‹ L'esprit du droit romain dans les diverses phases de son développement (volume 2)Chapitre 93 sur 106 · I. ESSENCE DE L^ESPRIT BOMÂIN · texte numérisé non relu

I. ESSENCE DE L^ESPRIT BOMÂIN

éloigné. Cette seconde espèce d'égoïsme nous offre le spectacle de la plus grande tension possible des forces morales et intellectuelles, elle est la source de grandes actions et de grandes Tertus. Nul autre caractère que le caractère romain n'est plus propre à nous en faire connaître la nature. Il n'y a aucun intérêt pour nous à suivre Tégoïsme romain dans ses mesquineries, dans sa cupidité, son ayarice, sa dureté et son insensibilité, etc., il s'y étale dans toute sa nudité. Mais à mesure que les relations de l'individu s'élargissent, à mesure que grandit le but auquel il se consacre, les effets de l'égoïsme deviennent plus méconnaissables, ses formes revêtent un caractère plus noble, €t parvenu enfin au point culminant de la grandeur romaine , Â l'abnégation devant l'État romain, l'égoïsme individuel se vainc lui-même pour se sacrifier au bien de l'État

D semble paradoxal, en apparence, d'énoncer que les propriétés du caractère romain^ la valeur, l'amour de la patrie, la religiosité, le respect de la loi, etc.» vertus qui semblent n'avoir rien de commun avec l'égoïsme ou qui en supposent même l'absence, ont cependant leurs racines dans l'égoïsme. Pour s*en convaincre, il suffit de voir les choses dans leur vérité, de ne pas considérer les individus romains, mais l'action de l'esprit du peuple romain.

Lorsqu'un peuple est complètement imbu d'une idée, que tout son être et toute son existence se résument dans cette idée, son caractère se modèle naturellement sur elle. Les vertus, les forces qui y répondent le mieux sont celles qui se développent Or, l'égoïsme que nous venons de caractériser exige pour son appareil moral une grande énergie de caractère, de la valeur, un ferme empire sur soi-même, la constance, l'abnégation devant le but commun, toutes les qualités en un mot que nous trouvons chez les Romains. Objectivement donc, ces qualités rendent service à l'égoïsme national, bien que, considérées subjectivement, leur développement et leur exercice renferment une abnégation individuelle. A son insu et sans le vouloir, peu importe qu'il ait ou non conscience de cette disposition, l'individu est

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détenniné par Fesprit national. Que ses actes isolés émanent, à son point de yue , du sentiment du devoir ou d'une impulsion inconsciente de sa nature intime, c'est à Faction de Fesprit national qu'il faut attribuer qu'il ait senti cette impulsion ou qu'il ait compris ce devoir. L'esprit national modèle le caractère du peuple, ses institutions morales, sa vie entière, de la manière la plus favorable à son but

La réflexion, le calcul conscient ont sans doute leur part dans ce développement objectif de Fégoïsme national. C'était un besoin pour les Romains de mettre eux-mêmes la main à l'œuvre, il leur répugnait d'abandonner les choses à leur croissance naturelle. J^ai fait remarquer, (p. 97), combien cette impulsion se manifeste, même dans la légende romaine; nul homme, qui étadie le monde romain, en y ayant égard, ne pourra contester la grande part qu'ont pris à sa formation la réflexion et l'intention ; partout se manifeste le désir de concevoir et de dominer intellectuellement ce qui existe, conune aussi l'intervention secourable et organisatrice de la main des hommes. € La forme de toutes les institutions, dit un des meilleurs connaisseurs de l'antiquité romaine('")i prouve qu'aucune partie de la vie de l'État ne fut abandonnée & son mouvement spontané, qu'aucune ne repose sur un ensemble de traditions séparées; partout se trahit Feffort de révéler un principe suprême, et de l'appliquer avec la logique la plus rigoureuse dans toutes les règles, dans toutes les formes et dans tous les symboles. » Mais Fincomparable instinct national des Bomains jouait toigours le rôle principal. Qu'est-ce que cet instinct? £8t-ce une disposition naturelle , dont on ne peut trouver la cause ? une qualité primordiale de l'esprit romain ? Je n'y vois que la conséquence de cette tendance pratique, de cette habitude des Romains, devenue pour eux une seconde nature, d'appliquer toute leur force morale et intellectuelle au service de

(*") RuBnvo, L c, p. 205.

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leur égoîsme. Les Romains, j'ose le dire, ne pouvaient rien faire d'inopportun; le sachant ou ne le sachant pas, ils envisagent tout au point de vue de Topportunité ; et de même que les Grecs, sans le vouloir et sans le savoir, trouvent le beau, parce que leur nature entière est pénétrée de l'idée du beau, de même les Romains trouvent mécaniquement l'opportun.

