TOME I
LIVBB I. — ORIGINES
Romains : Rome n'a rien emprunté au dehors, et ce qui est né chez clic, clic le doit à elle-même, c'est elle qui Ta créé avec conscience et intention.
La théorie de la génération spontanée , c'est-à-dire inconsciente et somnambulique du droit, n'a jamais été en faveur auprès d'un peuple aussi énergique (9).
L'histoire de Rome doit, par conséquent, commencer du commencement. Elle doit parcourir en entier la longue carrière de la sauvagerie naturelle antérieure à la fondation de l'État , dn voisinage atomique des individus, jusqu'à la formation d'un peuple et d'un État, jusqu'à la civilisation et la religion. Rome n'a pour capital que des hommes au bras violent, placés au plus bas échelon de l'histoire, naufragés, moralement nus, volontairement échoués sur la plage. Sans passé , n'appartenant pas à un seul et même peuple , mais accourus de tous les points de l'horizon, ils n'apportent ni droit commun, ni dieux communs; ils ne vénèrent rien de tout ce que les peuples d'alors respectaient comme saint et bon; aussi n'apparaissent-ils, aux yeux de ces derniers , que comme le rebut de l'humanité.
La première phase de cette cosmogonie du monde romain , nous offre ainsi le spectacle habituel de l'histoire à son origine : le règne de l'arbitraire et de la violence. A la phase suivante , nous assistons à la naissance delà communauté. Ligue contractée dans un but de brigandage, maintenue par la force ou par la discipline militaire , elle n'en constitue pas moins , déjà , l'origine de l'État. La famille, la consolidation de la royauté et l'alliance avec un peuple étranger s'y ajoutent bientôt.
Alors seulement , et avec Numa , apparaissent la religion et la moralité. Au dehors la paix est assurée. A l'intérieur, les conditions de la vie publique régulière sont garanties. Le règne de la force brutale est terminé , le moment est venu de commencer l'éducation morale du peuple. Une fois encore , il est vrai , sous
(9) V. sur l'époque postérieure § 29.
Tullus Hostilius, l'antique sauvagerie se relève, mais elle s'exerce au dehors , et le successeur de ce roi , le fondateur du droit international, lui donne des formes légales, lui impose des limites internationales, et réussit à restaurer l'esprit de l'époque de Numa.
Ici se termine la génèse du monde romain. Il ne s'opérera plus désormais que des changements partiels dans l'ordre de choses établi. Cette histoire offre une certaine analogie avec la cosmogonie de l'ancien testament : elle fait surgir tout ce monde en peu de temps, du néant ou du chaos. Comme aux jours bibliques de la création, elle en fait naître successivement et séparément les diverses parties. L'ordre de la succession des périodes a quelque chose de caractéristique. Il est parfaitement dans la nature des choses , que le chaos , cet état d'agitation et d'arbitraire individuels , soit le principe , et le droit international la conclusion. Il est singulier cependant que la religion n'apparaisse qu'après le droit. C'est le renversement complet de l'ordre historique, d'après lequel le droit a originairement un caractère religieux, et ne revêt que par la suite un caractère profane. D'autres déjà (d0), ont signalé ce fait. Je suis tenté d'y voir l'expression du sentiment romain, pour lequel l'État occupait la première place, tandis que la religion n'arrivait qu'en seconde ligne.
Cette interversion d'un ordre de choses que l'expérience de l'histoire nous montre toujours constant, dénonce à elle seule qu'il y a dans l'histoire de la formation du monde moral romain quelque chose d'artificiel. D'autres considérations encore viennent apporter des preuves nouvelles à l'appui de cette assertion. Les recherches célèbres de Niebuhr nous épargneront la
(10) Par ex. Hegel, Philosophie de l'histoire, p. 361 : « Il est très digne » de remarque que la religion ne naît qu'après l'État , tandis que chez les » autres peuples , les traditions religieuses apparaissent dès les temps les » plus reculés, et avant toute espèce d'institutions civiles.»