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des principes objectifs de la morale. Là, c'est Pindifférentisme de l'État pour sa tâche la plus élevée, c'est sa mission livrée au bon vouloir des individus et partant au hasard; ici, c'est l'application de l'État à son véritable rôle, c'est la reconnaissance pratique et la réalisation des principes de la morale. Si l'État, pourrait-on dire à l'appui de cette opinion, a pour mission de réaliser ces grandes idées : le bien, le vrai, le beau, l'utile, etc., pourquoi les mettre encore en discussion? Pourquoi en abandonner la réalisation aux hasards de la libre volonté individuelle ou populaire? Pourquoi souhaiter et espérer, quand l'État trouve dans la loi un moyen rapide et sûr d'atteindre nécessairement son but? Où serait l'obstacle? La considération pour l'individu? mais l'individu doit reconnaître ces principes comme obligatoires par eux-mêmes. Son propre bien-être et la paix de son existence dépendent de leur réalisation. Ce système soustrait donc véritablement l'ordre et la prospérité du monde moral aux hasards du bon plaisir individuel, il les proclame comme constituant une nécessité sociale et les élève à la hauteur du principe de l'ordre physique dans l'univers. Grâce à lui, les qualités du monde physique, la régularité, la sûreté, la visibilité se. traduisent dans le monde moral.
Le temps n'est pas bien loin encore où cette manière de voir dominait complètement la législation et la science, où il paraissait grand et noble d'étouffer le libre mouvement de la création morale, les forces morales naturelles, si je puis m'exprimer ainsi, et d'y substituer le mécanisme d'une horloge. On croyait s'être ainsi rendu indépendant de toutes les forces et de toutes les influences étrangères à la loi, on se flattait de tenir le mouvement en main et de pouvoir le régler. Depuis lors, il est vrai, un revirement s'est préparé, mais il n'est qu'a son aurore. Un temps bien long s'écoulera avant que l'évolution ne soit complète, car cette manière de voir ne s'est pas seulement traduite dans
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nos institutions, dans nos lois, etc.; elle s'est enracinée dans l'esprit du peuple et dans celui des gouvernements. Il n'y va pas tant d'un changement dans l'opinion, que dans le caractère et dans le sentiment juridique du peuple : de pareilles révolutions, on le sait, s'opèrent avec une extrême lenteur.
Essayons de dépouiller ce système de son apparence trompeuse, et de le reconnaître sous son véritable aspect.
Et d'abord rejetons sans hésiter la comparaison que l'on fait entre l'ordre moral et l'ordre physique du monde. Elle est humiliante pour le premier. La liberté, en effet, est l'essence du monde moral ; la nécessité, celle du monde physique. La mission de celui-là ne peut être de renoncer à cet avantage spécifique qui lui est propre, pour acheter la régularité, la sûreté, etc., de celui-ci. L'État, organisme de la liberté, ne peut sans doute, à cause de cette fonction, être privé de l'élément de nécessité : là est son degré de parenté avec la nature. Il doit avoir recours à des lois, il doit user de la contrainte mécanique extérieure. Mais pins il entre dans cette voie, plus il limite et restreint l'élément de liberté, et plus il quitte les hauteurs de sa mission, qui relèvent audessus du monde de la nature, pour descendre au niveau de celui-ci. L'uniformité, la fixité de l'ordre extérieur, obtenues par la contrainte, sont pour l'État ce que le corps est pour l'homme. Pour l'un comme pour l'autre, le corps n'est pas le but : il est le moyen, le point d'appui, l'instrument du libre travail de l'esprit.
