‹ L'esprit du droit romain dans les diverses phases de son développementChapitre 57 sur 61 · CHAP. III. — C. IMPORT. HIST. DU SYST. DE LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

CHAP. III. — C. IMPORT. HIST. DU SYST. DE LA LIBERTÉ

Le monde romain n'était pas fait pour les caractères mous. La vigueur dans le caractère, la spontanéité dans les idées, étaient les vertus indispensables à quiconque prétendait s'y mouvoir avec succès. Les rapports du droit public tout aussi bien que ceux du droit privé, étaient soumis à cette nécessité. Le droit, aujourd'hui, nous protège depuis notre naissance jusqu'à notre mort. Il nous assure l'héritage de nos parents en les obligeant de nous le laisser après eux ; il nous le conserve et nous le garantit pendant les années de la minorité, nous donne son aide lorsque nous nous sommes laissés tromper ou contraindre. Il nous fournit le moyen d'attaquer nos propres actions comme celles des autres, lorsqu'elles nous sont devenus préjudiciables, ainsi que celui de réparer nos oublis, nos négligences. Rien de pareil ne se présente dans le droit romain ancien. Celui qui s'est laissé contraindre doit en supporter les conséquences — un homme ne se laisse pas contraindre; etiamsi coactus attamen voluiiïf* 1 ). Il en est de même de celui qui a été trompé : l'homme sait quel est son droit, il sait ce qu'il veut ; on ne le trompe pas. — Il ne commet pas de négligences, il n'attaque ni ses propres actions, ni par conséquent celles d'autrui : jus civile vigïlantibus scriptum est (***). Arrivé à l'âge de puberté, chacun devient maître de son patrimoine propre; les institutions protectrices de la cura et de la restitutio in integrum sont inconnues au droit ancien; la lex Plaetoria appartient, au plus tôt, à la fin du V e siècle. Cela signifie simplement que les Romains des époques postérieures mirent plus de temps à devenir indépendants que les Romains anciens. Ce phénomène n'a rien qui doive étonner; toute civilisation retarde le commencement de la maturité du caractère. Celui qui était devenu homme, jouissait aussi, à l'époque ancienne, de l'indépen-

("') L. 21, § 5, quod met. (4, 2).

("') L. 24, quae in f. cred. (42, 8).

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dance nécessaire pour entrer dans la vie pratique, sinon le droit ancien l'aurait traité d'une autre manière.

Il est i peine besoin de remarquer qu'un droit qui suppose partout une indépendance virile, ravive cette qualité dans le peuple et l'y maintient dans toute sa vigueur. Si l'histoire de Rome présente une enviable succession de personnalités remarquables et de caractères grandioses, il faut, en dernier ressort, en chercher la raison, non dans des institutions quelconques, qui ne sont en définitive que des produits de l'esprit du peuple, mais dans le peuple luimême. Nous n'en devons pas moins reconnaître l'influence des institutions extérieures sur la formation du sentiment national, le développement et le perfectionnement des aptitudes innées. Si la force romaine, si sa spontanéité, sa fermeté de caractère n'étaient pas un héritage transmis d'une génération à l'autre, si ces qualités avaient pu disparaître en même temps qu'une génération, elles auraient, je crois, pu renaître en grande partie du droit même, grâce à l'immense force romaine qu'il recelait en lui( 489 ). Une brise fraîche et

(*••) H en est des institutions humaines, par rapport à l'esprit qui les a engendrées, comme de la chaleur terrestre engendrée par le soleil : — de même qu'en automne nous jouissons encore du soleil de Tété, de môme une génération déjà en décadence jouit encore de la force de ses prédécesseurs, qui est devenue objective dans leurs institutions, leurs usages, leurs formes. — C'est une observation que j'ai déjà faite ailleurs (v. Jhbrino Combat pour le droit), 6* éd., p. 79, mais que je ne puis laisser de reproduire ici. Il y a, il est vrai, une antre face de la question : si le présent profite de la volonté du passé, fixée dans ses institutions, cette volonté est aussi un obstacle qu'il doit surmonter à chaque progrès ; dans la nature, le soleil du printemps doit vaincre le froid de l'hiver. C'est la loi de l'équilibre des forces, le principe historique qui est aussi vrai dans la nature que dans l'histoire ; — pour l'une comme pour l'autre il n'y a aucun élément qui puise entièrement en lui-même les conditions de son existence. Chaque élément subit l'action du présent en même temps que celle du passé.

