la discipline militaire, mais je repousse énergiquement cette idée qui par amour pour la légende , donne pour berceau au droit et à l'État un véritable marécage moral. La légende romaine prétend revendiquer pour les Romains la gloire d^avoir commencé de rien, et d^avoir tout produit d'eux-mêmes ; c'est pour cette raison qu'elle ne place au commencement de l'histoire de Rome, ni nationalité, ni religion, ni droit. La vérité est, au contraire, que tout cela existait avant Rome. L'on pourrait comparer les fondateurs de Rome à des émigrants continuant ailleurs la communauté dans laqueUe ils vivaient dans leur patrie, et qui ont apporté avec eux leur famille et leur fortune, leur religion et leurs institutions. Rome, il est vrai, fut l'asile où de bien loin les malfaiteurs venaient chercher un refuge; mais quel qu'ait été le nombre de ces individus isolés, accourus de tous cotés, il y eut toujours un noyau solide de population, une souche à laquelle vinrent se rattacher et s'assimiler ces éléments atomiques. Ce noyau était le gardien des institutions héréditaires. Il garantissait à l'État et à ses institutions la fermeté qu'ils avaient eue dès le principe. La formation du droit et de l'État romains n'est donc point (pour employer l'expression scientifique) primaire, mais elle est secondaire ; elle s'établit sur la base et parle moyen de formations préexistantes. Rome apporte, dès l'origine, tme dot historique. Dans son droit, dans sa langue se rencontrent les réminiscences d'un passé qui s'étend bien au-delà de Rome. On y trouve, pourrait-on dire, les traces d'un système antédiluvien , d'un développement du droit dont le principe et les progrès sont bien antérieurs à Rome elle-même, et dont les résultats forment la base de l'édifice que Rome se met à construire.
Déterminons maintenant cette dot historique que Rome apporta avec elle, à son avènement dans le monde, et découvrons la voie qu'avait suivie le développement du droit avant d'arri-
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Ter à Bome. Le sonyenir en est perdu dans la mémoire du peuple, mais on trouye encore, ainsi que je Tai déjà fût remarquer au paragraphe précédent, des restes de œs tempe primitifii, dans le droit aussi bien que dans le langage des époques postérieures. Je vais remonter avec la l^i;ende jusqu^aux premières origines du droit Je la côtoyerai pas à pas, en remplaçant les quatre phases qu^elle nous montre dans lliistoire de la formation du droit (mouvement individuel antérieur à TÉtat, formation de l^tat, apparition de la religion et adoption du droit des gens), par trois principes : celui du droit subjectif correspondant à la première. phase, le principe de la fiunille et de la constitution militaire, avec son influence sur la formation de l^tat, répondant à la deuxième et à la quatrième phase, et enfin le principe religieux répondant à la troisième phase.