PHILOSOPHIE GRECQUE
Ainsi, nous sommes en droit de dire que la seule théorie de l’esprit et du corps qui ait existé chez les races de culture inférieure, est un double matérialisme. En effet, cette conception était à leur portée. Celle d’une âme immatérielle dépassait complètement les bornes de leur intelligence. Tant que la philosophie grecque n’eut pas enseigné au monde à user et à abuser des idées abstraites, l’immatérialisme resta inaccessible à la pensée humaine.
Si nous passons ensuite aux spéculations de la Grèce ancienne, nous trouvons un grand secours dans les théories bien définies qui constituèrent d’abord l’éducation des philosophes grecs. La hardiesse originale et la pénétration des Grecs se montrent ici, comme partout ailleurs ; mais cependant ils ne purent pas s’affranchir entièrement des idées dont ils avaient hérité.
Généralement parlant, les philosophes grecs étaient doublement matérialistes. Us savaient, il est vrai, qu’il faut distinguer la substance de l'âme de celle du corps ; mais, en même temps, ils attribuaient à l’âme une substance matérielle ; — ils la composaient des deux éléments supérieurs, l’air et le feu, auxquels Aristote, subtilisant encore davantage, ajouta l'éther, ou cinquième essence (quintessence). Ces éléments supérieurs formaient les corps célestes, aussi bien que les dieux eux-mêmes ; ils se distinguaient des deux éléments inférieurs, la terre et l’eau, non-seulement par leur nature subtile et impalpable, mais
expressions employées pour désigner l'àme, dans le développement d'une pluralité de fonctions, et mémo d’une pluralité d'âmes ; tant a été précoce l’inlluence exercée sur les conceptions de l'homme par les ambiguités et les confusions du langage !
encore par la régularité et la perfection de leurs mouvements ; la matière grossière au-dessous de la sphère de la lune était sujette à une grande irrégularité, et était, pour cette raisen, une essence inférieure. On ne devait pas s’attendre à ce que la substance de l’âme humaine fût supérieure à la substance des dieux ; l’assimilation de l’esprit à la divinité est ordinaire à tous les degrés de la civilisation.
Cet exposé sommaire, que nous développerons bientôt avec plus de détails, nous montre que les Grecs anciens, comparés aux races primitives, avaient fait un pas en avant, grâce aux nouvelles théories physiques par lesquelles ils classifiaient les grands éléments, — l’eau, la terre, etc., — et en distinguaient les différentes propriétés. De l’ombre du penseur primitif à l’air et au feu du sage de la Grèce, il y avait un grand pas sous le rapport du raffinement de la conception ; mais c’était toujours, au fond, une théorie matérialiste.
La différence entre les anciens et les modernes est que ceux-là n’admettaient pas l’existence séparée de l’âme (quoique saint Thomas d’Aquin ait donné le sens de séparation à la pré-existence de Platon). Ceux d’entre les anciens qui ont soutenu la doctrine de l’immortalité personnelle, l’associaient à la transmigration; en quittant un corps, l’âme en trouvait un autre prêt à la recevoir. La post- existence s’ajoutait ainsi à la pré-existence. Il répugnait à ces philosophes de supposer un commencement absolu ou une création pour la matière ou pour l’esprit.
Entrons maintenant dans quelques détails.
Les philosophes antérieurs à Socrate dirent très-peu de
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chose sur la nature de l’âme. Plusieurs d’entre eux touchèrent à ce sujet, et le ramenèrent à leur système particulier sur toute la nature. Heraclite prit le principe du changement pour base de son explication de toutes choses ; l’âme participait plus que tout le reste à cet attribut commun. Sa subtilité et sa mobilité lui permettaient de connaître toutes les autres choses. Empédocle fut l’auteur de la doctrine des Quatre Éléments — le feu, l’air, l’eau et la terre ; — l’amour et la haine étaient les principes de tout mouvement ; le premier unissait et la seconde séparait les éléments. L’âme est composée de même; et, en vertu du principe que les semblables se connaissent entre eux, chacun de ses éléments connaît l’élément semblable dans l’univers. — Anaxagore présentait le voü; ou l’Esprit comme le grand moteur premier du monde. Tandis que tous les corps matériels étaient des mélanges de tous les éléments simples, le voîiç était l’élément pur et sans mélange ; c’était de toutes les matières la plus légère et la plus subtile, et cela, bien plus que l’air ou le feu, ce qui ne l’empêchait pas d'avoir une grande énergie. No subissant pas l’action de la matière, il était lui-même doué nonseulement de connaissance, mais encore d’activité : ainsi il était la source de tout changement. — Diogène d’Apollonie adopta l’air comme l’élément constitutif de l’âme, qui était à la fois mobile, douée de pénétration et intelligente. — Démocrite, VAtomien, attribua au feu et à l’âme des atomes de forme sphérique, c’était leur nature de n’être jamais en repos ; ils étaient la source de tout mouvement.
Pytiiagore a appelé l’âme un nombre et une harmonie, comme tout le reste de l’univers ; mais quelques-uns des
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Pythagoriciens la considéraient comme composée de particules d’une subtilité extrême, répandues dans l’air, et dans un état d’agitation perpétuelle.
Ces différentes opinions nous présentent deux tendances distinctes : la première est une tendance à regarder l'ame comme subtile, élhêrée et raffinée, par opposition à la grossièreté de la matière solide ; la seconde est une tendance à considérer l’âme comme le principe actif de la nature, comme douée de mouvement, et comme produisant le mouvement des objets matériels.
La théorie de Platon sur l’âme a contribué à former l’opinion moderne sur cette question. Elle a pour base sa doctrine des idées ou des formes existant par elles-mêmes et éternelles, antérieures à ce que nous appelons l’univers, ou Cosmos. La formation du Cosmos est due à deux facteurs, qui sont d’abord les idées, puis un chaos coéternel, matière indéterminée, dans un état de mouvement discordant et irrégulier. Un Architecte divin ou Démiurge, en contemplant les idées, a fait le monde d’après elles, autant que les objets sensibles peuvent reproduire les types éternels. L’Architecte a eu à lutter contre une puissance préexistante appelée la Nécessité, représentée parles mouvements irréguliers du chaos primitif; ce n’est que jusqu’à un certain point qu’il a pu triompher de cette nécessité, et la forcer à céder la place à la régularité.. C’est en combattant cette difficulté que le Démiurge s’occupe de construire ou de fabriquer le Cosmos. Pris dans son ensemble, le Cosmos est un être animé d’une immense étendue ; il a eu pour modèle l’idée d’animal, l’aùrdïoiov. Tel qu’il est, le Cosmos est .un système de