Au point de vue de l'utilité, la contrainte pourrait sans doute marcher de pair avec la liberté. Le bieh-être du peuple, l'ordre extérieur et la moralité pourraient prospérer sous l'un comme sous l'autre régime. Cependant l'expérience nous apprend le contraire. La contrainte, en effet, ne peut jamais produire l'essor moral et intellectuel que la liberté a la puissance d'enfanter. Les lisières qu'on lui a données entravent ses mouvements bien plus qu'elles ne les
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facilitent. Mais alors même qu'elle aurait des résultats extérieurs plus brillants que la liberté, ces avantages ne seraient-ils pas trop chèrement payés au prix d'inappréciables richesses morales et intellectuelles? Supposons un peuple ayant vécu jusqu'ici sous le système de la liberté, réduit par la violence extérieure à plier sous le joug de la contrainte. L'influence néfaste de celle-ci agira bientôt visiblement sur son caractère. Sa confiance en lui-même, son esprit d'entreprise, son énergie s'affaibliront fatalement, car toute qualité s'affaiblit lorsqu'elle n'est point exercée. Ces qualités ne peuvent réellement prospérer que sur le sol de la liberté ; là seulement elles sont possibles et même indispensables.
La valeur de la liberté juridique ne réside pas seulement dans son utilité matérielle, elle réside surtout dans sa destination morale. Comme pure négation, comme simple état, elle n'a aucune légitimité morale, mais elle l'acquiert du moment qu'elle devient nécessaire à une puissance créatrice positive, à la volonté. La volonté est l'organe créateur de la personnalité. C'est dans l'exercice de cette puissance créatrice que la personnalité se montre l'image de Dieu. Se sentir le créateur d'un monde, si petit qu'il soit, contempler dans sa création quelque chose qui n'était pas avant lui, qui n'est devenu que par lui, voilà ce qui donne à l'homme le sentiment de sa valeur, et le pressentiment qu'il est fait à l'image de Dieu. La science ne peut l'élever jusque là : le triomphe de la science est celui d'un miroir qui réfléchit fidèlement les choses : le triomphe de la volonté est celui du fait, — de la force, façonnant ellemême les choses et continuant la création du monde. Ce n'est qu'autant que la science, s'incarnant dans la volonté, parvienne à pénétrer jusqu'au fait, qu'elle s'élève avec lui au rang de fait moral.
Déployer cette activité créatrice est le droit le plus élevé de l'homme : c'est le moyen indispensable pour sa propre éducation morale. Elle suppose la liberté et par conséquent
l'abus de la liberté : le choix du mal, du faux, de l'absurde, etc.; car on ne peut considérer comme notre création que ce qui est librement issu de notre personnalité. — Contraindre l'homme au bien, à la raison, etc., est une faute contre sa destination, non parce qu'on Y empêche ainsi de choisir le contraire, mais parce qu'on lui enlève la possibilité de faire le bien de son propre mouvement( 47 *).
L'État seul permet à la volonté de se réaliser sûrement. C'est un devoir pour lui de reconnaître et de protéger la mission créatrice de la volonté comme pouvoir et liberté juridiques. Mais jusqu'où s'étend ce devoir de l'État? L'expérience montre partout l'existence de restrictions légales de la liberté, qui ne se déduisent pas du seul point de vue de l'individu, et que l'État par conséquent ne serait pas autorisé à établir, s'il avait uniquement la mission de laisser la liberté subjective se réaliser. Ce serait perdre son temps que de démontrer encore que l'on ne peut contester à l'État le droit d'empiéter sur la sphère de la liberté individuelle au moyen de certaines restrictions. Seulement quelle est l'étendue de ce droit? L'État peut-il ériger en loi tout ce qui lui paraît bon, moral, opportun? Dans ce cas ce droit n'a plus de limites; le droit de la personnalité que nous avons revendiqué plus haut, est remis en question; la liberté que l'État lui reconnaît n'a plus que le caractère d'une pure concession, d'un don. Malgré la forme pompeuse qu'elle se plaît à revêtir, malgré ces grands mots de bien du peuple, de poursuite de principes objectifs, de loi morale, etc., la notion de l'omnipotence de l'État, absorbant tout et créant tout de lui-même, n'est et ne reste que le vrai produit de l'arbitraire, la théorie du despotisme, peu importe qu'elle soit appliquée par une assemblée populaire ou par un monarque absolu.
Admettre pareille théorie, c'est pour l'individu une trahi-
( l7S ) Senkca, de benef., III, 7 desinit res esse konesta, si necessaria est.