I. ESSENCE DE l'espbit bokâin
Si nous jetons enfin un regard sur le mécanisme de la constitution romaine, que d'antithèses encore! Au lieu d'un seul titulaire pour chaque haute fonction , il y en a deux , dont Tun peut paralyser Faction de Tautre, comme si un résultat utile ne pouvait être obtenu qu'après avoir triomphé d'une résistance; à côté de cela, en opposition avec la magistrature patricienne l'institution plébéienne des tribuns, incarnation organisée de la négation politique. Chez le peuple, même dualisme : deux espèces d'assemblées populaires : les comices par centuries et par tribus. Plus haut, le sénat avec son pouvoir élastique, avec le droit notamment d'annuler les lois et les élections; droit qui, sinon dans son esprit, du moins dans la pratique, impliquait la possibilité d'une négation de la volonté du peuple. Mais malgré tous ces pouvoirs qui paraissent se nier réciproquement, malgré les conflits violents qui se déchainent souvent entre eux, le résultat général est satisfaisant: force, ordre, unité*! Quelle en est la cause? La réponse, nous l'avons déjà donnée : la force romaine était de taille à résister à toutes ces antithèses. Ce qui pour bien d'autres peuples eût été une cause de ruine, pour Rome fut une cause de giandeur; pour Bome, le contraste, la contradiction, la lutte n'étaient, dans son bon temps, que l'exercice de sa force.
Les explications qui précèdent avaient pour but d'insister surtout sur l'importance de l'élément moral, contrairement au préjugé répandu, qui place exclusivement la cause de l'excellence du droit romain dans le génie intellectuel des Romains. Cependant, après avoir prouvé, comme je crois l'avoir fait, la prédisposition du peuple romain à la culture du droit au point de vue moral comme au point de vue intellectuel, je ne puis omettre de mentionner encore une circonstance qui a exercé une influence des plus favorables : la concentration de la vie romaine dans la ville de Rome. L'influence de cette circonstance sur le développement du droit est si évidente que ce serait perdre du temps que de s'y arrêter. Il suffit pour juger de cette influence de se placer dans l'hypothèse, qui se réalisa plus tard
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en Allemagne, qui y contraria d'une manière si eztsraordinaire le développement du droit national, et dans laquelle au lieu d'avoir un seul point central pour le droit et la jurisprudence, Bome aurait eu plusieurs de ces foyers juridiques. Cette concentration n'était point un fait purement géographique, pas plus que le morcellement politique de TAUemagne. J'y voia plutôt un eifet de l'esprit romain, la manifestation d'une qualité que je ne puis passer sous silence, parce que je veux être complet : j'entends parler de la force centralisatiîce. Ce n'est point la centralisation locale, dans la ville de Rome, de toute la vie nationale, de la politique, de la religion, du droit, de la civilisation, qui me détermine à admettre cette qualité; je crois, au contraire, que cette qualité est empreinte aussi dans le droit et dans ses principes, et j'aurai souvent occasion, dans le cours de cet ouvrage , d'en fournir des exemples.
2. Rapport de Pesprit romam avec les principes originaires susdits
25. Quel fut l'usage que fit le peuple romain du capital avec lequel il entra dans l'histoire? Nous ne pourrons trouver de réponse positive à cette question que dans le second système; mais nous pouvons, et nous devons la résoudre, dès ce moment, par voie d'exclusion. Nous avons à rechercher quelles sont les idées que le peuple romain a abandonnées sur le champ, ou qu'il n'a conservées que d'une manière extérieure, conformément à sa manière de faire, pour les laisser bientôt périr, et qui ne formaient plus à l'époque florissante de la république , une branche vivante du droit
Nous commençons par le principe religieux parce qu'il subit le premier ce destin. A ne considérer que l'apparence extérieure, on croirait que ce principe jouit pendant longtemps encore, à Rome, de son influence primitive. Quelque part qu'on regarde, dans la vie publique comme dans la vie privée, vers la fln de la république, la religion se met au premier plan : aucun
IL BEVUE EÉTBOBPEOTIVE. § 25 335
fait important ne se passe, sans qa^elle n'y intervienne. Cependant je dois contester, d'une manière absolue, que la religion ait exercé une influence décisive sur le droit et sur FÉtat, à Borne, à répoque de la république ('**). Il ne s'agit point de savoir si extérieurement la religion se montre partout , si elle participe à tout, si ses formes sont observées, si ses préceptes sont suivis: tout cela est vrai, et ne prouve cependant rien. Ce qu'il est essentiel de constater, c'est que l'esprit romain réduisait la religion à n'être qu'un moyen de réaliser son but, c'est que la religion dans l'État romain n'était pas inaîtresse, mais servante. Ce n'est point, je le répète, que je prétende que les Romains se fissent, avec intention, un jeu des choses les plus sacrées ('^Oî j^ soutiens seulement que c'était un besoin essentiel du caractère romain de subordonner, instinctivement et & son insu, toutes choses à son but, et de les diriger du côté où elles étaient le plus profitables à ce but. Ma démonstration s'appliquera, comme on le comprend, au côté de la constitution religieuse et ecclésiastique de Rome, qui avait une relation pratique avec l'État et le droit. Le côté religieux pur n'a pour nous qu'un intérêt négatif, en tant que nous y voyons à quelle distance il se trouvait du côté politique. Les sacerdoces, qui appartiennent à ce côté de la question ('*^), étaient peu recherchés, comme dénués d'influence politique, et les plébéiens eux-mêmes, dans leurs luttes pour les emplois
('^) L'opinion généralement répandue, est tonte différente ; mais je n'ai pas réussi à me convaincre de son exactitude.