Les Romains voient tout au travers du prisme de l'opportunité; leur Olympe en est la preuve la plus frappante ('**). Rome ne pouvait reconnaître et honorer que ce qui avait un but; des dieux qui auraient vécu sans mission déterminée, pour eux-mêmes, n'auraient été à ses yeux que des paresseux. Aussi chaque dieu romain avait-il son cercle d'action pratique, son poste pour ainsi dire, duquel et pour lequel il existait. La théologie romaine pousse jusqu'au ridicule le principe de la division du travail; l'imagination romaine était inépuisable pour trouver de nouvelles affaires, de nouvelles occupations, de nouveaux services auxquels elle pût commettre un dieu particulier, n n'y avait point d'intérêt, si nul et si insignifiant qu'il fftt, point d'instant de la vie humaine, depuis la naissance jusqu'à la mort, point d'opération agricole depuis les semailles jusqu'à la moisson, que le sentiment prosaïque des Romains ne mît sous la protection de quelque dieu ('*'). Mais comme les Romains eux-mêmes, ces dieux se confondent entièrement avec leur but; ils ne sont que ces buts personnifiés.

La religiosité même des Romains, tant vantée par eux-mêmes et par les autres, était au fond déterminée par l'opportunité ou par l'égoïsme. Les Romains honoraient les dieux non parce que c'étaient des dieux, mais parce qu'ils obtenaient ainsi leur

('**) Je renvoie pour pins de détails à Hbgil, dans sa PhOaiophiê de la Religion, 2* partie, 2« sect. Il caractérise très justement la religion des Bomains, comme la religion de Fopportimité.

(*>*) y. Surtout la dissertation de âmbrosch, Véber die Religionsbûcher der Râmer. Bonn , 1843 , p. 11 et s.

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protection. La religiosité romaine était mesurée an besoin d' sistance , à la nécessité dans laquelle ils se trouvaient Us entretenaient naturellement de bons rapports avec les dieux, même pendant la prospérité, et ils ne les laissaient manquer de rien de ce qui leur revenait; ils leur comptaient sans marchander^ pour continuer la comparaison faite plus haut, leur traitement» le prix pour lequel ils accordaient leur faveur à Rome. Mais si quelqu'un, État ou particulier, avait besoin de secours extraor* dinaires, il devait payer en conséquence, car les dieux ne faisaient rien pour rien.

Le votum était la forme habituelle pour se concilier les dieux; habituelle parce qu'elle était la plus sûre : on n'avait à remplir ses promesses qu'après que les dieux avaient d'abord rendu le service désiré. Le votum appliquait aux dieux les principes du droit des obligations, et il en conservait la terminologie.

Cette appréciation sur l'égoïsme comme mobile de la religiosité romaine est de nature à être contestée, et ce n'est pas le. moment d'en entreprendre la démonstration en règle. C'est un motif de plus pour insister sur l'observation déjà faite en ce qui concerne l'action instinctive de l'esprit romain. Je ne veux pas soutenir que le calcul et l'intention préméditée se soient fait à Some un jeu des choses les plus saintes ("'), mais je ne saurais davantage me persuader que le sentiment romain ne se serait démenti que dans la religion seule. Nous aurons plus loin (§ 25) l'occasion de montrer comment les institutions reli-

("«) C'est ce que l'on a, natarellement , soutenu conformément au point de vue rationaliste qui ne veut voir dans la religion qu'une œuvre d'imposture et de calcul. Y. par exemple, Buchholtz, PhU. Untersu-' chungen ûber die Râmer. 8 Vol., Berl. 1819, ouvrage dans lequel il n'y a de philosophique que le titre, t. l,p. 144 et s. Les solennités religieuses y sont considérées , p. 147, comme « les moyens par lesquels le gouveme- > ment romain détournait de lui-même l'attention des masses pour la » fixer ailleurs. »

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gieuses se pliaient au but de TÉtat romain. S^il serait erroné j d'une part, de se baser sur cette circonstance, pour attribuer aux Romains l'opinion que les institutions religieuses et les dieux eux-mêmes n'étaient que des instruments entre les mains de l'État romain, il n'en est pas moins certain, d'autre part, qu'objectivement, ces institutions rendaient à l'État les services les plus signalés. Le motif n'en doit pas être cherché ailleurs que dans cette propriété de l'esprit romain de savoir donner un côté pratique à tout ce qui surgissait dans le monde romain, si étrangère même qu'en pût être l'origine à toute idée d'uti- Uté (»«).

Si cette action instinctive de l'esprit romain se manifestait en matière religieuse , quelle puissance ne devait-elle pas avoir sur tout ce qui touchait au monde profane.

Le monde romain, pour le désigner tout entier en un seul mot, est le triomphe de l'idée d'opportunité; il n'existe, lui et toutes les forces intellectuelles et morales qui le composent, il n'est établi et modelé qu'en vue de ce but Le mobile universel est l'égoîsme. Cette création toute entière» le monde romain ^ avec toutes ses institutions et toutes les vertus qui s'y manifestent, n'est que l'égoîsme national objectif ou organisé.

