L'Analyse juridique. (Alphabet du droit
Les éléments simples du droit. — Abstraction et spécification. — Apparition historique de l'abstrait dans le concret (les points d'irraption ; extension par analogie). — Lettres du droit. — Comparaison de l'alphabet du droit avec celui du langage.
44. L'alphabet est certainement une des découvertes les plus grandioses, les plus fécondes, et cependant en même temps les plus simples, que l'esprit humain ait jamais faites. Vingt quatre signes nous assurent l'empire sur un trésor inépuisable, et la mise en œuvre de ce moyen est à tel point facile et peu compliquée, que la reproduction de la parole au moyen de signes, et le déchiffrement de ceux-ci, c'est-à-dire l'écriture, et l'art de lire peuvent être rendus intelligibles même à un enfant , et lui être appris avec la plus grande perfection. Sans l'alphabet, pareil empire sur la langue ne pqurrait'être atteint, même au prix des plus grands efforts et de l'application la plus soutenue; sans l'alphabet, lire et écrire seraient de tous les arts et de toutes les sciences, les plus difficiles à acquérir.
L'alphabet contient pour le langage la solution d'une question que nous avons indiquée plus haut comme étant le problème
OHAP. I. — SBCT. 2. — B. 1. ANALYSE. § 44. 27
capital de la technique en matière de droit : faciliter la connaissance de la matière au moyen de la simplification de celle-ci- Il 7 a donc lieu de se demander, si la même manière de résoudre la question ne serait pas applicable au droit, c^est-à-dire si Ton ne pourrait transporter dans le droit Tidée de Talphabet. Analyse, décomposition en éléments simples, voilà Tidée sur laquelle repose Talphabet Celui-ci est né de cette observation que les mots ne sont que des combinaisons variées de certains sons fondamentaux et qu'il suffit, par conséquent, de découvrir ces sons, de leur appliquer une désignation pour pouvoir par leur moyen, composer un mot quelconque.
Si pour chaque rapport juridique, si pour chaque nuance d'un rapport, le législateur devait établir une règle, nous serions écrasés par la masse de matière, et nous n'en rencontrerions pas moins tous les jours dé nouveaux embarras : car chaque jour les progrès de la pensée produisent des mots nouveaux , et chaque jour aussi le mouvement du commerce juridique crée de nouveaux rapports ou des complications particulières. Mais heureusement toutes ces créations ne sont nouvelles que pour une faible partie : les éléments déjà existants s'y retrouvent en grand nombre; seulement ils se sont combinés, ils se sont transformés d'une manière particulière. Le nouveau, dans cet ordre d'idées, n'est qu'une combinaison différente, ou une modification de certaines notions fondamentales qui constituent les éléments simples du droit H en est donc du droit,. comme du langage. Le procédé est le même pour dominer la matière quelqu'inépuisable qu'elle paraisse. Il ne s'agit que de l'analyser et de la réduire à des éléments simples. Cela confirme la remarque que nous avons faite précédemment, à savoir que l'essence du droit consiste à analyser, à dissoudre et à séparer. La technique juridique , qui a la mission de résoudre ce problème, pourrait donc s'appeler la chimie du droit, ou la science qui s'occupe de la recherche des éléments simples du droit.
Je crois pouvoir, dès à présent, indiquer clairement la possi-
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bilitè et les règles de cette analyse , tout en faisant observer que la démonstration complète n^en peut être fournie qu'à propos de la construction juridique. Supposonjs qu'une commission législative établissant le droit des obligations,* s'occupe d'abord du contrat de vente, et qu'elle ait décidé toutes les questions imaginables qui peuxiBnt se présenter dans la vie, à propos de ce contrat. Si elle passe ensuite aux autres contrats, par exemple à l'échange, au louage, elle découvrira qu'à côté de questions qui se rapportent exclusivement à ces derniers, il s'en, représente qui ont déjà reçu leur solution à l'occasion du contrat de vente, par exemple l'influence de l'erreur sur la validité du contrat, les conséquences de l'inexécution ou du retard dans l'exécution. Il serait certainement possible, lorsque pareille question se représenterait, de lui appliquer chaque fois une solution nouvelle et différente en envisageant comme espèce particulière chaque rapport juridique au sujet duquel elle se produit. Dans cette hypothèse les matériaux servant à la solution d'une question ne pourraient être séparés des divers rapports isolés, de manière à pouvoir former une théorie générale applicable à tous les rapports. Si néanmoins la jurisprudence voulait tenter cet essai, elle n'y gagnerait qu'une collection purement extérieure et sans utilité, une agrégation de fragments détachés , sans unité interne.
, En réalité il n'est pas à craindre de voir la législation recourir à pareil procédé. Il y a certaines questions, toujours les mêmes, qui se reproduisent dans les divers rapports de droit : la science juridique n'ira pas sans nécessité leur donner des solutions différentes. L'élément de généralité qui réside dans les choses se montrera dans les règles du droit : à côté des règles qui sont en réalité locales ^ c'est-à-dire particulières à une institution déterminée, par exemple à la vente, à l'échange, au louage, etc., il s'en produira d'autres qui sont communes à toutes, et de nature abstraite. L'opération intellectuelle à laquelle ils doivent leur découverte: V abstraction contient une application de la méthode analytique; elle n'est