CHAP. III. — POUVOIR ET LIBERTÉ
son envers lui-même et envers sa destination, un suicide moral! La personnalité, avec son droit à la libre activité créatrice, n'existe pas moins par la grâce de Dieu que l'État. Ce n'est pas seulement un droit, c'est un devoir sacré pour l'individu, de revendiquer et d'exercer cette activité. Mais la personnalité n'existe pas pour elle seule. Elle est un membre d'un organisme moral' plus élevé, dont l'existence ne repose pas moins que la sienne sur l'institution divine et qui a reçu également sa mission de Dieu : l'État. Tous deux se limitent l'un l'autre, mais ne s'excluent pas. Ils ne tiennent pas leurs droits l'un de l'autre; l'État ne tient pas ses droits de l'individu, ainsi que l'enseignait autrefois la théorie du droit naturel, pas plus que l'individu ne tient ses droits de l'État.
La mission morale de l'État! Ce mot élastique ne reconnaît-il pas à l'État la garde et le soin de la religion, de la morale, du bien-être, de l'éducation artistique et scientifique, etc., en un mot, de tout ce que le peuple peut être et devenir, avoir et donner? Certes; mais tout dépend de la manière dont l'État entend accomplir cette mission. Ceci nous ramène à un point que nous avons déjà rencontré. L'État peut comprendre sa mission de telle manière qu'il croit devoir lui-même, comme pouvoir public, pouruivre ce but suprême de la vie sociale, par la force, au moyen de dispositions positives; c'est contre cela que proteste le principe de la liberté personnelle, parce que celle-ci se voit ainsi contrainte à un travail dont l'exécution libre est précisément sa mission, et son honneur — c'est notre système de la contrainte. À ce système est opposé celui de la liberté qui a été défini cidessus. Ici l'État se borne à faciliter ces buts, à les rendre possibles; il en laisse la poursuite même au libre mouvement de l'esprit moral, à l'activité propre de l'intelligence nationale et individuelle. Dans ce système l'idée de l'État et l'idée de la liberté sont à l'unisson. Il réalise donc l'idéal absolu que tout peuple doit chercher à atteindre.
Ces explications avaient pour but de démontrer l'imperfection du régime de la contrainte. Mais ce qui n'est pas parfait peut être relativement légitime; et tel est ici le cas. Tout peuple n'est pas mûr pour la liberté; sans cette maturité, le système de la liberté n'a aucune légitimité morale. Il en va, sous ce rapport, des peuples comme des individus; eux aussi ont besoin de la discipline dans leurs années de minorité. La discipline se retrouve précisément dans la contrainte. Grâce à un sentiment instinctif de leur faiblesse et de leurs besoins, certains peuples, loin de considérer ce système comme un fardeau, le trouvent chose naturelle et nécessaire. Leur sentiment juridique ne dépasse pas la limite de leurs forces, et ne pourrait comprendre la légitimité du système opposé. Les peuples orientaux en sont là : la notion de la liberté personnelle prenant sa racine dans le sujet luimême ne s'est jamais révélée à eux; elle leur paraîtrait même une abomination dans plusieurs de ses applications, par exemple en matière religieuse.
En critiquant et en repoussant le système de la contrainte, nous avons justifié le système opposé. Il faut cependant ajouter une observation, quant à ce dernier.
Nous avons essayé d'établir que c'est précisément la véritable moralité qui réclame la liberté. Cela ne signifie point que partout où il se montre dans l'histoire, ce système ait procédé d'une conception morale respectable. Il peut, au contraire, être le résultat d'une appréciation toute opposée, et ne contenir que l'expression de la grossièreté, de l'abaissement et du dévergondage moral. L'homme moral désire la liberté, parce qu'il souhaite de faire le bien de son propre mouvement; le méchant, parce qu'il veut pouvoir se livrer sans obstacles à ses mauvais penchants. Celui-ci hait la contrainte parce qu'elle le force à Tordre et au bien, celui-là parce qu'elle l'y force. Le système de la liberté se trouve donc dans la phase la moins avancée de la civilisation et de la moralité, comme aussi dans la période la plus brillante. C'est un large cadre»