Cette expression est, peut-être , la plus concise que l'on puisse employer pour désigner la forme et la manière de se produire de cet égoïsme. Les institutions, les vertus romaines, etc., se coordonnent en un organisme que l'idée de Fégoïsme fait mouvoir. Mais ce mobile ne se révèle que dans la structure et dans l'action de l'ensemble, et non dans les parties isolées: ces dernières ne sont pas déterminées en particulier, par ce motif.

(>«} Le peuple anglais donne lieu à la même observation. Combien n'y artril point de fiBÛts, nés de raisons morales, par exemple l'agitation pour l'émancipation des esclaves , les missions, etc., dont l'esprit pratique de la nation s'est emparé sur le champ pour les faire servir avec le plus grand succès à des buts politiques.

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mais par les besoins de tout Forganisme , et c'est précisément parce qu'elles ne sont pas immédiatement soumises à l'influence de régoïsme, qu'elles en sont les instruments les plus efficaces. L'efficacité de l'égoïsme romain consiste à ne jamais perdre de vue la connexion de l'ensemble, et à ne jamais la sacrifier & une satisfaction momentanée.

Expliquons-nous au moyen d'exemples. L'égoïsme mesquin , à vues courtes, ne vise qu'à l'utilité particulière; il la poursuit au besoin au prix du droit , de l'honneur, de la patrie, en un mot, d'une manière, qui généralisée, serait la plus inopportune du monde. LeRomain, au contraire , sait que son bienêtre individuel a pour condition le bien-être de l'État; aussi son égoïsme embrasse-t-il l'État II sait que la poursuite et l'application rigoureuses des lois sont dans l'intérêt général, et par conséquent, dans le sien propre. Il sait que les avantages achetés au prix du déshonneur, de la lâcheté, eta, ne sont que purement apparents, et que l'égoïsme ne peut donner des résultats durables que s'il est allié à l'honneur, à la valeur, à la légalité, etc., mais savoir cela, c'est en même temps devoir et vouloir. Le sentiment national du devoir dicte sa conduite au Romain , et le peuple montre son énergie en restant inviolablement fidèle à ce code des devoirs de l'égoïsme national. Le Romain ne poursuit pas un avantage objectif aux dépens de l'État, ni un avantage momentané au préjudice du but final, ni des biens matériels au prix des biens immatériels, il subordonne ce qui a une importance relative moindre à ce qui a une importance relative plus grande, le particulier au général ("®). Tout cela cependant, il le fait, en définitive dans l'intérêt d'un

('>*) Bbkthaic a conçu l'idée de la vertu dans ce sens purement utilitaire, « la vertu , dit-il, est le sacrifice d'un intérêt plus faible, momen- « tané ou incertain, devant un intérêt plus puissant, ^arable on certain. » Principes de la législation, édit. de Dumomt. Cette définition eût fait honneur à un Romain de l'antiquité.

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égoïsme à vues larges. Si Ton examine une vertu isolée, la Taleur, par exemple, Tamour de la patrie, le respect de la loi, etc., on ne peut voir ce qu'elle a de commun avec Fégoïsme, elle paraît même en être la négation absolue. CTest comme si l'on voulait choisir dans la vie d'un individu certaines victoires remportées sur lui-même, qui en réalité, bien loin d'attester la renonciation à l'égoîsme, n'en sont au contraire que les manifestations, certains sacrifices des inspirations les moins importantes relativement de l'égoïsme, sacrifices qui sont d'autant plus indispensables, que le but que l'on s'est proposé est plus éloigné et plus grandiose. L'égoïsme romain se borne à tracer le plan des opérations, à assignera chaque force sa véritable place et à lui imposer comme devoir de s'y maintenir. Ces forces s'imprègnent ainsi de la grandeur du but et de la conscience que leur action est indispensable pour l'atteindre. Cela leur suffit, leur égoïsme est satisfait, et désormais plus de réflexions, plus de questions ni de doutes, elles agissent, et elles agissent avec une abnégation complète, une constance indomptable et une irrésistible énergie.

Le caractère romain avec ses vertus et ses défauts est donc le système de l'égoïsme discipliné. Le principe fondamental de 'Ce système commande que les buts secondaires soient sacrifiés ^u but final, l'individu à l'État, le cas particulier à la règle abstraite, le moment à la durée du temps. Cet adage, qui objectivement et en fait n'est que le corroUaire de l'idée d'opportunité, l'opinion nationale l'a érigé en nécessité ethnique, en devoir moral. La puissance de la force morale du peuple romain se manifeste surtout dans le bon vouloir avec lequel chacun se conforme à cette espèce de code conventionnel des devoirs, et se soumet sans restriction à cette nécessité dictée par l'idée seule de l'utilité. Se vaincre soi-même est plus difficile que vaincre autrui. Un peuple qui unit au plus grand amour de la liberté, la vertu de savoir se vaincre lui-même, et qui Ven est fait une seconde nature, est désigné pour dominer tous les autres. Mais la grandeur romaine fut chèrement payée. L'in-

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