‹ L'esprit du droit romain: dans les diverses phases de son développement (volume 5)Chapitre 28 sur 54 · TON! III · texte numérisé non relu

TON! III

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formule), c'est le mystère des peuples enfants; la foi naïve lui attribue une force surnaturelle. Jamais nulle part cette foi dans le mot ne fut plus profonde que dans Rome ancienne. Le culte du mot domine tous les rapports de la vie publique et de la vie privée, de la religion, des usages et du droit ("•). Pour le Romain ancien le mot est une puissance; il lie et délie. S'il ne transporte pas des montagnes, il transporte des moissons d'un lieu à un autre {*^). Il est assez puissant pour évoquer les divinités (devocare)^ et leur faire abandonner la ville assiégée (evo~ catio deorum). « La formule, suivant un auteur récent, n'a pas » seulement la puissance de la volonté humaine, elle possède » une force plus élevée, divine, et liant par conséquent même » les dieux. » La rigueur vraiment extrême avec laquelle la jurisprudence antique s'attachait ayx mots ne heurtait donc nullement le sentiment national Loin de là. Cette logomachie juridique, si facilement persiflée paroiCEBON, critiquée même par des juristes, condamnée par des empereurs (^^^9 n'était pas

(*^) Ob troavera une foule de matériaux rassemblés dans l'ouvrage connu deBBTssoKy de vocibus ac formulié.

(*^) La loi des XU tables contenait des dispositions pénales contre ceux qui usaient de magie pour nuire aux récoltes. Fuse, Hist. nat. XXYIII, 2, 4 : qui fruges excantasset. Sur la puissance mystique attribuée au mot, V. surtout le passage classique de Pline, H. N. XXVllI, 8-5. Même à l'époque postérieure, les incantations jouèrent un grand rôle. Y. par exemple, ApuijIb (éd. Bip.) Metam. I, p. 10, de Magia oratio II, p. 52, virtutes ... violentia eantionutn,

(^*^) Qaiub lY, § 30 : nimia siibtUitas veterum; GoKSTAimN dans la L. 1, Cod. de form. subi. (8-58) : Juris formulae cntcupatione syllabarum insidiantes. Y. surtout Cicbbon pro Coecina, c. 23 : aucupia verborum et lite^ rarum tendicuUu; de off. I, c. 10, pro Murena, c. 11-13, de orat. I, 55 : praeco aciiùnum, cantorformularumy ancep^ sylUÛKtrum. Nul ne se rendit moins compte que Ciobboh de l'importance des mots et des formules. Un orateur comme lui auquel on ne reprochera certes pas d'avoir mis du scrupule dans le choix de ses mots, qui s'ingéniait à ravaler la jurispm-

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aux yeux du peuple un reproche que l'on pût adresser aux juristes. Pendant bien longtemps, au contraire, elle passa pour une preuve de sagacité et de supériorité. C'était l'époque où non seulement l'on n'aurait pas compris, mais encore où l'on aurait énergiquement combattu l'interprétation large que la jurisprudence postérieure appliqua aux conventions du jus çentium. U fallut bien des siècles avant d'amener la jurisprudence et le peuple à d'autres idées sous ce rapport, avant de les réconcilier avec une interprétation plus libre.

Dans l'ancien droit, le mot exerce un double empire , ou ce qui revient au même, la volonté rencontre un double frein dans le choix des mots. D'abord, ce choix n'existe presque pas pour elle, la validité des divers actes juridiques dépendant de l'emploi de certains mots consacrés ou de certaines formules établies. En second lieu, une exactitude absolue et une attention des plus minutieuses lui sont rigoureusement imposées, lors même qu'elle reste maîtresse du choix des mots pour l'expression concrète de son contenu, car Tinterprétation littérale ne considère comme décidé et voulu que ce qui a été expressément et positivement dit Nous désignerons ces deux restrictions sous les noms de : formalisme et à^interprétation littérale. Bien que dérivant de la même source, elles sont pleinement indépendantes l'une de l'autre; le formalisme peut se présenter sans l'interprétation littérale (par exemple , dans le testament du droit moderne, dont la confection est liée à certaines formes et dont les dispositions doivent cependant être interprétées librement) tout aussi bien que l'interprétation littérale peut se présenter affranchie de tout formalisme quelconque.

L'importance attac?iée subjectivement aux phénomènes exté"

dence, pour exalter l'art oratoire, ce qui lui inspira, de son propre aveu, sa fameuse diatribe contre les juristes, dans son discours pro Murena, un lettré eniin, comme l'appelle Mommssn, devait doublement hur chez les juristes ce choix laborieux et méticuleux de l'expression.

