II. BEVUE RÉTROSPECTIVE
quelle docilité dans cette discipline quand il s'agissait d'obtenir des présages heureux ou funestes ! On avait étendu aux auspices la maxime légale , qu'une loi postérieure déroge aux lois antérieures (35C), et l'on avait ainsi rendu tout observateur arbitre des auspices. S'agissait-il d'empêcher l'adoption d'une mesure, de disperser une assemblée populaire séditieuse , l'employé qui observait les auspices continuait son observation jusqu'à ce qu'il eût obtenu un auspice défavorable. S'agissait-il, au contraire , d'obtenir un présage favorable , il finissait son observation dès que le présage désiré s'était manifesté. Tous les présages défavorables antérieurs étaient annulés par ce dernier (557). Pour empêcher une assemblée du peuple, il suffisait que le même jour un magistratus quelconque, fût-ce même un magistratus minor, eût entrepris un servare de coelo et en eût informé le convocateur (558).
Bien que les signes célestes dussent, en fin de compte, se produire au profit de celui qui les observait, pourvu qu'il continuât son observation avec persévérance , ils pouvaient cependant se faire attendre pendant quelque temps. A la guerre où les instants sont précieux, il fallait des signes qui se produisissent instantanément comme le tripudium, ou la gloutonnerie plus ou moins grande des poulets sacrés (359). A cet effet le chef de l'armée
(356) Rubtno, l. c, p. 69, note 1 et les passages de Servius ad Aen. qu'il cite, II, 691 : Si dissbnilia sunt poster ior a , solvuntur priora, XII, 183 : in aiiguriis prima posterioribus cedere.
(357) Tite-Live , v. IX 39 : postero die aaspiciis repetitis pertulit legem. Les Chinois en agissent de même dans les auspices qu'ils prennent au moyen de bâtons : ils continuent la manipulation jusqu'à ce que les bâtons tombent dans la position favorable.
(358) Peu importait que l'observation eût un résultat favorable ou défavorable, le simple acte de servare de coelo suffisait. V. Rubino, l. c, p. 74 et s. V. en sens contraire Mommsen , Rom. Staatsrecht.
(359) 11 s'agissait d'observer Vils tombaient avidement sur la nourriture
350 T.. I . — T. II. — EAPP. DE l'eSPR. EOM. AVEC LES PEINCIPES
emportait avec lui des poulets qui étaient toujours tenus affamés : c'était un signe qui dépendait entièrement de la volonté de l'observateur. S'agissait-il d'obtenir un présage défavorable, on prenait des poulets repus; ceux-ci ne mangeaient pas du tout , ou s'ils le faisaient, c'était avec toute la lenteur désirable, il en était de même, à ce qu'il paraît, des livres sibyllins: ils étaient conçus d'une manière si vague, si équivoque, que Ton pouvait y lire tout ce que l'on voulait (360).
Il est bon de remarquer que dans tous ces cas il ne fallait pas que l'observateur usât de fraude (3G1). La religion même, c'est-à-dire l'instinct pratique des Romains , avait fait les règles et les institutions si élastiques , que même ponctuellement observées elles s'adaptaient toujours aux besoins du moment. On pouvait bien reprocher à la discipline augurale d'avoir livré les signes à la fantaisie de celui qui les observait , mais on ne pouvait aucunement prendre à partie ce dernier, lorsqu'il découvrait ce qu'il cherchait dans l'intérêt de l'État (362).
Au point de vue religieux, cette corruption d'une institution qui devait son origine à un besoin religieux présente quelque chose de révoltant; elle prouve la décadence précoce de la religiosité véritable à Rome. Un sentiment religieux vrai n'aurait pas ainsi outragé les dieux en réduisant la recherche de leur consentement à une vaine plaisanterie. Mais si on considère cette institution avec ses fonctionnaires, ses signes, ses causes de nullité, etc., mis au service de l'État, comme une
et s'ils en laissaient tomber une partie sur la terre. Cela n'était certes pas difficile à obtenir avec des poulets affamés, surtout si on avait soin de choisir la nourriture en conséquence.
(360) Härtung, l. c, I, p. 135.
(361) il n'y manquait pas du reste, le plus souvent. Tite-Live, X, 40, pullarius auspicium mentiri ausus.
(362) V. le principe dont je m'occupe plus loin, IV, 220, que la responsabilité des auspices publiés incombe uniquement aux augures , et que le fonctionnaire n'a pas à s'occuper de leur fausseté.