ACQUISITIONS PAR LA VUE
Nous pouvons compter le nombre des mots d’une langue; nous pouvons au=si tenir compte de la répétition de la même racine dans différents mots composés. L’association d’un mot avec un sens simple, tel que celui des mots soleil, feu, colline, nourriture, offre un degré de complication limité, mais cependant encore considérable. L’association d’un nom avec un autre nom d’une langue étrangère, est un rapprochement encore plus simple.
Nous pouvons prendre pour exemple la langue chinoise, avec ses quarante mille caractères. La mémoire la plus solide ne peut suffire à les retenir ; il faut môme un effort de mémoire peu ordinaire pour se rendre maître des dix mille caractères nécessaires pour la littérature ordinaire. Examinons encore ce que serait la position d’un philologue qui saurait six langues cultivées et dix vocabulaires non cultivés, contenant chacun plusieurs centaines de mots. Pour y arriver, il ne faudrait guère moins de la moitié de l'attention et de la plasticité d’une existence. Alors, si cette éducation était représentée par cinquante mille rapports des éléments cérébraux, inégalement compliqués, mais un grand nombre d’entre eux très-simples, comme l’est le rapport d’un mot à un autre, nous pourrions évaluer approximativement la grandeur des acquisitions que nous pouvons faire.
La catégorie rivale de celle du langage, au point de vue de la variété et du nombre, est celle des souvenirs qui nous viennent de la vue, c’est-à-dire des groupes d’images et de spectacles. Ici encore, nous arrivons à une limite. Comme point de départ pour la calculer, nous pourrions nous demander combien de visages nous pouvons nous rappeler, en les associant à des noms et à d’autres circonstances.
lto L’ESPRIT ET LE CORPS
Ce nombre ne va certainement pas au delà de deux ou trois mille. Il en est de même du souvenir des localités, comme, par exemple, de celui des rues d’une ville. Une vie entière ne suffirait pas pour graver dans la mémoire toutes les rues de Londres.
On peut croire que l'être humain et sa physionomie sont des objets d'une extrême complication. Chaque trait du visage a sa forme, sa grandeur et sa couleur; il semble que pour embrasser tout cet ensemble il faille un nombre énorme d’impressions des sens, et, par conséquent, une étendue considérable de rapports nerveux. Mais cette complication n’est qu’apparente. La mémoire ne retient pas une photographie coloriée, mais seulement quelques-uns des traits saillants les plus marqués; peutêtre pas plus de six à dix indications de forme, de grandeur et de couleur. C'en est assez pour reconnaître une physionomie, et nous n'en retenons pas plus, si ce n’est dans quelques cas de très-grande intimité.
Un naturaliste, aidé de toutes les ressources de la classification, ne peut guère conserver dans sa mémoire que les caractères de deux ou trois mille espèces; pour le reste, il doit s’en reposer sur ses livres. Et cependant, lui aussi a dû consacrer à ses éludes spéciales plps de la moitié de l’énergie plastique de son cerveau.
De tout ce qui précède, nous devons conclure que les accroissements cérébraux d’un certain degré de complication ne sauraient être exprimés par un nombre de centaines; il faut aller jusqu’aux mille et même aux dizaines de mille ; mais les centaines de mille seraient un nombre trop élevé.
Faisons maintenant le calcul approximatif des éléments
RAPPORT ENTRE LES ACQUISITIONS 111 nerveux, — fibres et corpuscules, — afin de comparer le nombre de ces éléments à celui de nos acquisitions.
Il est assez difficile de mesurer la couche mince de substance grise qui entoure les hémisphères cérébraux, et dont les replis nombreux se moulent sur leurs sillons ou circonvolutions extérieures. On en a évalué la surface à plus de 19 décimètres carrés, ce qui représente presque un carré de 45 centimètres de côté. L’épaisseur de cette couche est variable, mais on peut l’estimer en moyenne à 2 millimètres et demi. C’est la plus grande accumulation de substance grise qui existe dans le corps. Elle se compose de plusieurs couches minces, séparées par des couches de substance blanche. La substance grise est une masse presque compacte de corpuscules de différentes grosseurs. Les grandes cellules nerveuses allongées sont mêlées à des corpuscules très-petits qui ont moins de 25 millièmes de millimètre de diamètre. En tenant compte des vides, nous pouvons admettre qu’une rangée de deux cents cellules ait une longueur d’un centimètre, ce qui en donne 40 000 par centimètre carré, et 4 millions par décimètre carré, la surface totale étant de plus de 19 décimètres carrés. Si la moitié de l’épaisseur totale de la couche se compose de fibres, les corpuscules ou cellules, considérés à part, formeront une masse d’un millimètre et quart d’épaisseur, soit seize cellules de hauteur. En faisant le produit, nous aurions un total de 1200 millions de cellules pour la couche de substance grise qui enveloppe les hémisphères cérébraux. Gomme chaque cellule est unie à deux fibres au moins, et souvent à un nombre bien plus grand, nous pouvons multiplier ces 1200 millions par quatre, pour déterminer le nombre
des fibres qui réunissent les différentes parties de la masse, ce qui nous donne 4800 millions de fibres. Prenons pour le nombre des corpuscules 1000 millions, et pour celui des fibres 5000 millions; voici le rapport que nous pouvons établir entre le nombre de ces éléments et celui de nos acquisitions intellectuelles :
Avec un total de 50 000 acquisitions, réparties également sur la totalité des deux hémisphères cérébraux, il y aurait pour chaque groupe nerveux une proportion de 20 000 cellules et de 100 000 fibres.
Avec un total de 200 000 acquisitions des types que nous avons supposés, ce qui s’appliquerait indubitablement aux esprits les mieux doués sous le rapport de la mémoire comme des autres facultés, il y aurait pour chaque groupe nerveux 5000 cellules et 25 000 fibres.
Dans ce calcul, nous n’avons pas tenu compte de la masse fort considérable de substance nerveuse que contiennent la moelle épinière, la moelle allongée, le cervelet et les centres gris moins importants du cerveau; toutes ces parties contiennent des dépôts abondants de substance grise, avec une quantité proportionnelle de fibres blanches.
Ce calcul, que nous bornons aux hémisphères cérébraux, suffit pour démontrer que, quelque nombreux que soient les rapports auxquels ils ont à suffire, les éléments nerveux existent dans la même proportion, et qu’il n’y a rien d'improbable à admettre l’existence d’un fil nerveux indépendant pour chaque acquisition intellectuelle distincte.
Cependant, il n’est nullement probable que le cerveau tout entier puisse être partagé également entre les divers