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rieurs est, à mon avis, la source commune de ces restrictions. La prépondérance de Télément extérieur sur rélément interne, de la forme sur le contenu est en effet le caractère distinctif du formalisme et de Tinterprétation littorale; mais la disposition subjective qui correspond à ce fait et qui doit en donner le motif historique, se trouve dans la prédilection de l'esprit humain pour les objets extérieurs et sensibles. Ce ne sera qu'au § 50 que nous pourrons démontrer l'exactitude de cette appréciation du fbrmcUisme, L'explication qui va suivre sur le rapport du mot et de Vidée, nous donnera la clef de l'interprétation littérale.

n est deux manières de s'expliquer comment le mot sert d'intermédiaire à l'échange des idées. C'est dans cette différence que se trouve Torigine de cette double espèce d'interpré- ^ tation juridique que l'on nomme (mais inexactement) interprétation grammaticale et logique (***).

Il semble tout d'abord paradoxal de demander si en général le mot est en état de rendre la pensée. La question cependant est sérieuse ; elle appelle même une réponse négative. La pensée est un événement interne de la vie intellectuelle subjective, une activité, un mouvement, que l'on ne peut traduire objectivement. Ce n'est qu'à la condition de perdre son essence propre, de se fixer, que la pensée peut sortir du sein de l'intimité subjective pour entrer dans le monde extérieur. La pensée exprimée est, pour ainsi dire, une penzée pétrifiée. Ce n'est donc que dans un sens impropre que l'on parle de communication ou de transmission de la pensée. La pensée en elle-même

(***) Le meilleur auteur à consulter Bur ce point est Eiebulff, Théorie des Civilrechts, p. 21 s. ; mais il n'a pas approfondi la cause de cette différence. Les explications de la plupart des manuels de Pandectes sont insuffisantes et même l'ouvrage écrit spécialement sur ce point, de Lang, Beitràge sur Hermeneuiih des rômischen Reçhts, n'a pas fait faire un seul pas à la question.

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ne 86 transmet point. Le mot ne fait qu^exciter et rendre possible une pensée semblable, il ne fait que reproduire dans Tâme de Fauditeur un mouvement intellectuel semblable à celui qui se produit dans V&me de celui qui parle. Parler c'est provoquer un mouvement; mouvement physique dans Vair ambiant, mouvement intellectuel dans le cerveau de Fauditeur. L*air ambiant ne porte pas le mot, comme le vent transporte la feuille : le mot que nous entendons n'est qu'une vibration de Fair, il ne renferme pas en lui-même et ne porte pas jusqu'à nous la pensée ; il a seulement pour effet , lorsque nous pouvons 4e comprendre, de produire une vibration de notre esprit plus ou moins conforme à celles de l'esprit de celui qui parle. Le mot n'est pas une chose objective, un objet, ce n'est pas l'idée enchainée dans son objectivité; physiquement et intellectuellement, il n'est qu'un fait, un acte, une action sur Fouïe et le cerveau, un choc que l'un produit pour mettre chez un autre , ces deux organes dans une activité déterminée. Un regard, un serrement de main, un geste, un signe valent souvent autant qu'un mot pour provoquer une pensée chez autrui : c'est la meilleure preuve que la possibilité de la communication intellectuelle ne dépend point nécessairement de la reproduction objective de la pensée. Quelles sont, en effet, les idées que ces simples signes ont rendues objectives ? Dans Fèxpression littérale des idées , elle-même, les mots restent bien en deçà de la pensée , et cependant celle-ci se reproduit avec toute sa fidélité et toute son intégrité dans l'esprit de Fauditeur ; c'est que sa pensée a été sympathiquement ébranlée^ Le principe de la communication est identique, qu'elle ait lieu à l'aide de mots ou à l'aide de signes, Fun de ces moyens est parfait, Fautre imparfait, mais ils agissent de la même manière: tous deux ne rendent point la pensée même, quelle que soit l'exactitude de la formule qu'ils lui donnent; ils fournissent seulement un point d'appui pour en permettre la reconstruction.

Quel que soit donc. celui de ces moyens. mis en œuvre, l'attitude de l'esprit auquel on s'adresse ne saurait rester passive.

