‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relationsChapitre 15 sur 137 · RAPPORTS DE TEMPS · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE TEMPS

qui s’écoule entre la sensation d’un signal et la réponse qu’y fait la main. On compare deux cas différents; dans le premier, la personne sur laquelle on fait l’expérience est avertie d’avance, elle sait où elle doit être touchée et quelle partie du corps elle doit mouvoir, de sorte que son attention se porte sur les points indiqués. Dans le second cas, le sujet soumis à l’expérience ne sait ni quel point sera frappé, ni quelle partie il devra mouvoir; il faut donc qu’il fasse acte de jugement ou de réllexion, et la différence de temps, dans ce cas, est d’environ 7 ' 7 de seconde. Deux personnes sont séparées par un écran ; la première doit prononcer une syllabe, et la seconde doit la répéter aussi vite que possible. Si la syllabe a été convenue d’avance, la répétition de cette syllabe demande de J à i de seconde ; si elle n’a pas été convenue d’avance, le temps se trouve augmenté de de seconde.

M. Du Bois-Reymond suppose le cas d’une baleine, de 30 mètres de long, qui serait frappée à la queue avec un harpon ; il faudrait une seconde pour que l’impression du coup arrivât au cerveau; une fraction de seconde, soit un dixième, pour qu’elle traversât le cervean ; une seconde encore pour le retour de l’impulsion motrice, de sorte que l’embarcation des assaillants aurait un peu plus de deux secondes pour échapper au danger.

Ainsi nous établissons d’un côté par des preuves physiologiques que la force nerveuse exige un certain temps ; et de l’autre, par des preuves intellectuelles, qu’il faut un temps équivalent pour la sensation, la pensée et la volition. La vitesse de notre pensée ne peut jamais surpasser la vitesse matérielle de la force nerveuse. Il est rare que la rapidité de notre pensée puisse égaler celle du mou-

vement matériel de la force nerveuse, parce que nous avons le plus souvent à peser des considérations opposées ; en d’autres termes, des courants contraires d’influence nerveuse arrivent à la fois, et se contre -balancent l’un l’autre pendant un temps plus ou moins long. Les expériences que nous venons de citer indiquent le minimum de temps d’une décision de l’esprit.

Signalons encore comme rapport de temps l’intervalle nécessaire pour produire un sentiment ou une émotion. L’action d’un stimulant quelconque exige un intervalle appréciable pour qu’un sentiment appréciable soit produit, — pour que nous ayons distinctement conscience d’un sentiment. Pour qu’une substance sucrée nous donne la sensation du goût sucré, il faut un certain temps après le premier contact avec le nerf. Et ceci est d’accord avec nos conclusions légitimes sur la nature de la force nerveux : les changements moléculaires des centres nerveux, qui accompagnent les sensations, prennent un temps appréciable. De plus, une sensation ne disparait pas aussitôt que disparaît l’objet qui l’a produite ; de même, l’activité moléculaire provoquée dans les centres ne cesse point dès que cesse l'excitation nerveuse.

Ce que nous savons des forces moléculaires nous permet de conclure, sans crainte de nous tromper, que les changements moléculaires qui se produisent dans les nerfs et les centres nerveux, y déterminent une altération, qui atteint bientôt une limite, à partir de laquelle les nerfs ne peuvent plus subir d’autres changements, jusqu’à ce que le repos et l’assimilation les ramènent à leur état primitif. Or l’expérience que nous avons de ce qui se passe en nous,

Equivalents de sensation 41

nous offre la contre-partie exacte de ce phénomène; c’est à sa naissance que chacune de nos sensations ou de nos émotions a le plus de vivacité ; au bout de quelque temps, elle s’affaiblit, puis finit par s’épuiser tellement que, si le stimulant persiste, il ne produit plus aucun effet Les exceptions apparentes, et les différences de degré ne font que confirmer la règle. Une des conditions nécessaires pour qu'une sensation se prolonge, c’est qu’auparavant elle ait été longtemps suspendue ; pendant cette inaction prolongée, les nerfc et les centres ont repris une vigueur plus qu’ordinaire, grâce à un afflux constant de nourriture sans aucune dépense de force.

Nous savons tous que, sous l’influence des agents extérieurs, tels que la chaleur et la nourriture, la sensation s’accroît en même temps que le stimulant, jusqu’à ce que nous arrivions au point où l’action change de caractère, un excès de chaleur détruisant les tissus, et un excès de nourriture empêchant la digestion. Il existe, quoique nous ne puissions le déterminer avec une rigueur mathématique, un équivalent sensationnel de chaleur, de nourriture, d’exercice des muscles, de son, de lumière; il y a un changement de sensation bien défini, un accroissement uniforme de plaisir ou de souffrance, qui correspond à un accroissement de température de 10°, 20° ou 30°. De même pour chaque genre d’influence : il y a un équivalent sensationnel pour l’alcool, les odeurs, la musique, la vue.

