ACQUISITIONS SCIENTIFIQUES
nous avons le moyen de présenter, pour ainsi dire, sous une forme numérique, l’étendue de nos acquisitions intellectuelles , et le nombre d’éléments particuliers du cerveau qui y correspondent.
Toute acquisition spéciale n’est qu’une combinaison des groupes élémentaires que nous venons d’esquisser. Une science, par exemple, comme l’arithmétique, est un grand assemblage de nouveaux groupes fournis par les sens ; les éléments de ces groupes sont les idées de nombre que nous fournissent les objets comptés, les dix chiffres, et l’union de ces chiffres selon le système décimal. La table de multiplication jusqu’à douze, qui contient cent quarante-quatre propositions ou déclarations d’équivalence de nombres, est une arme d’une puissance infinie dans les calculs. Mais il faut encore qu’un grand nombre d'acquisitions indépendantes viennent s’ajouter à la suite de l’incorporation de la table de multiplication; il faut apprendre encore bien des règles, avec des exemples à l’appui. L’emploi des fractions ordinaires et des fractions décimales exige la formation de nouveaux rapports compliqués. Imaginons donc l’appareil nerveux distinct qui est nécessaire à un seul fait arithmétique, tel, par exemple, que a six fois dix font soixante » ; il en faudra cent quarante-quatre semblables pour la table de multiplication tout entière. Or, cette table elle-même ne constitue en réalité qu’une très-petite partie des acquisitions intellectuelles d’un bon mathématicien , même en admettant, ce qui se voit si souvent dans les sciences, que les faits d’abord connus servent à exprimer les faits nou veaux .
Supposons un instant que la table de multiplication
forme la cinquantième partie de ce que notre mémoire doit retenir en arithmétique; alors, pour cette science seule, il faudrait plus de sept mille accroissements nerveux. Cinq autres sciences également étendues donneraient plus de quarante mille combinaisons; seulement, les répétitions inévitables amèneraient une réduction assez considérable de ce nombre. Cependant il faudrait peutêtre à un bon mathématicien plus de vingt ou trente mille combinaisons aussi compliquées que celles de la table de multiplication; et, en même temps, il y aurait un nombre considérable de séries aussi longues que plusieurs colonnes de la table.
Un air de musique, par exemple l’air ancien du psaume C, contient une série déterminée de notes. Voici comment nous pouvons considérer la forme matérielle qui correspond à cet air lorsque nous l’avons appris. La première note ne dit rien ; il en faut trois ou quatre pour déterminer l’air. A la séquence de quatre notes, par exemple, s’associe la cinquième, et, en même temps, le nom et tous les autres accessoires de l’air. Il se produit ainsi une situation complexe, à laquelle les notes suivantes viennent toutes s'associer à leur tour. Une trentaine de notes s'enchaînent ainsi dans un ordre déterminé, chaque note se rattachant par association à un groupe de notes, ou d’autres effets intellectuels, d’au moins trois ou quatre membres. Ainsi, ce seul air contient près de trente associations assez compliquées. Un bon musicien sait par cœur des centaines de ces séquences; il en sait peut-être plus de mille, mais certainement pas moins. Il faut, bien entendu, tenir compte des répétitions. Ainsi une éducation musicale comprendrait jusqu’à vingt mille associations
SENTIMENTS ET HABITUDES MORALES 107 distinctes de petits groupes de notes déterminantes- avec d’autres notes.
Procédant alors par analogie, nous pouvons déterminer le travail que fait la mémoire pour retenir plusieurs propositions consécutives. Les mots déterminants d’un passage, — au nombre de deux, trois ou quatre, — commencent la série; chaque nouveau mot est associé au groupe de mots et d’idées qui le précède.
6° Les rapports acquis entre les sentiments ou les émotions, et les associations de la volonté appelées «habitudes morales » nous fournissent des exemples d’un genre d’accroissements distinct et tout particulier. Le nombre en est aussi très-grand, comme nous le verrons en réfléchissant à la grande multitude d’objets qui se rattachent, dans notre esprit, aux sentimentsde plaisir ou de douleur. Leur caractère particulier est la puissance ou l’élan plus grand de toutes les ondes qui se rapportent, soit à un sentiment, soit à un exercice de la volonté. A cet éhn doit correspondre une explosion de puissance nerveuse, et pour cette explosion il semble qu’il faille une certaine masse de substance nerveuse, — un amas considérable de corpuscules mis en activité. Représentons-nous l’effort nécessaire pour soutenir une lutte de la volonté contre une vive appétence actuelle. Dans un cas pareil, les corpuscules du cerveau doivent agir, non-seulement comme intermédiaires servant à former des groupes compliqués, mais encore comme sources d’énergie; et, pour ce dernier rôle, il faut qu’ils soient multipliés. Le volume du cerveau, c’est-à-dire la multitude desélémentsnerveux, — fibres etcorpuscules, — n’est pas proportionnel seulement à l’intelligence ; il varie aussi en raison du besoin de puissance musculaire
motrice. A cela il faut encore ajouter l’énergie de manifestation des émotions, et celle de la volonté ou des impulsions volitives. Il faut donc attribuer au genre d’accroissements dont nous venons de parler une portion considérable des éléments nerveux.
C’est une question délicate que de savoir si les trois fonctions, — intelligence, émotion ou sentiment, et volonté, — occupent chacune une place distincte dans le cerveau. Ce qui est probable, c’est que les combinaisons intellectuelles et les sentiments vont ensemble ; avec cette différence toutefois, que les courants des sentiments ou des émotions sont plus étendus, ont plus d’énergie et vont au loin jusqu’aux centres moteurs, provoquant ce que l’on appelle l’expression du sentiment. Les premiers mouvements de sentiment sont à la fois intellectuels et émotionnels, mais peuvent plus tard se développer plus dans un sens que dans l’autre ; cependant, tout effort intellectuel a un côté émotionnel, et toute explosion émotionnelle a un côté intellectuel.
L’association des objets avec les sentiments est une trèsimportante faculté de l’esprit; elle a une très-grande influence sur les impressions de plaisir ou de souffrance auxquelles nous sommes sensibles dans l’âge mûr. D’après la doctrine de l’évolution, les accroissements de ce genre deviennent héréditaires, et expliquent nos émotions spéciales, telles que la crainte, l’amour et la colère.
Rapprochons ces données et d’autres encore sur l’é— ' tendue des acquisitions de "esprit humain qui exigent des appareils nerveux séparés et indépendants. Prenons pour exemple l’étude des langues, pour laquelle il est possible d’arriver approximativement à une évaluation numérique.