CHAP. I. — SECT. 4. — SÛRETÉ BT INDEPENDANCE
rets arriérés, soit par l'imputation, réglée d'avance, de leurs paiements sur le capital, etc. Ces lois portaient certes une atteinte sensible aux droits privés. Si on les juge à un point de vue purement abstrait, sans connaître les circonstances qui les ont occasionnées et légitimées, on doit les condamner. Mais elles prennent un tout autre aspect lorsqu'on les examine sous leur véritable jour historique. C'étaient des saignées périodiques rendues nécessaires par les congestions do l'organisme social. Cette nécessité avait sans doute sa source dans un défaut de l'organisme, mais ce défaut était lui-même si profondément inhérent à l'organisme social de Rome, qu'aucune puissance humaine n'aurait pu l'en guérir. Rome aurait dû ne plus être Rome. Toutes les mesures qui avaient ce but, par exemple le moyen douteux d'interdire complètement les intérêts, devaient nécessairement rester impuissantes. Le défaut résidait dans la disgrâce et dans l'incertitude du sort économique des basses classes( 88 ). Ruiné par la concurrence du travail des esclaves, l'homme libre, réduit à son travail, avait de la peine, même en temps de paix, à gagner sa subsistance. Une interruption de son travail, comme il en arrivait si souvent par les guerres ' fréquentes, une mauvaise récolte, une famine, suffisaient pour le jeter fatalement entre les mains des usuriers. Si l'on songe ensuite au taux élevé de l'intérêt dans l'antiquité, on comprendra que malgré l'économie la plus sévère, malgré la tension de toutes les forces d'un homme, un emprunt contracte dans un moment de gêne, pouvait devenir un abîme qui l'engloutissait, lui et toute sa famille. Ainsi seulement s'expliquent l'extension colossale de la dette des classes pauvres et l'épouvantable pression sous laquelle elles gémissaient. La dette était la malédiction etl'accusation la plusamère qui s'élevait contre le système du monde romain. Il résultait de là, pour T£tat,une situation politique extrêmement grave. Écrasé
(**) Pour de plus amples explications v. § 39.
de dettes, le débiteur ne perdait pas seulement son indépendance et sa position de fortune privée, mais encore sa spontanéité et son indépendance politiques. Il devait voter comme son créancier le lui ordonnait; quelques usuriers disposaient ainsi des voix par centaines. Mais, même abstraction faite de cette considération, le sort misérable d'une fraction numériquement très importante du peuple romain constituait, précisément parce qu'il était immérité, un reproche et un danger pour la communauté. La sagacité politique si vantée des Romains serait restée complètement en défaut, si elle n'y avait pas cherché un remède dès que le mal eut atteint des proportions menaçantes. L'État avança de l'argent aux nécessiteux (**) ; mais outre qu'il n'était pas toujours en mesure de le faire, un simple changement de créancier n'allégeait point la position des débiteurs. L'on eut alors recours au moyen critiqué. Il faisait certes éprouver une perte sérieuse aux créanciers, mais, tout compte fait, ils ne perdirent pas au change.
Loin d'être un acte outrageusement arbitraire, un cadeau fait à une partie djti peuple au détriment d'une autre, la promulgation des novae tabulât fut, en réalité, une mesure de haute justice sociale, un acte de conservation tout à l'avantage de la communauté ( 00 ). Telle fut également d'abord l'appréciation des Romains eux-mêmes. Le principe de la souveraineté du peuple ne constitua point à leurs yeux la justification de cette mesure : ils n'y virent qu'un moyen de salut commandé et excusé parla plus impérieuse nécessité ( 01 ). Mais à l'époque de la décadence, ils ne l'envisagèrent plus que comme un acte
(••) Titb-Live, VII, 21. V. plus loin note 424.
(*°) Je renvoie pour la justification détaillée de ces mesures à Nikbuhr, Rbm, Gesch. T. 2, p. 23 s. (à propos des rogations liciniennes).
( 91 ) Cicbro de repubi. 2, 34 :... quum plèbes pubîica caîamitate impendUs débilitât* dejtceret, salutis omnium causa aliqua sublevatio et médecin* quaesita est. Suetonk Jul. Caes., c. 42. -