C’est ce rapport défini entre les agents extérieurs et les sensations humaines, qui fait que l’on peut discuter les intérêts humains au point de vue objectif, le seul qui nous

soit accessible. Nous ne pouvons lire dans l’esprit de nos semblables; nous présumons simplement que les mêmes agents doivent agir sur tous à peu près de la même façon . C’est ainsi que nous mesurons la fortune et le bonheur des hommes d’après la quantité numérique de certains agents, tels que l’argent, et d'après l’absence ou la petite quantité de certains autres, tels que les causes de douleur, et celles qui nuisent à la vitalité. Et si cette appréciation est un peu grossière, cela ne vient pas de ce que l’équivalent sensationnel est mal défini, mais bien plutôt des complications de l’être humain, et surtout de la limite étroite qui sépare l’un de l’autre le degré salutaire et le degré nuisible de tous les stimulants.

Le terme le plus simple par lequel nous puissions désigner un état de l’esprit, est celui de choc ; ce mot s’applique également bien au corps et à l’esprit. Une stimulation brusque de l’œil,, de l’oreille, de la peau, du nez, reçoit le nom de choc, si on la considère simplement au point de vue extérieur ou physique ; elle s’appelle encore choc, au point de vue de l’esprit, non parce que la perception de l’esprit ressemble à un objet matériel agissant sur une surface sensible, comme le bruit d’une sonnette, mais parce qu’il y a passage rapide du repos à l’excitation; en cela il y a analogie exacte entre les phénomènes du corps et ceux de l’esprit, si distincts sous tous les autres rapports.

Nos différents genres de sensation montrent plus d’un rapport curieux entre le corps et l’esprit. Nous allons choisir quelques-uns des rapports les plus saillants. Considérons d’abord ce que nous apprend l'expérience ordinaire des maladies qu’accompagnent généralement

SENSATION AIGUE ET SENSATION DE MASSE 43 des symptômes intellectuels. Il y a des tissus qui, faute de nerfs, sont très-peu sensibles; tels sont les os, les ongles, le3 cheveux, etc. ; et il existe entre eux, à cet égard, une gradation qui dépend de l’étendue de leurs rapports avec le cerveau. D’un autre côté, dans tous les cas où il y a trouble, direct ou indirect, du cerveau, le médecin cherche dans l’esprit des symptômes définis correspondant à ce trouble. L’état de l’esprit est indiqué par celui du cerveau. Nous citerons comme exemple les symptômes que présente l’esprit dans la fièvre typhoïde, symptômes que résume l’expression « d’accablement fébrile. » « La faculté de penser et celle de se mouvoir ne s’exercent qu'avec peine. Le visage offre l’expression de l’hébêtement; le malade est lourd, distrait, embarrassé; il ressemble à un homme abruti par la boisson, etc. » En un mot, l’esprit est complètement à la merci de l’état du corps; il n’y a aucune trace d’un agent séparé, indépendant, spirituel, se suffisant à lui-même et s’élevant audessus de toutes les fluctuations de l’enveloppe matérielle. Le médecin admet qu’à chaque changement intellectuel correspond un changement physique ; dans ces limites, il est matérialiste.

Un autre rapport intéressant entre le corps et l’esprit consiste dans la distinction bien marquée, pour les impressions de tous les sens, entre la sensation aiguë et la sensation volumineuse ou massive. Une aiguille qui pique vivement le doigt, un charbon qui brûle , produisent des sensations aiguës; le contact des vêtements qui couvrent le corps entier, ou celui d’un bain chaud donne une sensation de volume ou de masse. On peut observer qu’une sensa-

lion aiguë est due à une stimulation intense sur une petite surface; une sensation massive, à une stimulation plus douce sur une surface étendue. Le même contraste s’observe pour tous les sens. La flamme du gaz donne une sensation aiguë; la lumière diffuse, un sentiment de masse. Une note haute, sur le flageolet, est aiguë ; une note basse sur le violoncelle ou l’orgue, est massive. La mer, le tonnerre, les clameurs d’une multitude sont volumineux ou massifs, comme s’étendant à une vaste surface. Le goût est aigu ; le sentiment de la digestion est massif. C’est ainsi que la manière dont les phénomènes se présentent extérieurement suffit pour déterminer une des différences les plus notables entre nos sensations.

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