CLAUDIEN MAMERT
nyme, que l’on sait maintenant être de Fauste, évêque de Riez, en Gaule. Fauste soutenait que Dieu seul est incorporel; tous les êtres créés sont matériels, et l’âme est composée d’air. Mamert, dans sa réponse, se place sur le même terrain que saint Augustin. D’après M. Lewes, il a épuisé tous les principaux arguments dont Descartes s’est servi à son tour pour établir la doctrine de l’immatérialisme. Laissant de côté différents points qui ne se rapportent pas d’une manière directe au sujet qui nous occupe, et la longue liste de preuves qu’il emprunte aux philosophes, aux auteurs ecclésiastiques et à l’Ecriture sainte, voici comment nous pouvons résumer son argumentation : —
L’homme a été fait à l’image de Dieu, et, de l'aveu de Fauste lui-même, la nature divine est incorporelle. Or, puisque ce n'est pas dans la matière que peut consister la ressemblance avec Dieu, nous devons croire que cette image se trouve dans une âme immatérielle. En outre, l’immatériel est d’une nature plus élevée que le matériel; et, puisque Dieu est infiniment bon, il doit vouloir créer des êtres de l'ordre le plus élevé, sans lesquels ses œuvres seraient incomplètes, et, puisqu'il est tout-puissant, il exécutera cette volonté.
D’un autre côté, l'âme n’est soumise à aucune limite de lieu ( illocalis ). Elle est tout entière présente dans chaque partie du corps comme dans le corps entier, de même que Dieu est présent dans l’univers entier; autrement une partie de l’âme serait perdue quand on coupe une partie quelconque du corps. Tandis qu’aucun objet matériel ne peut être présent en plus d’un lieu à la fois, l’âme anime en même temps tout le corps, et, dans son
A. Bain. 1 -
entier, voit par les yeux, entend par les oreilles, etc. Son mouvement ne s’opère pas dans l'espace, mais seulement dans le temps; il consiste, comme l’explique Mamert, dans le changement de pensées et de sentiments. Quand le corps se meut, ce mouvement local ne se communique pas à lame.
L’âme n’a point de quantité, car le lieu et la quantité sont inséparables. Tandis qu’aucun être, si ce n’est Dieu, n’est entièrement en dehors de la sphère des catégories (d’Aristote), la matière seule est soumise à toutes; ainsi l’âme admet la qualité mais non la quantité. Dans un sens, il est vrai, elle admet la mesure, le nombre et le poids; mais alors la mesure doit s’entendre des degrés de sagesse; le nombre, de la perception intellectuelle des nombres extérieurs; et le poids doit s’appliquer à la volonté comme puissance motrice de l’esprit.
L’âme n’est pas contenue dans le corps, dit Mamert, mais c’est elle qui le contient réellement — comme Plotin l’avait déjà enseigné. Après avoir cherché les preuves de ce principe dans les saintes Écritures, il l’emploie pour démontrer que l’âme doit être immatérielle ; car aucune substance matérielle ne peut à la fois contenir le corps, et être au-dedans du corps pour l’animer. Si l’on dit qu’il y a contradiction à admettre que l’âme est dans un lieu et n’est cependant pas bornée par le lieu, Mamert répond que l’univers lui-même offre la môme difficulté; il ne peut être contenu dans aucun lieu, car sans cela ce heu en exigerait un autre, et ainsi de suite, ce qui nous forcerait à lui accorder l’attribut divin de l’infinité.
A la suite de toutes ces considérations, Mamert invoque aussi cet argument — employé avant lui par saint Augus-
NÉMÉSIUS
tin, et après lui par Descartes — que le raisonnement est inhérent à la substance de l'âme; et, comme la raison est incorporelle, l’âme doit l’être aussi. La volonté et la mémoire lui fournissent des arguments semblables.
Dans sa réfutation des arguments de Fauste, Mamert fait preuve d’un esprit exercé et ingénieux. Ainsi il examine en détail l’argument tiré des expressions applicables au corps, contenues dans la parabole de Lazare et le mauvais riche. Il fait voir que, si ces expressions prouvent la matérialité du corps, elles doivent toutes être prises dans le sens le plus littéral, ce qui ne peut se faire sans produire des inconséquences et des absurdités.
Némésius, évêque d’Emèse , en Phénicie (qui florissait vers l’an 450), mérite d’être cité pour avoir contribué à établir l’immatérialisme dans l'Église d’Orient. Il a écrit sur la nature de l’âme un ouvrage dans lequel il se place surtout sur le terrain du néo-platonisme. Il affirme que l’âme est une substance immatérielle. Elle est, comme l’enseignait Platon, dans un état de mouvement éternel et spontané, duquel provient le mouvement du corps. Il professe l’opinion de la préexistence de l’âme, et soutient que sa nature, étant au-dessus des sens, entraîne pour elle l’immortalité.
Depuis le cinquième siècle jusqu’au grand développement de la scolastique dont saint Thomas d’Aquin fut le chef au treizième siècle, il ne se produit aucun changement d’opinion important sur le sujet qui nous occupe. Alors il attire de nouveau l’attention, mais le point de vue n’est plus le même. Tous les raisonnements des scolastiques ont revêtu les formes de la philosophie d’Aristote,
et pour les comprendre il faut être au courant des idées et des expressions principales d’Aristote. (Voir plus haut, à propos d’Aristote, surtout l’explication des mots forme et matière, actualité et potentialité). Ainsi, quoique saint Thomas fût franchement spiritualiste, il ne cherche point, comme saint Augustin et Claudien Mamert, à démontrer que l’âme ne possède point les attributs matériels d’étendue, de quantité, etc. ; il s’efforce de prouver qu’elle est, dans le sens aristotélien de ces mots, Y actualité du corps et la forme immatérielle pure. Aussi, pour suivre le développement des vues qui dominent chez saint Thomas, nous faut-il remonter à Aristote.
Voici comment Uebenveg résume la marche des idées depuis Aristote jusqu’à saint Thomas : — « Aristote regarde comme forme (c’est pour lui l’abstraction la plus élevée et le contraire de la matière), immatérielle et cependant individuelle , la Divinité et le voü; actif ou intelligence — la seule partie immortelle de l’âme humaine; il ne définit pas le raport qui existe entre ce voü? immortel et le composé mortel d’âme et de corps. Parmi ses successeurs immédiats, tels que Dicéarque et Straton, l’idée dominante est que toute forme réside dans la matière. Alexandre d’Aphrodisie attribue à la Divinité, mais à elle seule, une existence transcendante, dégagée de la matière, et cependant individuelle ; il rend l’âme humaine entièrement dépendante de la matière pour son existence individuelle. Les commentateurs qui viennent ensuite, comme Thémistius, ont adopté le néo-platonisme, et attribuent au voôç humain la même existence indépendante et individuelle qu’à la Divinité. C’est de ce côté que se range saint Thomas d’Aquin. »