('**) Il fut un temps où on le croyait, et Poltbx, VI, 66 , fat le premier à en donner un triste exemple. Il considère la religion romaine comme im simple moyen y appliqué et perfectionné par les classes dominantes dans l'intention arrêtée de tenir en bride la masse du peuple , par la crainte des dieux.
(»«) Je ne parle point ici des pontifes, des augures, des féciaux, et décemvirs, plus tard XV viri gacris faeivndis, qui avaient la garde des livres sibyllins; je ne parle que des prêtres proprement dits : les flamines, le rex sacri/îeulus , les vestales, etc.
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ecclésiastiques, ne les briguèrent jamais ('**). Comme la religiosité romaine était entièrement extérieure, il n'y avait pas à Rome Fombre de cette influence morale des prêtres sur le peuple, que Ton rencontre si fréquemment ailleurs. Chez un peuple véritablement religieux, la religion ne se renferme point en elle-même, dans ses dogmes et dans ses cérémonies, elle embrasse et elle pénètre toute la vie morale de la nation. Uextension du ministère des prêtres correspond à celle de la religion elle-même; les prêtres sont les éducateurs du peuples, et exercent comme tels, la plus grande influence sur lui. Il en était autrement à Rome. Les prêtres nV sont que des serviteurs des dieux, leur mission se restreint à Fexercice et au soin du culte. Le dogme religieux passe au second plan. Dans les derniers siècles de la république, ils tombent presque dans un oubli complet, de sorte que le sacerdoce se réduisit en grande partie à Texécation mécanique de formes incomprises et par cela même devenues sans importance, n ne se conserva que par la force de lliabitude, sans nécessité ni raison intérieure. Le sentiment religieux trouvait plus de satisfaction hors de l'église officielle que dans son sein. Ayant ainsi leurs fonctions limitées aux seules cérémonies, les prêtres ne pouvaient avoir aucune influence sur la vie, et ce qui n'avait point d'influence à Bome, n'était aussi que peu estimé ('**). Il y a un contraste caractéristique entre l'influence des prêtres et le pouvoir du censeur : la morale , négligée par la religion, devint une afiiaire d'administration,
(SM) Les jeanes gens libertins étaient parfois, à titre de peine, nommés âamines {capti), par le Pont, max,, Titb-Livb, XXYII, 8.
(>M) y. par exemple, Tite-Livx, XXVII, 8. Les /lamines diales avaient le droit d'entrer au sénat, mais ils n'osaient l'exercer... rem intenmssam per multos OB orDiGNiTATEH priarum flaminum, et lorsque G. Flaccns osa pour la première fois invoquer oe droit et l'obtint, l'avis unanime fut, comme l'atteste Tits-Livb : magie ecmctiiaie vitcte quam saeerdotii jure rem eam flaminem obtinuiese.
n. BETUE BÉTBOSPECnVE. § 25 337
et un fonctionnaire civil reprit la charge de rinstruction et de la discipline morales du peuple.
Le côté politique pratique .de la religion romaine est infiniment plus intéressant et plus instructif. Nous avons vu plus haut (§ 21), que la religion s'infiltrait dans toute la constitution politique et dans le droit. LMdée qui en avait été la cause, était assurément une idée profondément religieuse , mais elle disparut. Les institutions qu'elle avait produites restèrent.
L'époque de la royauté n'est déjà plus inspirée par le sentiment qui donna naissance à ces institutions {^")\ le commencement et les premiers siècles de la république prouvent même un abandon décidé des traditions religieuses ('**), motivé , il est
('•Tj Jq sm*3 heureux de pouvoir en appeler, en ce sens , à une autorité comme celle d'ÀMBROSCH, dans ses Études, déjà souvent citées, p. 57: « II est certain que cette situation paisible et uniforme, nécessaire pour la naissance d'un sacerdoce et d'un système religieux , liés à mille formalités, se modifia sous la royauté. La légende n'a pas oublié de signaler ce passage de la religion et de la paix à un état d'irréligion et d'inquiétude, cette transformation d'une royauté ecclésiastique en royauté séculière. Le conquérant Tullus est ignorant des antiques préceptes de la religion, il les néglige : il est dénoncé comme l'ennemi des dieux. Son successeur, sous lequel la vie politique prend incontestablement un essor plus élevé , se débarrasse, lui et la royauté, des obligations de la religion, en abandonnant à des mandataires exprès , une partie notable de ses fonctions ecclésiastiques. Sous les règnes suivants , la politique prend une importance de plus en plus grande.... Le dernier roi de Rome est représenté comme un contempteur de la religion nationale et un partisan des cultes étrangers. » Le projet de Tarquin l'ancien, de changer de sa propre autorité la constitution antique, en institnant trois nouvelles tribns, est également très caractéristique pour l'esprit de cette époque.
(»•) Ambbobch, /. c, p. 64, note 111, place le commencement de la décadence de la théologie pontificale et de la discipline augunJe, après la seconde guerre panique. Y. aussi p. 66. Quelle aurait été la cause de cette décadence? L'auteur observe lui-même, que déjà, avant la première guerre punique , il y a des preuves du respect décroissant envers la religion, y. p. 65, note 116.