‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relationsChapitre 30 sur 137 · CONDITIONS P1IYSIQUE8 DU PLAISIR · texte numérisé non relu

CONDITIONS P1IYSIQUE8 DU PLAISIR

outre la souffrance que cause la discordance. Mais pour les deux autres sens, le goût et l’odorat, nous ne saurions être aussi affirmatifs. Nous ne connaissons pas la nature de l’action nerveuse qui accompagne un goût amer, comme celui de la quinine ou de la suie, et nous ne pouvons dire que le passage du sucré à l’amer soit le passage d’une stimulation modérée à une stimulation excessive. IL se peut que la puissance du nerf s’épuise sous l’influence d’une autre cause que la violence de la stimulation; mais nous n’avons à cet égard aucune donnée positive. Nous pouvons dire la même chose de l’odorat.

Ces observations sur le point de vue négatif de la stimulation, celui de la souffrance, en contiennent implicitement le point de vue positif. La stimulation est par ellemême un plaisir. « L’homme aime la sensation, » a dit Aristote. L’œil se plaît à voir, l’oreille à entendre, la peau à toucher. Nous ne pouvons affirmer, au sujet de l’exercice ordinaire des cinq sens, qu'ils augmentent la vitalité : il se peut qu’ils y ajoutent un peu ; mais nous pouvons dire qu’ils mettent la vitalité à contribution pour entretenir des courants nerveux qui sont une source de plaisir. Il est agréable de dépenser en électricité nerveuse une certaine partie des forces de l’organisme ; il ne l’est pas de pousser cette dépense au-delà de certaines limites. Et, quand la stimulation a dépassé cette limite et qu’elle dégénère en souffrance, le bien-être ne peut être ramené que par le renouvellement de la force vitale, en vertu du principe qui fait dépendre le plaisir de la vitalité.

Nous pouvons rappeler ici, à l’appui de tout ce que nous avons dit, le fait, bien établi par l’expérience et la

pratique ordinaires, de la grande valeur des stimulants qui ne sont pas intenses mais volumineux, et qui agissent modérément sur une surface sensible très-étendue, ou sur un grand nombre de nerfs à la fois ; nous en avons un exemple familier dans l’effet produit par un bain chaud, ou encore par un orchestre nombreux. Le même résultat favorable est produit par le changement ou la variété ; la stimulation se trouve multipliée, sans être, sur aucun point, poussée jusqu’à l’épuisement.

Disons, en passant, quelques mots de la question, si obscure encore, des stimulants narcotiques, — alcool, thé, tabac, opium, etc. Ces substances ajoutent assurément fort peu à la vitalité, si même elles y ajoutent quoi que ce soit; mais elles consomment notre vitalité et la font descendre bien au-dessous de l’état normal, tout en ne nous laissant ressentir que plus tard l’épuisement qu’elles ont amené. Très-probablement, le mode d’action des narcotiques est compliqué, et varie selon la substance à laquelle nous avons affaire. Nous pouvons en dire, sans crainte de nous tromper, qu'ils nous présentent le cas extrême du principe de la stimulation en lutte avec celui de la conservation vitale : ce sont de grands consommateurs et non des producteurs de vitalité; ils dépensent nos forces en électricité nerveuse de forte tension, et cela avec une licence plus dangereuse que ne le font les stimulants ordinaires des sens.

La théorie physique du plaisir et de la souffrance a un rapport direct avec les punitions et la discipline des prisons. Je me rappelle avoir assisté à une discussion sur ce

THÉORIE DES PEINES AFFLICTIVES 77 sujet, dans une des sections de l’Association britannique, pendant le congrès tenu à Manchester en 1861. Les différents orateurs s’occupaient de trouver des punitions assez dures pour détourner du crime par la crainte, sans cependant nuire à la santé des condamnés. Déjà pénétré de la doctrine que je viens d’exposer, je ne pus m’empêcher de faire observer que les termes ainsi posés sont, pour ainsi dire, contradictoires. Entre l’infliction d’une souffrance et la destruction de la force vitale il n’y a qu’une différence imperceptible, si même cette différence n’est absolument nulle. Si le premier des deux principes que nous avons posés plus haut, celui du rapport intime entre le plaisir et la conservation vitale, était l’expression absolue de la vérité, la différence serait alors complètement nulle; mais le second principe, celui de la stimulation, pourrait à la rigueur permettre de concilier la sévérité des punitions avec le soin de la santé des condamnés. Comme règle générale, on ne peut pas dire que les stimulants accroissent la force vitale ; ils sont d’ordinaire bien près de la détruire, et souvent la détruisent en effet. Par conséquent, la suppression des stimulants, tels que l’alcool, le tabac, le thé, une lumière et une vue agréables, les bruits de la vie active, là société, la littérature amusante, etc., cette suppression, dis-je, ne saurait être considérée comme abattant nécessairement les forces vitales; elle peut même contribuer à les conserver.

Néanmoins, si la suppression de ces stimulants a pour effet de les faire vivement désirer, — et, s’ils ne sont pas désirés, leur perte n’est plus une punition, — ce désir si vif constitue un conflit intérieur qui nuit à la vitalité générale. Si le désir s’éteint au bout d’un certain temps,

l’abattement cesse, mais la punition cesse également. On pourrait croire, d'un autre côté, que l’on arrivera au but à l’aide de mesures salutaires, mais désagréables, telles que les bains froids, les cellules bien aérées et modérément chauflées, la propreté, le rationnement, une vie laborieuse et régulière. Mais, si le condamné n’accepte pas facilement ce système, il devient plutôt nuisible que favorable; et, s’il s’y fait, c’est-à-dire si ce régime finit par changer sa constitution et ses habitudes, ce n’est plus une punition. Dans la discussion dont je parle, un des orateurs, qui était, je crois, attaché à la direction d’une des prisons de Londres, déclara qu’en général les condamnés qui ont fait leur temps ont une santé délabrée. On a quelquefois soutenu le contraire; mais, s’il m’est permis de donner mon avis sur cette question, je dirai que, toutes les fois que la réclusion es! une punition sérieuse, la santé est presque infailliblement altérée. Le même orateur ajouta que les châtiments corporels ont sur la réclusion le grand avantage de ne pas produire de dommage durable, tout en détournant du crime par une souffrance momentanée fort vive *.

1. 11 j a deux manières de punir par la souffrance physique : un effort musculaire pénible, tels que les travaux forcés, la manivelle, •le tread-wheel ; — ou la peine du fouet. La première méthode agit sur les nerfs par l’intermédiaire du tissu musculaire ; la seconde, par l’intermédiaire de la peau. Le but n’est pas de détériorer les muscles eux-mêmes ou la peau ; on cherche seulement à déterminer un état de souffrance pour les nerfs. Cependant, comme il est presque impossible, avec une punition rigoureuse, de ne pas produire des lésions sérieuses du tissu intermédiaire, muscles ou peau, on pourrait peutêtre trouver moyen d’agir sur les nerfs seuls. Pour cela, on pourrait avoir recours à l'électricité. Par des chocs et des courants électriques, et surtout à l’aide de la machine magnéto-électrique de Faraday, qui interrompt et renouvelle sans cesse les courants, on

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