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Il ne s^agit pas pour lui d'accueillir simplement ce qu*on lui donne, car ce qu'on lui donne n'est précisément pas du tout ce qu'on voulait lui donner, ce n'est que le moyen pour lui de se le procurer. Mais pour cela, il faut une activité personnelle de sa part. Or, c'est ici le point où se séparent l'interprétation grammaticale et logique. La première se soustrait au service qu'on lui demande, elle s'en tient aux mots^ comme l'expression l'indique fort bien. Les mots sont pour elle ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne x)euvent jamais être, c'est-à-dire la pensée elle-même devenue visible et objective. L'interprétation logique, au contraire, se conformant à la véritable essence de la communication des idées, passe au-dessus des mots et se transporte dans l'âme de celui qui parle. Elle va chercher la pensée jusque dans son foyer, pour ainsi dire. L'âme de celui qui parle , voilà le théâtre de son activité. Le théâtre de l'interprétation grammaticale, c'est le mot nu. Pour celle-d, tout ce qui n'est pas dans les mots, ce qui ne s'y est pas incorporé, n'existe pas. Elle s'en tient, comme on dit habituellement, à la lettre morte; morte, parce qu'elle ne lui sert pas pour reproduire la pensée de celui qui parle, et l'appeler à une existence nouvelle. Elle^ n'a souci que de traduire les mots, comme tels, d'après le sens que leur donne l'usage de la langue ou la grammaire; que ce sens réponde ou non à la véritable intention de celui qui parle, elle n'en a cure; elle n'a même pas à s'en préoccuper si elle ne veut pas se donner un démenti à elle-même. Il y a donc là deux manières de concevoir les choses , qui forment contraste entr'elles : l'une est objective et absolue, l'autre subjective et relative. Cette dernière met le mot en rapport avec son auteur; elle apprend au moyen d'éléments étrangers, ce que tel sujet a voulu dire dans tel cas; elle va donc prendre autre part que dans le mot lui-même sa force et sa signification- Bref, elle se représente la situation dans laquelle un mot a été prononcé, ou un signe donné. Cette situation, c'est-à-dire le rapport des personnes, le but qui les réunissait, le temps, le lieu, etc., donne la clef, fournit le commentaire du signe exté-

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rieur. C^est elle qui selon les circonstances déterminera le choix des moyens d'intelligence qu'il s'agira de mettre en œnvre: dans telle situation un setd mot suffira, dans telle autre il en faudra cent, et plus encore. Dans cette espèce d'interprétation le même mot et la même phrase peuvent ainsi selon la diversité des situations présenter un sens complètement différent. Ces variations deviennent impossibles dans l'interprétation grammaticale : celle-ci considère le mot comme une chose particulière, indépendante de celui qui parle, des circonstances qui l'accompagnent, et ne devant se déterminer que par elle-même. Pour elle donc , quelles que soient les circonstances , quelle que soit la personne qui les prononce, le même mot, la même phrase offriront toujours le même sens.

Il n'y a donc pas à se tromper sur la valeur comparative de ces deux interprétations. Seule l'interprétation logique répond à la nature de la communication intellectuelle; elle n'assigne pas au mot une fonction ni une valeur autres que celles qui lui sont propres. Si le point de départ de l'interprétation grammamaticale, que la pensée comme telle peut être rendue, était exact, elle mériterait assurément et à tous égards la préférence. En effet, sans compter le travail moindre qu'elle exige de l'interprète, elle présente l'avantage d'un résultat immédiat et par cela même celui d'une plus grande sûreté. Avec l'interprétation grammaticale, pas de recherches à faire, nulles conclusions ou déductions artificielles & tirer : elle s'en tient fidèlement à ce qui tombe immédiatement sous sa portée, au phénomène extérieur. Mais ce dernier -— et dès lors tout cet avantage apparent de la sûreté vient à s'évanouir — est souvent trompeur, douteux, inexact; le mot, comparé à la pensée, est tantôt trop large, tantôt trop étroit, et en fin de compte cette sûreté favorise aussi bien l'erreur que la vérité.

On comprend maintenant^ que l'interprétation grammaticale précède paitout, historiquement, l'interprétation logique. Il peut paraître étrange , mais il n'en est pas moins vrai cependant , que les époques qui s'en tiennent le plus rigoureusement

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aux mots sont précisément celles qui sont le moins versées dans la science des mots. Elles sont par cela même impuissantes à réaliser la première de toutes lès conditions de Tinterprétation grammaticale, c'est-à-dire, à faire que les mots contiennent la fidèle expression de la pensée. Le culte du mot caractérise les civilisations peu avancées. Ce qui domine dans les premiers âges, c'est la foi dans l'apparence extérieure : ce n'est qu'ensuite que les générations ultérieures se mettent à rechercher, et apprennent à découvrir ce que l'apparence leur cache. Le mot est ce qui est saisissable, immédiat, la pensée est invisible et médiate. L'émancipation du mot ne commence^ue lorsque l'esprit a acquis assez de vigueur pour pouvoir opérer avec sûreté sans son concours. Dans l'ancien droit, nous le savons déjà, l'esprit romain n'était pas encore à cette hauteur, l'apparence extérieure avait une extrême importance pour lui : c'est la phase de l'interprétation littérale.

Nous distinguerons l'interprétation des actes juridiques et celle des lois. Pour l'interprétation en elle-même , il est vrai j il importe peu que ce soit une loi ou un acte juridique qui en fasse l'objet, et cette considération m'a longtemps engagé à les mettre sur la même ligne pour le droit ancien, mais on verra que c'est une erreur.

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