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réconfortante, toute saturée d'énergie romaine, caressait le non-romain, transporté dan* l'athmosphère de ce droit : au contact de cet air, de sa vertu contagieuse, il s'appropriait imperceptiblement quelque chose du génie romain. Le droit ne pouvait, il est vrai, empêcher la chute de la force romaine, car aucune institution, en général, ne peut pour toujours chasser l'esprit qui & présidé à sa naissance. Mais il n'en est pas moins vrai que le droit, en érigeant les qualités susdites en postulats de la vie pratique, consacrait leur immortalité.

Une autre qualité romaine puisait sa vie dans notre système de la liberté et s'y rajeunissait tous les jours; c est la fierté romaine, le sentiment de la dignité du citoyen romain. Lorsque l'orgueil du Romain contemplait les autres peuples, il ne reposait pas seulement sur le sentiment de la supériorité de la force romaine et de la prépondérance extérieure de l'État romain, mais aussi sur la position juridique du citoyen romain à l'intérieur; il se manifestait tant à l'intérieur, qu'à l'étranger, dans le retentissant effet des mots : Civis Romanus sum. Un Romain considéré pouvait se sentir plus fort et plus ferme dans la possession de son pouvoir que maint roi de notre époque ; la constitution garantissait même au plus humble une certaine part dans le gouvernement du monde. Mais ce qui dominait toute la puissance politique, c'était la sécurité juridique et l'inviolabilité de la personne, le pouvoir sur la famille, l'inviolabilité du droit acquis. La dignité et le droit de la personnalité étaient pratiquement reconnus et protégés à Rome, comme ils ne l'étaient nulle part ailleurs. La base de toute l'existence personnelle, le droit, y était inébranlable comme le roc; chaque Romain pouvait, dans le coin de terre qui lui était départi, se considérer à l'abri de toute atttaque et maître souverain. Voilà, à mon avis, la chose la plus précieuse et la plus belle dont un Romain pût s'enorgueillir.

La fierté qui repose sur le sentiment de la liberté est par-

faitement légitime : ce n'est pas la simple possession, la seule jouissance de la liberté, qui l'excite; ce sont les mérites mêmes de là liberté qui la font naître. La liberté n'est pas un présent des dieux, c'est un bien qu'un peuple se doit à lui-même, et qui ne saurait prospérer sans la force et la dignité morales. Le seul amour de la liberté, est impuissant; même lorsqu'il est actif, capable de sacrifices (et il ne peut être autrement). Pour que cet amour devienne fécond, une autre condition essentielle est requise : l'art de savoir user de la liberté. Là est recueil. L& première règle de cet art est la modération. Aucun bien ne provoque autant les excès, aucun ne se perd si facilement, si irrémédiablement, par l'abus, que le bien le plus précieux de tous: la liberté. On parle bien volontiers à notre époque de peuples mûrs ou non pour la liberté, mais on a le tort de s'attacher beaucoup trop, en cette matière, au degré d'avancement intellectuel des peuples, et pas assez à leurs qualités morales. S'il s'agissait uniquement d avoir l'intelligence de la liberté, les peuples les plus éclairés devraient être les plus mûrs pour celle-ci, tandis qu'au contraire le progrès de la civilisation accompagne souvent le déclin de cette maturité. Rome elle-même nous en présente un exemple frappant.

Je ne puis assez insister sur cette capacité morale du peuple romain antique pour la liberté. Tout notre système fut et tomba avec elle :

Moribus antiquis stat res Romana wrisque.

La décadence de la moralité romaine fut en même temps la décadence de la liberté romaine. La possibilité pratique de tous les rapports de la liberté, aussi bien du droit public que du droit privé, avait pour condition qu'ils fussent animés d'un véritable esprit de liberté. Dès que cet esprit s'affaiblit, du moment que l'arbitraire, le caprice, l'indiscipline s'en .emparèrent, ils perdirent leur sens et leur légitimité, et

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